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Journaliste (longsformats.com), auteur de "Ces 600 milliards qui manquent à la France" (Seuil, 2012), de "Corruption" (Seuil, 2014) et de "Résistance !" (Seuil, 2016)...
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Billet de blog 1 avr. 2021

Le mascaron de Macron est tombé

Un ministre de l’Intérieur rivalise de totalitarisme avec la championne de l’extrême droite la plus dure. Le gouvernement auquel il appartient multiplie les projets de loi sécuritaires et liberticides, alors que le coronavirus continue de faire des ravages et que la misère explose dans le pays...

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Marche blanche des gueules cassées, Acte XII des Gilets jaunes / Paris, samedi 2 février 2019 © Antoine Peillon + Ishta

Cette mascarade et les mascarons présidentiels de cette dangereuse époque sont porteurs d’une salutaire Apocalypse.

Ô la belle maxime ! « Garder la mesure, observer la limite et suivre la nature. » Elle est de Lucain (Pharsale, II, 381), poète latin suicidé par Néron[1], à l’âge de vingt-cinq ans, en avril 65. Cette citation est la 34e des 57 sentences que Montaigne fit peindre sur les travées de sa « librairie » (bibliothèque) entre 1572 et 1580, aux lendemains de la Saint-Barthélemy[2], et dont il disait qu’elles sont des « préceptes qui réellement et plus jointement servent à la vie ».

Écrivant pour Limite, me voici avec ma triple devise du jour.

« Suivre la nature ! » ; cela va tellement de soi pour le naturaliste que je suis depuis l’enfance, qu’il ne m’est pas besoin d’argumenter.

« Garder la mesure ! » ; mais bien sûr, et avec justesse évidemment, sans se laisser aller à l’exagération, la caricature, voire l’outrance outrageante… Mais ne pas minimiser, tempérer, édulcorer pour autant, car bonne mesure n’est ni plus et ni moins que l’étendue entière du phénomène. Avec justesse, faire justice…

« Observer la limite ! » ; plus que jamais la scruter comme la surface de l’eau qui bout, l’horizon de la mer dans la tempête, le rempart du château en flammes… Comme la limite à ne pas dépasser.

Mais au fait, la limite n’est-elle pas déjà dépassée ? Telle est la question, si l’on se libère de l’aveuglement et de la servitude volontaires. Car, suivant la leçon de la nature et gardant la mesure, je soutiens aujourd’hui que le régime de Macron a franchi la limite qui sépare État de droit et État policier, démocratie et despotisme, libéralisme (au sens de Montesquieu ou de Raymond Aron et non pas de Mandeville ou de Friedrich Hayek) et totalitarisme. Je vois et j’entends aussi, comme tout citoyen sincère, que la communication et les actes du gouvernement de son Premier ministre font concurrence de coups de menton avec l’extrême droite française issue de la tradition fasciste.

Le 11 février dernier, sur le plateau de France 2, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, par ailleurs témoin assisté dans le cadre d’une information judiciaire portant sur des accusations de viol, d’harcèlement sexuel et d’abus de confiance[3], s’est ainsi livré à une surenchère islamophobe vis-à-vis de Marine Le Pen, laquelle a d’ailleurs reconnu qu’elle « aurait pu signer » le brûlot du « fils spirituel » de Nicolas Sarkozy (dixit Valeurs actuelles)[4], tout juste paru sous un titre limpide, Le Séparatisme islamiste. Au point que la présidente du Rassemblement national (RN) a elle-même souligné l’amalgame du ministre (et de son projet de loi alors débattu à l’Assemblée[5]) : « Vous vous êtes attaqué à toutes les religions, alors que c'est un problème d'idéologie. Il fallait s'attaquer exclusivement à l'islamisme. » A l’islamisme, pas à l’islam

Ce comble du faux débat a déclenché un renversement des fronts particulièrement significatif : « Je suis plus dur que vous », a assumé Gérald Darmanin, jugeant son interlocutrice « un peu branlante, molle », et ajoutant même : « Mme Le Pen en vient à être quasiment un peu dans la mollesse, il faut reprendre des vitamines. (…) Vous êtes prête à ne pas légiférer sur les cultes et vous dites que l’islam n’est même pas un problème. » Ce qui a suscité une réponse paradoxale, mais autrement plus digne, de la prise à parti : « Je n’entends pas m’attaquer à l’islam, qui est une religion comme une autre et [pour laquelle], parce que je suis profondément attachée à nos valeurs françaises, je souhaite conserver sa liberté totale d’organisation et la liberté totale de culte. »

