Faut-il brûler Hocquenghem?

La Mairie de Paris avait fait poser une plaque au nom de Guy Hocquenghem (1946-1988), militant homosexuel, auteur de nombreux ouvrages dont Le Désir homosexuel (1972), journaliste à Libération, romancier, mort du sida. Celle-ci ayant été vandalisée par un groupe qui se proclame féministe, la mairie l’a fait enlever il y a quelques jours.

« Ils ont choisi de le tuer, d’abord à petit feu dans l’ennui des cachots, et puis par la calomnie et l’oubli. […] Le souvenir de Sade a été défiguré par des légendes imbéciles. » Simone de Beauvoir, Faut-il brûler Sade ?

La Mairie de Paris avait fait poser une plaque au nom de Guy Hocquenghem (1946-1988), militant homosexuel, auteur de nombreux ouvrages dont Le Désir homosexuel (1972), journaliste à Libération, romancier, mort du sida. Celle-ci ayant été vandalisée par un groupe qui se proclame féministe, la mairie l’a fait enlever il y a quelques jours.

En 1988, quelques temps après la mort d’Hocquenghem, le journal homosexuel Gai Pied Hebdo avait publié un courrier de lecteur qui racontait le sentiment de liberté qu’il avait ressenti en découvrant, en janvier 1972 dans Le Nouvel observateur, l’autoportrait par lequel le militant faisait son coming-out. Un cri qui trouait l’obscurité silencieuse et qui avait permis à ce lecteur de trouver un chemin pour exister. C’est le geste inverse auquel se livre la Mairie de Paris en assignant au silence et à l’oubli cette « figure des mouvements de libération homosexuelle ».

La ville choisit en effet d’effacer de l’espace public une des rares traces des luttes LGBT, un des rares signes témoignant de la conquête des libertés opérée par les minoritaires sexuels. Et donc de contribuer davantage encore à l’invisibilisation des luttes et des cultures LGBT, avec les conséquences que cela entraîne : la publicité, ou son refus, n’est pas simplement une commémoration du passé, mais un signe envoyé vers le présent et le futur, signifiant à toutes celles et tous ceux qui sont concernés qu’ils ont leur place dans l’espace public – ou alors qu’ils ne l’ont pas.

Mais pourquoi ? Oui, de quoi Hocquenghem est-il coupable ? Et même : de quoi est-il accusé ? Pour pouvoir être déclaré coupable, encore faut-il être accusé de quelque chose. On sera bien en peine de trouver des éléments précis, tout simplement des faits. On lit là qu’il était « ami de Gabriel Matzneff ». Ailleurs qu’il a fait « l’apologie de la pédophilie ». Qu’il aurait eu des « écrits et prises de position, totalement indéfendables ». Lesquels ? On ne saura pas. Il n’y a pas de titres de textes, pas de citations, pas de numéros de page. La Mairie de Paris a été interpellée par « des élus écologistes, des féministes ». Lesquel(le)s ? Qui ont dit quoi ? On n’en apprendra pas plus. Même un journal comme Mediapart, d’habitude si rigoureux, se contente de renvoyer vers un site internet et d’indiquer qu’Hocquenghem est « vivement critiqué pour ses positions sur la sexualité des enfants ». Des positions ? lesquelles ? Mystère.

C’est comme si, dans ce domaine, il suffisait d’agiter des accusations d’« apologie de la pédophilie » ou de « complicité de pédocriminalité », de faire circuler des citations tronquées et des textes amputés, comme s’il n’y avait nul besoin de faits, d’allégations précises, d’investigation.

Pour qui s’intéresse aux luttes sexuelles, aux mouvements sociaux et à l’histoire des idées, on retrouve ça et là des structures idéologiques bien connues. L’instrumentalisation de la figure de l’enfant à protéger, par exemple, un étendard agité de longue date pour défendre la morale sexuelle et les normes les plus répressives (contre la sexualité, contre les jeux vidéos, contre la télévision ou le cinéma…). C’est elle qui a justifié, pendant plusieurs décennies, la répression pénale de l’homosexualité : protéger les jeunes gens de la contagion homosexuelle. C’est le même drapeau qui a été brandi face aux revendications des mouvements LGBT, aux transformations de la filiation et de l’adoption. Qu’on s’en souvienne : en 2012-2013, c’était le mot d’ordre de la Manif pour tous, s’opposer au mariage homosexuel, à l’adoption et à la PMA, au nom des droits de l’enfant, de son bien être, de sa construction, de son harmonieux développement, etc. « Qui défend l’enfant queer ? », demandait alors Paul B. Preciado. « Les défenseurs de l’enfance et de la famille font appel à la figure politique d’un enfant qu’ils construisent, un enfant présupposé hétérosexuel et au genre normé. Un enfant qu’on prive de toute force de résistance, de toute possibilité de faire un usage libre et collectif de son corps, de ses organes et de ses fluides sexuels. Cette enfance qu’ils prétendent protéger exige la terreur, l’oppression et la mort. »

Il y a, aussi, l’héritage de Mai 1968. Seraient en cause les excès des prolongements du printemps 68, la tolérance coupable des années 1970, le projet irréfréné d’abolir toutes les normes. C’est un mot d’ordre que s’est donnée la droite depuis quarante ans : en finir avec Mai 68. Il y a quelques semaines, l’éditorial d’un quotidien de gauche appelait à prendre ses distances avec la « pensée 68 ». L’expression n’est pas choisie au hasard : depuis les années 1980, elle a été le pavillon d’un ensemble d’interventions visant à enterrer l’effervescence politique, sociale et intellectuelle des années 1970 (Didier Eribon l’a bien décrit, Kristin Ross également) ; parler de « pensée 68 », ce n’est qu’une version faussement sophistiquée de la révolution conservatrice et de la liquidation de l’héritage de Mai 68 explicitement revendiquée par le sarkozysme.

