La Politique Agricole Oligarchique

Les appels s’enchaînent. Les scientifiques ne savent plus quoi faire. Ils observent, mesurent et décrivent avec toujours plus de précision l’effondrement du vivant qui s’opère en ce moment partout sur la planète. Mais lorsque des décisions concrètes doivent être prises, comme avec le renouvellement de la Politique Agricole Commune (PAC), rien n'avance.

80% d’insectes en 40 ans, 50% d’oiseaux, au moins autant d’amphibiens et de mammifères, les taux sont affolants. Une 6e extinction massive dans l’histoire de la Terre? Cela ne fait aucun doute selon bien des institutions scientifiques françaises, dont par exemple le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, qui y consacre depuis longtemps des débats, des expositions, afin d’éduquer le grand public tout comme les décideurs politiques aux questions relatives à l’anéantissement du vivant.

Ces chiffres sont astronomiques. Il n’y a aura jamais assez de mots dans la langue de Molière pour décrire l’atrocité de la situation, et la menace qui pèse, en creux, sur nos civilisations. Car si les disparitions ont déjà atteint des niveaux effrayants, la vitesse de destruction des écosystèmes est absolument sidérante, même comparée aux autres grandes extinctions. Tout comme pour le climat, les scientifiques savent bien que nous ne sommes qu’au tout début d’une longue pente vertigineuse qui mène inexorablement à la destruction de la plupart des écosystèmes que nous connaissons actuellement.

Et pourtant. Peut-être cette introduction vous a-t-elle semblée surprenante, vous qui vous attendiez, vu le titre à entendre parler de réforme agraire, de diminution d’usages de produits chimiques, d’érosion des sols, des problèmes sociaux très concrets rencontrés par les paysans. Et pourtant. Le constat scientifique est facile à comprendre : il nous faut effectuer un tournant à 180° au frein à main, pour éviter de rendre la planète invivable pour nous et la plupart des autres espèces. Et ce tournant, bien qu’il concerne tous les aspects de notre civilisation industrielle, a surtout trait à la façon dont nous occupons nos terres.

Et depuis que nos vêtements, l’isolation de nos maisons et nos autres technologies du quotidien sont basées sur l’exploitation de minerais et ne viennent plus de la photosynthèse, l’utilisation des terres a été exclusivement dédiée à la production de nourriture pour animaux domestiques et pour humains. Pour le dire simplement, le vivant est détruit à cause de nos habitudes alimentaires : viande, produits laitiers, céréales, et de la façon dont sont produites ces denrées. Il faut donc se poser d’urgence deux questions : que veut-on réellement manger, et comment veut-on le produire ?

La Politique Agricole Commune (PAC) a le pouvoir de façonner les paysages. Par les subventions accordées proportionnellement aux hectares cultivés, ces textes européens encouragent des systèmes de culture hyper-simplifiés et intensifs en produits chimiques, qui ne respectent pas les cycles élémentaires des éléments chimiques au sein des agro-écosystèmes. Les mots ont un impact fort : en trente ans, ils ont détruits les haies, asséchés les points d’eau, salinisé et appauvri les terres et ont rendu les paysans restants complètement dépendant du complexe chimico-pharmaco-industriel.

Car n’oublions pas que notre agriculture productiviste moderne est née de la nécessité (pour une poignée d’entreprises) de poursuivre une économie de guerre. Les firmes américaines ont par exemple passé des accords avec l’état fédéral pour s’assurer d’un débouché dans l’agriculture de leur arsenal de produits chimiques (à l’époque, des organochlorés et organofluorés, hautement toxiques) une fois la guerre achevée. La poudre canon remplaça le fumier pour amender les cultures, et l’agent orange utilisé au Viêt-Nam fut rapidement rebaptisé Round Up par la même entreprise, Monsanto.

Dans ce cadre expansionniste de l’après-guerre, où l’économie devait être réorientée vers la guerre contre le vivant, la PAC a joué son rôle d’instrument d’harmonisation au niveau européen, afin de pousser tous les pays du vieux continent à suivre la voie obligée de la modernité, à marche forcée.

Mais si les mots ont une fois réduit nos paysages à de tristes monocultures où ne pousse que la misère et où s’empoisonnent les plantes, les animaux et les humains, ils pourraient aussi être réutilisés de façon à re-diversifier nos territoires, de façon à y apporter de la résilience, de l’autonomie, et des écosystèmes sains capables, par exemple, de stocker du carbone ou de jouer un rôle tampon face aux sécheresses et aux inondations qui s’annoncent à l’horizon pas si lointain. Une autre PAC est possible, et elle a le vent en poupe, toutes les sciences naturelles à l’appui. Il s’agit de la PAC de l’agro-écologie, où les paysans seraient correctement rémunérés pour les services qu’ils rendent à leurs communautés, via l’aménagement naturel des paysages qui se retransformeraient progressivement en espaces nourriciers pour tous les habitants, humains ou non-humains.

Bien sûr, 99% de la population bénéficierait directement et très concrètement de cette re-diversification des écosystèmes et de la re-complexification des paysages : meilleure alimentation, meilleure esthétique des paysages ruraux, moins de pollutions dans les rivières et dans l’eau courante, etc... Seule une poignée d’entreprise  qui concentrent aujourd’hui des pouvoirs immenses (60% des semences du monde entier sont commercialisées par trois gigantesques groupes agro-industriels) et qui nuisent à l’intérêt général dans le seul but de conserver leurs profits énormes s’opposent à cette nouvelle PAC agro-écologique. Le rapporteur de l’ONU sur le droit à l’alimentation Olivier De Schutter ne disait-il pas « l’agro-écologie est la seule voie possible pour nourrir l’humanité» ? Car oui, l’agro-écologie nourrit, et elle le fait même bien mieux que l’agriculture industrielle.

Nos espoirs (je parle pour les 99%) sont bien faibles de voir aboutir de tels textes de lois tant les lobbys agro-industriels sont puissants à Bruxelles (on parle de plusieurs milliers de lobbyistes). Néanmoins, le réveil de la communauté scientifique et citoyenne sur l’anéantissement du vivant, aujourd’hui de plus en plus documenté, permet de garder l’espoir qu’un sursaut collectif inscrira désormais dans la loi le concept d’écocide, dans la Constitution le fait que la France est une république écologique, et dans les textes européens  les fondements d’un nouveau rapport aux territoires.

D’une Pollution Agrochimique Capitaliste, il nous faut Prendre les Armes du Changement pour obtenir Papillons, Abeilles et Coquelicots.

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