Ainsi s’affirme le dépassement à droite du pétainisme, orchestré par Emmanuel Macron et ses valets ou serviteurs à gages, dans une stratégie électorale apocalyptique (présidentielle de 2022). Car, au-delà des mots, pourtant terribles, les violences de l’État français, depuis le commencement du mouvement des Gilets jaunes (novembre 2018), ainsi que la frénésie de lois liberticides du gouvernement n’ont d’égal que son incurie à nous protéger d’un coronavirus qui a fait, en un an, bien plus de 95 000 morts[6]. Mais j’ai déjà pointé dans ces colonnes la dérive illibérale du Château[7].

En vérité, notre situation politique est devenue si grave, si dangereuse, que nos meilleurs philosophes ne s’abstiennent plus de descendre dans l’arène. Plutôt que de dresser ici l’inventaire désormais pléthorique des flagrants délits de haine de la démocratie du régime de Macron, ce que font avec persévérance et courage de la vérité certains journalistes (Mediapart, Reporterre, Libération, Le Vent se lève, Basta !, Fakir…), je souhaite porter les voix de Barbara Stiegler qui a démasqué en toute rigueur scientifique « ce monde de Pandémie, où le pouvoir élimine la démocratie en soumettant la science à son propre agenda »[8], ou celle, tout aussi élevée et profonde, de Myriam Revault d’Allonnes, quand elle révèle le « dévoiement » du macronisme, un des masques actuels du néolibéralisme, parce qu’il défigure l’autonomie, ce projet fondamental des Lumières, en pur individualisme entrepreneurial, « atomistique », du self-made man.[9]

De masques en démasquages, passons enfin de la mascarade macroniste au mascaron de Macron. Enfin, à l’un de ses mascarons, puisque Jean-Luc Nancy, pour qui « la démocratie est d’abord une métaphysique »[10], en décrypte vingt-deux[11]. Un mascaron*, nous rappelle le philosophe, dans son dernier livre jubilatoire, « est une figure sculptée en bas-relief ou en ronde-bosse », ce qui en fait presque le contraire du masque qui « dissimule et affiche autre chose que ce qu’il recouvre ». Il note, cependant, qu’il arrive que le masque « ne fasse comprendre que rien n’est caché qu’une absence ». Surtout quand il est brodé d’un crocodile vert…

Le dernier des mascarons de Macron a un nom ésotérique : « 5GCODIV196 ». Il est, d’ailleurs, une « infigurable figure », car il s’agit en fait « du nouveau chiffre de la Bête de l’Apocalypse ». Rien que ça ! Tout l’ouvrage de Jean-Luc Nancy démasque clairement cette Apocalypse qui est l’Anthropocène du capitalisme, aggravée par la folie néolibérale (« marché, progrès, transhumanisme, cocaïne »), et l’Algorithme de « la techno-économie » à laquelle les Gilets jaunes ont opposé une résistance brisée, pour l’instant, par des violences policières extrêmes.

Mais, comme dans l’Apocalypse (de Jean), la Bête connaîtra immanquablement un funeste destin. Car, l’ère de la souveraineté royale ou impériale est révolue, et celle du tout-un-chacun est advenue, par une soif mystique de démocratie, sans doute, et malgré la bunkérisation sécuritaire de l’État et des princes du Capital. Jean-Luc Nancy prophétise ainsi que « le très vieux centralisme français se fissure de partout » et que « ces fissures fendillent le frêle mascaron de plâtre nommé Macron ». Juste avant qu’il ne tombe sur le sol en marbre de l’Élysée et n’explose en mille et un fragments d’un funeste lustre.

« Mais, à part ça, Madame la Marquise

Tout va très bien, tout va très bien

(…) sauf qu’le château était en flammes. »

Paris, le 16 mars 2021

A paraître vers le 15 avril dans le n° 22 de la revue Limite.