Sans compter le retour d’anciens, très anciens, schémas discursifs : la dénonciation de la corruption sexuelle des élites, la décadence des puissants, la solidarité de l’intelligentsia « germano-pratine »… version contemporaine de la dénonciation de la « franc-maçonnerie du vice » que subissent les homosexuels depuis la fin du XIXème siècle, autant relayée par la droite et l’extrême droite que par la gauche (l’homosexualité longtemps considérée comme une « perversion bourgeoise » étrangère à la classe ouvrière).

1. Les années 1970 et les mythes de l’enfance

Hocquenghem, donc.

De fait, il a écrit sur l’enfance. Beaucoup. Comme beaucoup a été écrit, dans les années 1970, sur l’enfance. On serait bien en peine de recenser aujourd’hui tous les livres et articles publiés au cours de cette décennie sur l’enfance, sur la libération des enfants, sur l’autorité, la famille, l’éducation, la sexualité. Quelques titres, comme cela : Une société sans école d'Ivan Illich (traduit en 1971), Pour décoloniser l'enfant de Gérard Mendel (1971), Éducation impossible de Maud Mannoni (1973), Libres enfants de Summerhill d’Alexander S. Neill (traduit en français en 1970), mais aussi les écrits de Wilhelm Reich, progressivement traduits. On ne compte pas, non plus, le nombre d’articles ou de dossiers dans les revues culturelles françaises, telles « Le mythe de l’enfance » (Les Nouvelles littéraires en 1976), etc. Il y avait eu des précurseurs : dès 1960, dans L’Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, l’historien Philippe Ariès avait montré que l’enfance, comme catégorie sociale qui supposait l’existence d’un groupe d’individus différents des adultes, était relativement récente. « Notre monde est obsédé par les problèmes physiques, moraux, sexuels, de l'enfance. Cette préoccupation, la civilisation médiévale ne la connaissait pas, parce que, pour elle, il n'y avait pas de problème, l'enfant dès son sevrage, ou peu après, devenait le compagnon naturel de l'adulte », avançait-il. « On admet désormais que l'enfant n'est pas mûr pour la vie, qu'il faut le soumettre à un régime spécial, à une quarantaine, avant de le laisser rejoindre les adultes. » Bien sûr, certaines thèses ont été depuis revues, relues, dépassées ; mais elles étaient discutées.

La « libération sexuelle » est au cœur des années 1970 – une « libération sexuelle » appréhendée sous de multiples formes, parfois en conflit les unes aux autres, non sans oppositions internes importantes. La liberté sexuelle des jeunes gens versus le contrôle de la sexualité par les parents est une très grande préoccupation. Souvenons-nous que le prix Goncourt 1980 est décerné à Yves Navarre pour son roman Le Jardin d’acclimatation, récit inspiré de faits réels de la lobotomie imposée par ses parents à un enfant homosexuel.

De ces discussions, Hocquenghem a été un des acteurs, et pas l’un des moins bruyants. Il est l’auteur de textes théoriques : en particulier, avec René Schérer – qui fut son professeur au lycée, son amant et son mentor, et dont il a répété l’importance capitale pour son devenir –, le livre Co-ire de 1976, une enquête théorique sur l’enfance comme catégorie politique et sociale. Il a participé à des campagnes militantes pour faire changer le droit, notamment par la lettre ouverte de 1977 « pour la révision de certains textes législatifs régissant les rapports entre majeurs et mineurs » (sur laquelle je reviendrai). Il a beaucoup écrit, dans Libération notamment, relatant des procès portant sur des relations entre majeurs et mineurs, ou encore donnant la parole à d’autres auteurs, par exemple l’écrivain Tony Duvert. Ce qui ne signifie pas qu’il partageait toutes leurs positions : en novembre 1974, dans Les Temps modernes, il a exprimé son désaccord avec certaines thèses de Duvert. Il a aussi pris position en 1982-1983 dans « l’affaire du Coral », au cours de laquelle Schérer, Matzneff et d’autres furent mis en cause, à tort, dans ce qui s’est avéré être une cabale reposant sur de faux témoignages (Schérer et Matzneff furent disculpés par la justice et le calomniateur fut condamné). Il n’a cessé de souligner que les libertés sexuelles ne se caractérisaient pas par un nécessaire mouvement progressif vers plus de libertés : la fin d’une répression ou une liberté gagnée pouvaient s’accompagner d’une nouvelle répression (La Dérive homosexuelle, 1977). Il a nettement pris position contre des évolutions de la législation qui n’allaient pas dans le sens des vues qu’il défendait, et s’est inquiété, dès la fin des années 1970, d’une répression pénale accrue des rapports entre majeurs et mineurs consentants (« La loi de la pudeur », 1979).

