Diego el Cigala, le roi de la variétoche

A l'occasion de son passage au festival Les Suds d'Arles, voici quelques réflexions occasionnées par le tour de chant de Diego el Cigala cet hiver au Casino de Paris.

 

El Cigala a trouvé le bon filon. Pour lui, pas de relégation dans un poligono (banlieue espagnole façon cité) quelconque à traficoter avec les copains, mais costume en alpaga, chaussures miroir aux alouettes à bout pointu, gourmette et montre bling bling, belle gueule estampillée « gitan » et voix un peu « rancia », juste un peu pour faire la blague. Devant ce stéréotype, propre sur lui, mais un tantinet louche quand même, tout le monde tombe dans le panneau. On peut lire ici et là Diego, le roi du flamenco. Pauvre flamenco. On le met vraiment à toutes les sauces. Le tour de chant peut durer 1 heure ¾, il ne sort pas trop fatigué de scène. Il reste à la superficie des choses, et il est à côté de tout. Son tour de chant est un pot-pourri de musiques dites latines. Mais en fait, il manque de l'essentiel pour la musique latino-américaine, c'est-à-dire de la sensualité. Le seul vrai moment intense est le dernier morceau, cubain à 100 %, où ils présentent ses musiciens au cours de ce qui semble être une grande improvisation. Arrive un vieux trompettiste cubain qui passe de la trompette bouchée à la trompette tout court et qui apporte cette allégresse intimement liée à la tristesse que véhicule cette musique. On vit et on meurt dans la misère, mais jusqu'à la fin on danse, on fume et on boit, et l'on passe du rire aux larmes, avec un grand sens de la tragicomédie.

 

Le début du concert se déroule dans des vapeurs méphitiques qui évoquent, sans doute, ces vieux cabarets de La Havane où l'on fumait des barreaux de chaise et vidait cul sec des verres de rhum, en admirant les beautés ravageuses à la voix rauque qui chantaient de manière inimitable le boléro. Mais nous sommes à Paris, les fesses piquées sur un fauteuil inconfortable. On ne fume pas, on ne boit pas et on écoute. Et on s'emmerde ferme. Quand il s'attaque au flamenco (buleria et tango), on comprend pourquoi il a cherché à faire autre chose. Il a la manière, mais il n'a pas l'art. Le chant flamenco n'est pas dans l'exhibition, il est dans l'intériorité. Il nécessite une utilisation très particulière de son corps, puisqu'on chante assis. Lui a une fesse posée sur un tabouret de bar, il se tripote l'oreille tout le temps pour s'assurer que le retour qu'il a dans la trompe d'Eustache ne se fait pas la malle. A vouloir toucher à tout, on se plante. Faire un concert sur un patchwork musical, flamenco, copla, bolero, populaire cubain, c'est peut-être trop pour un seul homme. C'est la première fois, que je voyais le « roi » du jour. Et je pense que c'est la dernière (Et non, puisque Rocio Marquez fait la première partie de cette soirée des Suds d'Arles et j'y serai).

 

En première partie, un jeune danseur que précède une réputation flatteuse, Jose Maya. Le début est un peu difficile pour la spectatrice que je suis. Le costard satin rouge doublé de noir est une offense au goût. Jose Maya danse avec beaucoup de technicité et de vélocité, mais a du mal à intérioriser sa danse. Le tiento tango d'ouverture laisse perplexe : « Un coup j'enlève ma veste, mais pas complètement quand même. Je joue de l'épaule, j'accompagne le tout d'un joli mouvement de jambes à la Mickhaël Jackson, hop un balancement du bassin et une pirouette pour parachever le tout. » La solea qui suit a plus de gueule, il y a plus d'intensité, de sérieux. Si l'on excepte le cajon, omniprésent, l'accompagnement musical est très décent. Jose Maya a fait le choix de deux chanteurs, l'un payo à la voix claire et puissante, l'autre gitan, à la voix rauque. Et les guitaristes, d'un très bon niveau, venaient tous de Madrid.

 

En cerise sur le gâteau, deux duettistes idiots faisaient assaut de bons mots afin de présenter les artistes vedettes, avec superlatifs ronflants à la clé. Mais les artistes faire-valoir n'ont pas eu cette chance. Cigala a rattrapé le coup et présenté ses musiciens. On peut imaginer que le budget devait être serré, aussi les organisateurs n'ont pas jugé utile de diffuser un petit programme de présentation de tous les musiciens. Au prix où étaient les places, cela n'aurait pas été déplacé et aurait éclairé la lanterne des gens curieux.

 

En conclusion, je renvoie tous ceux qui souhaitent approfondir leur connaissance du bolero au disque que Mayte Martin a enregistré avec Tete Montoliu au piano en 1996. C'est autre chose.

Dernière information, le dernier disque de El Cigala est consacré au tango argentin. Son concert d'Arles y gagnera peut être une certaine unité.

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