 * "Mascaron", selon le CNRTL : "Motif ornemental constitué d'une figure grotesque ou fantastique en ronde-bosse ou en bas-relief, décorant p. ex. les clefs d'arcs, les chapiteaux, les entablements, les orifices de fontaine."

Post-scriptum

Le samedi 20 mars, la journaliste Sarah Benichou relaie sur Twitter des photos de passages antisémites du livre du ministre de l'Intérieur Le séparatisme islamiste – Manifeste pour la laïcité paru en février aux éditions de l'Observatoire. On peut effectivement y lire que « Napoléon […] s’intéressa à régler les difficultés touchant à la présence de dizaine de milliers de Juifs en France. Certains d’entre eux pratiquaient l’usure et faisaient naître troubles et réclamations ».

Le sujet a été rigoureusement analysé par Antoine Perraud (Mediapart) : « D’où le haut-le-cœur intellectuel, moral et politique d’avoir à constater, en 2021, à quel point Gérald Darmanin reprend à son compte l'antijudaïsme impérial et ses clichés ; calquant sur les Français musulmans d’aujourd’hui les mêmes ignorances ou préventions haineuses dont faisait montre, voilà deux siècles, Napoléon au sujet des Juifs de France. » Et clairement relevé par Edwy Plenel.

Le jeudi 25 mars, un groupe de militants du mouvement d’extrême droite Action française a tenté de pénétrer dans l’hémicycle du conseil régional d’Occitanie, en portant une banderole où était écrit : « Islamo-gauchistes traîtres à la nation. ». Et en hurlant quelques slogans comme « Action française ! » et « Mort aux islamo-gauchistes ! ». A ce jour, le 30 mars, Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur et ancien militant de l’Action française, n’a toujours pas condamné l’action du groupuscule royaliste…

Notes

[1] A titre anecdotique, je me souviens que Michel Onfray affirmait, le 11 janvier 2019, sur les ondes de RMC : « On a le président qu’on a qui est l’équivalent de Caligula ou Néron. » Et persévérait sur son blog (semaine du 19 mars 2019).

[2] « Servare modum, finemque tenere, / Naturamque sequi. », dans Montaigne, Œuvres complètes, Gallimard, coll. de la Pléiade, 1962, p. 1423.

[3] Antton Rouget et Marine Turchi, « Enquête pour viol : Gérald Darmanin face à ses contradictions », Mediapart, 26 janvier 2021 ; mêmes auteurs « Affaire Darmanin: deux dossiers aux nombreuses similitudes », Mediapart, 28 janvier 2021.

[4] https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/politique/gerald-darmanin-le-fils-spirituel-et-politique-de-nicolas-sarkozy-121796. Alors que Nicolas Sarkozy devenait, lundi 1er mars 2021, le premier ancien président de la Ve République condamné à de la prison ferme pour corruption et trafic d’influence, Gérald Darmanin a exprimé immédiatement « l’affection, le respect » qu’il a pour celui qui a été, selon lui, « un grand président de la République » et « qui en ces temps difficile a évidemment (s)on soutien amical ». « Je n’oublie pas tout ce qu’il a apporté à notre pays », a même ajouté le ministre de l’Intérieur, depuis Marseille, où il était en déplacement officiel.

[5] https://www.mediapart.fr/journal/france/dossier/separatisme-les-mots-les-actes-et-la-loi

[6] 95667 morts au 31 mars, selon Santé publique France. François Bonnet, « Une année de Covid-19 : les sept erreurs du pouvoir », Mediapart, 10 mars 2021.

[7] « Vous avez dit ’’illibéral’’ ? », Limite n° 21, janvier 2021, p. 6 et 7.

[8] Barbara Stiegler, La Démocratie en pandémie ; Santé, recherche, éducation, Gallimard, coll. Tracts, janvier 2021.

[9] Myriam Revault d’Allonnes, L’Esprit du macronisme ou l’art de dévoyer les concepts, Seuil, coll. La couleur des idées, 2021.

[10] Vérité de la démocratie, Galilée, 2008.

[11] Mascarons de Macron, Galilée, 2021.

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