C’est tout cela qu’il faut examiner, tout un corpus de textes qu’il faut lire. Il est certain que si l’on veut instruire à charge (encore qu’instruire suppose un minimum d’honnêteté…), il est assez aisé de trouver des citations d’Hocquenghem utilisables contre lui. Il s’est pensé et a agi comme un polémiste ; il a écrit des livres et des textes qui s’inscrivent sans aucune difficulté dans la longue histoire de l’écriture et de la langue pamphlétaires. Il n’a pas hésité à manier la caricature, l’insinuation (quelques fois antisémite ou misogyne), l’injure, y compris envers ses propres amis et proches, y compris envers lui-même. Dans son entourage, quelques frictions se produisirent au sujet des libertés qu’il pouvait prendre avec sa machine à écrire – et aussi des conséquences, que certains pouvaient juger contre-productives, de certains textes. Comme le héros de son roman Frère Angelo (1988), Hocquenghem « vomissait les tièdes ».

Et c’est sans compter la virulence de l’époque, la violence du langage et des controverses. Il suffit de parcourir quelques numéros de Libération dans les années 1970 pour en avoir un aperçu. La rédaction du journal, tiraillé entre différents courants de la gauche radicale, ne cessait de se déchirer. Cette violence trouvait à s’exprimer dans les pages imprimées : les journalistes s’attaquaient nommément, se répondaient, polémiquaient. Les lecteurs n’étaient pas en reste : Libération pouvait publier des courriers dans lesquels ils disaient tout le mal qu’ils pensaient de leur quotidien. C’est plus généralement le langage du « gauchisme » post-1968, et la violence interne aux groupes politiques, qui en ont usé plus d’un(e) – l’écrivaine féministe Monique Wittig en a donné un puissant témoignage littéraire dans Paris-la-politique.

2. Le féminisme, l’enfance, la sexualité

Un point me semble fondamental : le rapport d’Hocquenghem, des discussions sur l’enfance, avec le féminisme. Car c’est au nom du féminisme que le militant et théoricien est aujourd’hui attaqué : il en serait un corps étranger, pire, un ennemi. Mais c’est une instrumentalisation du féminisme, et une falsification historique : bien de ses interventions, même critiquées, avaient leur place dans l’espace des mouvements féministes des années 1970.

Il faut le rappeler : le féminisme est un mouvement, pas un dogme ou un évangile ; c’est un champ traversé par des tensions, des contradictions, des oppositions. Des féministes peuvent avoir des désaccords entre elles, il n’y pas une et une seule position féministe (de même qu’il n’y a pas une position LGBT, une position décoloniale, une position marxiste, etc.).

Hocquenghem a eu à la fois une grande proximité avec des militantes féministes, et de grands désaccords. Le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), avant qu’il n’en devienne la figure de proue, a été créé en 1971 par des femmes, notamment venues du Mouvement de libération des femmes (MLF). Très tôt, des clivages apparaissent : les femmes, devenues inférieures numériquement, reprochent d’une part une reproduction de la domination masculine dans l’organisation et la vie du groupe, contestent d’autre part la manière de penser la politisation de la sexualité. Dès 1971, il y a des affrontements et des ruptures. Des propos d’Hocquenghem ont fortement choqué des militantes ; certaines n’ont plus jamais voulu entendre parler de lui, il a conservé des liens étroits avec d’autres. Il n’empêche : il n’a cessé de reconnaître la dette des militants homosexuels à l’égard des militantes féministes, et il a même essayé de penser leurs désaccords (par exemple dans un texte de 1972, « Aux pédérastes incompréhensibles »). (Au sujet de ces tensions qui ont traversé mouvements féministes et LGBT, rappelons aussi que la présence de lesbiennes à l’intérieur du MLF n’allait pas du tout de soi : bien des militantes lesbiennes se sont plaintes de la lesbophobie de leurs camarades militantes, ainsi que d’un féminisme pensé du point de vue de la femme hétérosexuelle et mère ; des militantes ont fui le MLF pour rejoindre le FHAR, avant de le quitter à son tour.)

C’est une banalité, mais qu’il faut apparemment rappeler : les mouvements politiques sont traversés de tensions, parfois indépassables, parfois dépassées. En 1988, au moment de sa mort, l’écrivaine féministe Françoise d’Eaubonne, une des fondatrices du FHAR, écrivait dans Gai Pied que le militant « fut souvent un élément modérateur, tentant d’apaiser les frictions entre les deux clans », à savoir les militantes venues du MLF et ceux qui les avaient rejointes plus tard. Elle poursuit : « Lui et moi citions souvent, avec une jubilation ironique, la déclaration d’un abbé homophobe : “Homosexuels et femmes émancipées se donnent la main !”. » Il faut que cette féministe soit bien aveugle pour considérer comme un allié celui qui serait un des pires ennemis du féminisme…

Qui plus est, la présente campagne ignore tout ce que la critique féministe a produit sur l’enfance. Tenez, une phrase par exemple : « La relation adulte-enfant […] est l’une des plus riches lorsqu’elle est vraiment réciproque. » (p. 88) De qui est-elle ? D’Hocquenghem ? Est-elle une de ces phrases douteuses qui justifie de le clouer au pilori ? Non. Elle est de Christiane Rochefort, une militante et écrivaine féministe, dans Les enfants d’abord, publié en 1976 chez Grasset dans la collection de Bernard-Henri Lévy. Une phrase qui, à bien des égards, pourrait avoir été écrite par Hocquenghem, en tout cas qui en évoque d’autres. Mais elle ne l’est pas : elle a été écrite par une des fondatrices du MLF, présente à l’Arc de triomphe le 26 août 1970. Et elle l’écrit dans des pages consacrées à l’inceste. C’est-à-dire qu’au moment même où Rochefort s’intéresse à des relations sexuelles abusives, elle reconnaît la possibilité d’une relation sentimentale ou sexuelle consentie entre un adulte et un enfant (elle ne précise pas davantage ce qu’elle entend par enfant en termes d’âge – c’est, plus généralement, une vraie difficulté à la lecture de nombreux textes : ils parlent indifféremment d’enfants, d’adolescents, sans préciser davantage). Une possibilité, à condition de la réciprocité. Une relation qu’elle juge supérieure à d’autres, sans se justifier sur ce point (on pourrait bien évidemment en discuter).

Le livre de Rochefort est emblématique de tout ce qui s’écrit dans les années 1970 sur l’enfance. La couverture annonce : « De tous les opprimés doués de parole, les enfants sont les plus muets. » Le livre est notamment une forte charge contre l’autorité parentale, et la manière dont la société a dépossédé les enfants de toute autonomie : « Rien ne leur appartient en propre. Ils ne s’appartiennent pas à eux-mêmes : ils sont à leurs parents. » (p. 102). Selon Rochefort :

« On usera le temps où il [l’enfant] est réduit à l’impuissance pour lier ses énergies et des désirs, et on lui imposera un statut de dépendance légale, économique, institutionnelle, de sorte qu’il ne quitte le berceau que pour la laisse, qu’il chérisse sa laisse, et ne la quitte par la suite que pour le “libre” consentement à l’exploitation. » (p. 16)

Ce « on », on l’aura compris, ce sont les parents, et la manière dont ils intériorisent leur rôle : « Ils éduquent, forment, contrôlent leurs enfants, par amour et pour leur bien, et leur protection. » Toutefois, « ils ne savent pas que l’éducation est politique. Ils croient que c’est une affaire privée. » À tel point que « si on leur disait qu’ils sont des outils inconscients qui exécutent une commande sociale, ce serait un massacre. » (p. 18)

Le matérialisme rencontre le féminisme : les enfants forment une « classe opprimée », une « classe inférieure. » (p. 52) Il y a même naturalisation de la domination : pour Rochefort, les enfants, comme les femmes, sont maintenus dans un état inférieur, dans un état de moindre pouvoir, au motif qu’ils seraient naturellement plus faibles ; cette naturalisation, loin d’être la cause, est la conséquence, et l’arme utilisée par la domination pour se légitimer. Ainsi,

« La plupart [des adultes] d’ailleurs ne pensent nullement qu’ils “maintiennent” les enfants en dépendance, ils pensent simplement que les enfants “sont” dépendants. Comme ça, par “nature”. L’enfance est d’une “nature” différente. Ces histoires de nature, on commence à le savoir, sont bien sûr purement sociales – comme toutes les autres affaires de classe. » (p. 148)

Pour qui se donne la peine de lire, la proximité de Rochefort et d’Hocquenghem est évidente. Dans leur livre Co-ire, également publié en 1976 (et soutenu par Michel Foucault, François Châtelet, Félix Guattari, etc.), Hocquenghem et Schérer entendent décrire un « système qui a créé l'enfance moderne, l'a définie, compartimentée ». À leur tour, ils montrent comment l’enfance a été constituée comme une entité sociale autonome, singulière, différente de l’âge adulte ; et ils réfléchissent à la manière dont les frontières qui ferment l’enfance pourraient être brisées.

Ce « système moderne de l’enfance », les deux auteurs le décrivent de la manière suivante :

« nous sommes victimes de l'illusion invincible, historiquement produite, qui provient d'une lente accoutumance à l'appropriation familiale de l'enfant. Il a été dépouillé progressivement de ce qui lui permet d'exister comme être social pour devenir bien privé. » (p. 28)

C’est un livre ardu, qui dialogue tant avec Fernand Deligny que Jean-François Lyotard, tant Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari que des romans et de la littérature. Les auteurs y affirment : « L'enfant est l'être qui, soit par la famille, soit par la société, doit être intégralement pris en charge. » (p. 53) Ils discutent des écrits psychanalytiques, ils s’inspirent du modèle du panoptique :

« appliqué à l’enfant, objet privilégié de cette fabrication, cela voudra dire que la formation disciplinaire l’investit de toutes parts dans les lieux qu’il hante, le modèle, souvent sans qu’une répression repérable puisse être être attribuée à une instance particulière. Elle le modèle, parce qu’elle est “pour lui” et pour protéger sa personne, pour l’aider à être en tant que personne qui acceptera les institutions comme bonnes, quitte à s’y insérer “de manière responsable” et, à la limite, à se les approprier. » (p. 54-55).

Des pages sont consacrées aux enfants-animaux, ces enfants qui ont fui la société humaine pour grandir avec des bêtes et qui échappent donc à l’enfance telle qu’elle est constituée socialement ; d’autres pages traitent des « bandes d’enfants » chez le philosophe utopiste Charles Fourier, c’est-à-dire de cette organisation sociale où les enfants ne sont pas placés sous la dépendance des adultes, mais vivent de manière autonome en groupes (une idée d’ailleurs pas si éloignée de celle du roman de 1975 de Rochefort, Encore heureux qu’on va vers l’été).

Certes, Hocquenghem, Schérer et Rochefort ne parlent certes pas tout à fait le même langage, n’ont pas les mêmes références, ni la même manière d’argumenter. Ils ne sont pas d’accord sur tout. Mais les trois ont en commun de considérer l’enfance et le rapport familial et/ou pédagogique comme une production sociale de l’assujettissement, et les enfants comme les membres d’un groupe dominé. Il n’y a décidément pas de malentendu possible sur cette proximité : Rochefort se réfère au précédent livre de René Schérer, Émile perverti (1974).

Et la sexualité, que dit Rochefort de la sexualité ?

« Les délits et crimes commis contre les enfants sont définis par les adultes, non par les enfants qui les ont subis. Ainsi, avec meurtres et sévices, on trouve : attentat ou offense à la pudeur – non sa pudeur, mais l'idée que les adultes ont de la pudeur, et détournement de mineur, le mineur fût-il consentant [souligné dans le texte original]. En cas de relation d'amour ou de plaisir réciproques entre un adulte et un mineur, l'adulte, considéré instigateur (les enfants sont « irresponsables ») risque de lourdes peines, l'enfant peut être envoyé dans une institution, subir des châtiments familiaux (bien qu'il soit irresponsable, il, et elle, est tout de même coupable). » (p. 104-105)

Donc, si l’on lit bien, à l’instar d’Hocquenghem, une militante féministe reconnaît, en 1976, la possibilité de relations réciproques et consenties entre un majeur et un mineur ; et elle conteste que des qualifications pénales (attentat à la pudeur, détournement de mineur) puissent condamner cette relation. Je m’attarde – longuement peut-être mais cela est fondamental – sur les textes de Rochefort. Pour une raison simple : si l’on est honnête, on ne peut pas aujourd’hui lire isolément les textes d’Hocquenghem.

En 2020, on reproche à ce dernier d’avoir soutenu des personnes inculpées pour des relations avec des mineurs en faisant valoir que ces mineurs étaient consentants. Qu’écrit Rochefort, dans Libération, le 6 avril 1976 ? Ceci :

« l'extrême violence des réactions adultes contre les “inciteurs, mâles et femelles, présentés comme des brutes, des bêtes nuisibles, des démons et sorcières autour desquels on tente de créer un climat de lynch, au nom de la protection de l'enfance sacrée, et pure. Une violence pareille signale un pouvoir qui défend ses prérogatives. Pas l'amour. »

Et elle ajoute :

« Précisément, pas un mot sur ce que peuvent désirer et ressentir les “incités eux-mêmes, les mineurs. Ceux-là, on ne leur demande pas leur avis, on n'y songe même pas. Seule est accréditée la doctrine des grandes personnes : aimer fait du mal aux enfants. »

Ce n’est pas Hocquenghem qui l’écrit : non, c’est une militante et une écrivaine féministe. Laquelle poursuit :

« Il faudrait leur faire savoir qu'on a aimé des adultes, des gens qu'on a choisis qui nous parlaient comme à des personnes et pas comme à des choses, que ça nous a fait du bien. Pas du mal. Car nous sommes un certain nombre, à qui cela est arrivé. Et que ça nous a fait du bien. »

Donc, résumons : ce qu’écrit Hocquenghem, et qui serait anti-féministe, une féministe peut l’écrire… du coup, devient-elle une féministe anti-féministe, et le MLF, dont elle est une des fondatrices, un mouvement féministe anti-féministe ? S’il faut brûler Hocquenghem, faut-il aussi brûler Rochefort et le MLF ?

Ou, si l’on choisit de s’appuyer sur des faits et des textes, faut-il admettre que les positions défendues par Hocquenghem étaient des positions qui avaient droit de cité dans le mouvement féministe des années 1970, et plus largement dans les mouvements progressistes et la gauche ? Ce qui ne signifie pas, évidemment, qu’ils étaient unanimement partagés. Ce qui ne signifie pas, non plus, qu’on doive nécessairement les endosser ou s’empêcher de les discuter. Mais force est de constater qu’ils y avaient leur place.

Dans les quelques citations tronquées qui circulent, se trouvent des propos d’Hocquenghem contre les mères, ainsi que des propos similaires, d’une rare violence, de Tony Duvert qu’Hocquenghem a publiés dans Libération. Il n’y a aucun doute sur la misogynie de ces phrases : elle saute aux yeux. Mais notons, en revanche, que la critique des « mères » – au sens de la critique du rôle social de mère intériorisée par des femmes, intériorisation qui les fait participer à la domination – n’est pas un monopole d’Hocquenghem ou de Duvert. Rochefort la partage, dans des termes assurément différents (elle peut cependant écrire « La Mère » avec les majuscules pour signifier toute sa distance (p. 84)). Pour n’en donner qu’un exemple, son livre comporte une adresse d’enfants à leur mère :

« Quand vous mettrez-vous à aimer les enfants ? Car, non, vous ne les aimez pas. […] C’est l’idée du maître que vous acceptez là : que les enfants sont “votre lot”. Ainsi il vous enchaîne à eux, et les enchaîne à vous, d’une laisse deux esclaves. […] Quand cesserez-vous mères de nous utiliser pour compenser votre mutilation, au lieu de regarder en face ce qui vous mutile ? » (p. 182)

De fait, la question de la maternité a été largement explorée par le mouvement féministe, et l’est encore. Elle est une de ces questions qui cristallisent les antagonismes, et qui nous rappelle en même temps qu’il n’y a pas une position féministe.

La réalité historique est simple : sur l’enfance, sur la sexualité, sur les rapports entre majeurs et mineurs, il y eut loin d’avoir unanimité. Les points de vue furent multiples, avec des enchevêtrements complexes. En 1980, deux livres paraissent de manière rapprochée, dont les auteurs se pensent parties prenantes des mouvements féministe et homosexuel. Ils critiquent fortement les positions considérées comme « pro-pédophiles » : L’Enfant et le pédéraste de Benoît Lapouge et Jean-Luc Pinard-Legry, Le Pédophile et la maman de Leila Sebbar. Ces deux livres vont susciter de très vives et très violentes polémiques, notamment dans les magazines homosexuels Gai Pied et Masques (suscitant même des ruptures amicales et des scissions), et dans Libération. L’entretien de Duvert se veut une réponse à ces livres.

Notons que Sebbar, par exemple, travailla également sur l’enfance, mais en insistant en particulier sur la manière dont les enfants, et en particulier les filles, étaient socialisés à des normes de genre (un chantier qui apparaît peut-être évident aujourd’hui mais qui était relativement nouveau quand, avec d’autres, elle s’y attelle). Mais on peut aussi discuter avec des arguments féministes, à l’intérieur donc d’une discussion féministe, sa démonstration : comme l'indique le titre du livre, elle oppose la « maternité » à la « pédophilie », comme deux relations rivales, et décrit « la pédophilie » comme l’« exclusion radicale de la femme, du féminin maternel, de la mère-origine, pour l'amour d'un enfant ». De son côté, dans Libération, l’écrivaine féministe Xavière Gauthier fustige « l'incroyable dose de misogynie de ces grands révolutionnaires » (8 avril 1980). Mais, un peu plus tôt, dans la revue Histoire d’elles (septembre 1979, n°15), sa consœur Nancy Huston pouvait saluer le livre de Schérer L’Emprise, qui a la « singularité » et le « mérite » d’avoir « donné une fois la parole aux enfants eux-mêmes ».

De nombreux noms, de nombreuses citations (j’en suis désolé mais c’est ça le travail d’enquête), pour dire en fait une chose très simple : le clivage entre d’un côté les féministes, de l’autre côté les prétendus « pédophiles » dont Hocquenghem n’existe pas. Pour qui se soucie de vérité historique, c’est un peu plus compliqué.

3. La lettre ouverte de 1977 et le consentement

Autre point qui me semble crucial, la lettre ouverte de 1977 « pour la révision de certains textes législatifs régissant les rapports entre majeurs et mineurs ». Hocquenghem en a été un des instigateurs, et a œuvré à la collecte des signatures, aux côtés de René Schérer, Gabriel Matzneff et l’avocat Alexandre Rozier. Michel Foucault se fit le relais de cette lettre auprès d’une commission de révision du code pénal en mai 1977, commission qui l’a auditionné en mai 1977 (les archives de cette audition sont facilement accessibles). Elle a été signée par des intellectuels, des écrivains, des artistes, des éditeurs : Jean-Paul Sartre, Louis Althusser, Roland Barthes, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Félix Guattari, Patrice Chéreau, François Châtelet, Michel Foucault, Christian Bourgois, André Glucksmann, Jean-Louis Bory, etc., pour n’en citer que quelques uns. Elle a aussi été signée par des femmes connues et reconnues pour leur engagement féministe : Simone de Beauvoir, Françoise d’Eaubonne, Christiane Rochefort. Ainsi que Fanny Deleuze, l’écrivaine et journaliste Dominique Desanti, la philosophe Christine Buci-Glucksmann, l’écrivaine Madeleine Laïk, la pédiatre Pierrette Garreau ou encore Françoise Dolto (qui a ensuite pris ses distances).

Depuis quelques années, et tout particulièrement depuis quelques semaines, cette lettre ouverte fait beaucoup parler d’elle. Il serait plus juste d’écrire : elle suscite beaucoup de délires. Elle serait la preuve par excellence de la vaste compromission de l’intelligentsia française dans l’apologie de la pédophilie. Plus modestement, et plus simplement, on peut aussi se donner la peine de la lire. On constatera alors qu’elle interroge deux choses : d’une part, la répression de l’homosexualité, alors prévue par le code pénal ; d’autre part, l’âge à partir duquel un individu est présumé pouvoir donner son consentement à une relation sexuelle.

Son objet est très clair (je cite la version transmise à la commission de révision du code pénal, des extraits furent par ailleurs publiés dans Le Monde et Libération en mai 1977) :

« Les signataires de la présente lettre considèrent que l’entière liberté des partenaires d’une relation sexuelle est la condition nécessaire et suffisante de la licéité de cette relation. »

C’est-à-dire que les signataires estiment que le seul moyen pour juger de la légalité d’une relation – et donc le seul critère qui justifie l’intervention de la justice – est le consentement des deux parties prenantes. C’est écrit, noir sur blanc : « Il convient […] de tenir essentiellement compte du consentement du mineur. » La conclusion est aussi limpide : « Les dispositions prétendant à une “protection” de l’enfance et de la jeunesse » sont « de plus en plus incompatibles avec l’évolution de notre société, et doivent être abrogés ou profondément modifiés, dans le sens d’une reconnaissance du droit de l’enfant et de l’adolescent à entretenir des relations avec des personnes de son choix. »

La lettre soulève en particulier un point de droit, le « problème de savoir à quel âge des enfants ou adolescents peuvent être considérés comme capables de donner librement leur consentement à une relation sexuelle ». Question fondamentale, qui concerne en premier lieu la répression de l’homosexualité. Rappelons qu’au vingtième siècle, en France, l’homosexualité à elle seule n’a jamais été considéré comme un délit ou un crime. En revanche, le code pénal réprimait certaines relations homosexuelles, en particulier celles entre un individu majeur et un individu mineur. La première incrimination pénale est apparue en 1942, sous le régime de Vichy, et a été maintenue à Libération en 1945. Elle visait « quiconque aura commis un acte impudique ou contre-nature avec un individu mineur du même sexe ». Elle ne sera abrogée qu’en 1982, à la suite de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République (il y eut une seconde incrimination, l’aggravation de l’attentat à la pudeur s’il était homosexuel, instaurée en 1960, supprimée en 1980).

On parle souvent de l’instauration d’un âge de « majorité sexuelle » différent selon que la relation considérée était hétéro ou homosexuelle. Mais, en fait, ce qui était en jeu était précisément l’âge à partir duquel un individu était présumé en mesure de donner son consentement, âge qui variait selon le type de relation. À partir de 13 ans (en 1942), puis de 15 ans ensuite, un jeune homme ou une jeune femme était présumé(e) en capacité de donner son consentement à une relation hétérosexuelle. En revanche, du fait de cet article du code pénal, pour les relations homosexuelles, la capacité à donner son consentement était porté à 21 ans, âge de la majorité civile (qui devint 18 ans à partir de 1974), si bien que le ou la partenaire était susceptible de poursuites. De sorte qu’il y avait bien une « majorité sexuelle » différente selon le statut de la relation. Avec des conséquences très claires : si un homme et une femme, l’un(e) de 16 ans, l’autre de 22 ans, avait une relation, celle-ci n’était pas susceptible de poursuites en vertu de cet article. En revanche, si deux hommes, l’un de 16 ans, l’autre de 22 ans, avait une relation, celle-ci contrevenait au code pénal (idem pour deux femmes, même si la répression pénale visait davantage les hommes). Plusieurs centaines de personnes furent condamnées chaque année au titre des deux incriminations pénales.

La répression de l’homosexualité se fait bel et bien par le prisme de la jeunesse, qu’il faudrait protéger de la corruption sexuelle et de la dépravation morale, tandis que les homosexuels sont considérés comme un groupe de prédateurs. Des historiens ont montré à quel point les normes sexuelles de la seconde moitié du vingtième siècle étaient obsédées par cette protection de la jeunesse, par la lutte contre toute forme prétendue de corruption, notamment sexuelle, notamment homosexuelle. Au moment où la suppression de cette répression pénale est en discussion au Parlement, en 1981-1982, c’est d’ailleurs la menace de corruption sexuelle par les homosexuels qui est brandie par ceux qui s’y opposent : des parlementaires, des journaux, affirment que le pouvoir socialiste veut tout bonnement livrer les enfants à des hordes d’homosexuels prédateurs.

Là est, très simplement, la première demande de la lettre ouverte de 1977 : supprimer cette différence de traitement de l’homosexualité, considérer que l’âge du consentement sexuel – c’est-à-dire, il faut le redire, l’âge à partir duquel un individu est présumé en mesure de donner son consentement – est le même pour toute relation, qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle.

La lettre ouverte a une seconde demande : interroger l’ensemble des dispositifs juridiques qui régulent la situation des mineurs, questionner l’usage d’incriminations comme le « détournement » (dont parlait précédemment Rochefort). Le rappel de l’affaire Gabrielle Russier (auquel Le Monde a consacré une série d’articles cet été), qui est alors dans tous les esprits, est particulièrement éclairante à cet égard. Gabrielle Russier est cette enseignante d’un lycée de Marseille, née en 1937, qui s’est suicidée en septembre 1969 à la suite de sa condamnation pour une relation amoureuse sur fond de Mai 68 avec un de ses élèves, Christian Rossi, âgé de 16 ans.

Christian Rossi était consentant, il n’a cessé de le répéter et il ne cessera de dire son amour pour Gabrielle Russier, par-delà sa mort. Ses parents – des universitaires communistes hétérodoxes – sont à l’origine des poursuites judiciaires ; eux n’ont cessé de répéter que la relation était abusive : selon la mère de Christian, l’enseignante a « ensorcelé » son fils (on se souvient que Rochefort parlait des « sorcières »…). Or, Christian a 16 ans. C’est-à-dire que le code pénal l’estime en capacité de donner son consentement à une relation amoureuse, sentimentale et/ou sexuelle (ce qui n’aurait pas été le cas si l’enseignant était un homme). La justice, toutefois, a recours à une autre incrimination pénale, le détournement de mineur. Une relation sexuelle ne caractérise pas le détournement : est plus généralement visé « quiconque aura, par fraude ou violence, enlevé ou fait enlever des mineurs, ou les aura entraînés, détournés ou déplacés, ou les aura fait entraîner, détourner ou déplacer des lieux où ils étaient mis par ceux à l'autorité ou à la direction desquels ils étaient soumis ou confiés ».

Dans l’affaire Russier, donc, d’un côté, la famille et l’autorité parentale légitime ; de l’autre côté, la relation avec Gabrielle Russier, illégitime et illégale à partir du moment où les parents s’y opposent. Rappelons que Mario et Marguerite Rossi font hospitaliser de force leur fils dans une clinique psychiatrique, le contraignent à prendre des somnifères et des neuroleptiques pendant plusieurs semaines… La famille comme lieu naturel et évident de l’amour et de l’épanouissement ? À l’époque, d’ailleurs, l’écrivaine féministe Françoise Parturier écrit dans Le Monde (10 octobre 1969) : « Les parents ne supportent pas, une fois l’enfant devenu homme, de le perdre. C’est un drame pour les femmes qui ont été pendant quinze ans tout pour leur petit garçon que de voir fondre en affection ce grand amour » (oui : c’est une écrivaine féministe qui affirme cela, pas Hocquenghem ni Duvert!)

Toujours est-il que le procès puis le suicide de la professeure entraînent un vaste mouvement de soutien, qui dépasse le clivage gauche/droite. Et que c’est précisément ce genre d’affaires que vise la lettre ouverte de 1977. Ce ne fut pas la seule : fin 1976, une pétition avait circulé concernant une affaire similaire impliquant trois hommes et des mineurs qui affirmaient leur consentement. Plus tard, dans Libération, Hocquenghem prendra la défense d’inculpés dans des affaires proches. C’est pour cela que les signataires de 1977 affirment « la disproportion existant entre le dispositif pénal et la nature des faits qu’il sanctionne ». C’est pour cela également qu’ils demandent à la justice de ne tenir compte que du consentement des protagonistes pour définir la licéité ou non d’une relation.

Le question du consentement traverse et déchire le féminisme contemporain. Qui est consentant, qui ne l’est pas : les réponses n’ont rien d’une évidence. Les travailleurs et travailleuses du sexe le savent bien : quand ils revendiquent consentir à l’exercice de leur travail, une partie du féminisme leur répond qu’ils se trompent, qu’il ne peut y avoir de consentement libre et éclairé à se prostituer. Les femmes voilées le savent tout autant : celles qui affirment porter librement le voile, pour telle ou telle raison, se voient répliquer qu’elles ne peuvent y consentir, que le choix n’est qu’apparent, mais bel et bien produit par une structure de domination. Au fond, toute discussion sur le consentement doit être problématisée. Il ne suffit pas que soit affirmé le consentement pour qu’il existe ; il ne suffit pas qu’il soit nié pour qu’il soit réellement inexistant. La définition même du consentement est un enjeu de luttes sociales et politiques.

Il est certain que ces débats des années 1970 sur le consentement peuvent paraître lointains. On a le droit de ne pas être d’accord. Mais on ne peut pas faire dire à ces textes autre chose que ce qu’ils disent, à savoir que le consentement et la réciprocité doivent être au cœur de la législation sexuelle, et que celle-ci ne doit pas faire intervenir des considérations morales générales. Et on ne peut pas effacer d’un trait l’existence d’un espace de discussion.

À moins d’assumer le révisionnisme, on ne peut pas aujourd’hui voir ces textes autrement que ce qu’ils sont : la manière dont, à une époque, des énergies progressistes ont tenté de lever un certain nombre de répressions, de politiser le personnel et la vie privée. Et si l’on se donne la peine de les lire vraiment, on ne peut pas ne pas voir qu’à aucun moment les signataires ne nient l’existence de violence, de viols, d’abus, de relations sexuelles non-consenties et consentantes. Mais ils rappellent qu’il existe aussi des relations consentantes et consenties, que la loi se contente de considérer comme illégales, et dont elle réprime les protagonistes. Ils ne font pas l’apologie de la pédophilie : dans un espace de discussion qui traverse les mouvements féministes, les mouvements homosexuels et la gauche progressiste, alors que circulent de nombreux écrits sur l’enfance, la sexualité, les normes et les interdits, ces signataires proposent de poser un ensemble de problèmes touchant au contrôle de la sexualité et de l’homosexualité, et plus généralement au consentement sexuel.

Ces questions, Guy Hocquenghem, comme d’autres, les a prises à bras le corps. À condition de le faire sur pièces, chacun(e) est évidemment libre de se forger une opinion. En ne jugeant pas le passé avec le regard du présent. Et n’en oubliant pas, selon le puissant avertissement de l’historien britannique Edward P. Thompson, de chercher à se soustraire à « l’immense condescendance de la postérité ».

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