Les artisans de la vie

Quelle est la meilleure attitude à adopter face au désordre écologique global qui caractérise notre ère? La dégradation des écosystèmes européens nous ordonne d’y réinjecter de la vie, sous peine de bouleversements aussi graves qu’irréversibles. Pour cela, rien de tels que les paysans - historiquement les artisans de nos écosystèmes.

Par cet article, je désire informer et mobiliser la part d’humanité qui se trouve au fond de chacun d’entre nous, afin que nous puissions ensemble contribuer à l’édifice des transformations profondes dans notre rapport au monde qui devront s’opérer au 21e siècle. Pour accepter l’épouvantable message écologique, pour véritablement y croire[1], il faut avant tout demeurer ouvert à de nouvelles idées, car le constat scientifique d’un monde en déclin biologique nous force à redessiner les frontières de ce que nous pensions bon ou mauvais dans notre comportement quotidien, et dans les grandes décisions de société.

 Catastrophe écologique : éveil des consciences

La période semble propice pour en parler de plus en plus ouvertement. Les consciences s’éveillent, tandis que des phénomènes météorologiques extrêmes ont encore touché les deux tiers du globe cette année. La démission de Nicolas Hulot a propulsé le débat à un autre niveau en France, suivie par les grèves étudiantes. Toutefois, si les changements structurels et institutionnels s’opéreront toujours avec lenteur, je crois que le réveil d’une conscience peut se faire de façon très rapide, voire brutale : quelques recherches et lectures personnelles (car il n’y a rien de tel pour être intimement convaincu), et il y a de quoi bouleverser toute une trajectoire de vie en quelques mois seulement. J’en veux pour preuve mon exemple personnel, ainsi que ceux de nombreux ami.es, mais chacun.e par un angle différent. Ainsi, je suis intimement persuadé que de plus en plus de personne orienteront leurs vies avec en tête, un conscience aigüe des enjeux écologiques globaux.

Dans mon cas, le réveil s’est fait par la découverte de quelques chiffres, d’abord relatifs au changement climatique. Faisons un petit point rapide, car je ne veux pas m’attarder sur les faits que chacun pourra retrouver dans le dernier rapport du GIEC, très accessible à la lecture :

  • Nous avons épuisé, en 70 ans, les deux-tiers de notre « budget carbone 2°C ». Au rythme actuel d’émission, l’objectif 2°C sera complètement hors d’atteinte d’ici vingt ans.
  • La réduction du volume d’énergie fossile consommée ou extraite chaque année doit se faire à un taux proche de 5% par an, du jamais-vu dans un environnement non contraint. Ce taux grimpe à 10% pour les pays développés lorsque l’on intègre la question de la justice climatique et de l’équité de l’effort.
  • Un monde 5°C plus froid est complètement méconnaissable : glaciers géants recouvrant le Nord de l’Europe, océans 130m plus bas ; c’était il y a 12000 ans. On imagine donc péniblement ce que donnerait un monde à +4 ou +5°C ce qui est exactement ce vers quoi nous nous dirigeons actuellement pout la fin du siècle
  • Les populations les plus pauvres, nomades ou aborigènes (représentant tout de même 50% de la population mondiale), subiront le plus les impacts du changement climatique alors que leur responsabilité est quasi-nulle (moins de 10%).
  • Les énergies fossiles représentent, depuis près de 40 ans, environ 80% (proportion stable) du volume total d’énergie utilisée, ce dernier paramètre étant intimement lié au PIB mondial[2].
  • L’acidification et le réchauffement des océans vont contribuer à la disparition du corail et donc de la quasi-totalité de la vie marine (la surpêche se chargera du reste).
  • Les scientifiques du GIEC alertent les décideurs depuis 1990, mais la décroissance énergétique est trop contraire aux intérêts industriels pour avoir été entamée.
  • L’humidité moyenne des sols sera, à la fin du siècle, de 70% inférieure à celle d’aujourd’hui en de nombreuses régions du globe, notamment sur le pourtour Méditerranéen, ironiquement berceau de l’agriculture européenne.

En bref, cette liste interminable de données insupportables m’a conduit à la conclusion suivante : notre société occidentale, aussi « avancée » soit-elle, n’a pas les moyens d’infléchir sa trajectoire à temps, ce qui la mènera fatalement à sa propre perte, quelque soient nos tentatives désespérées de se raccrocher à nos acquis. Mais bien avant cela, la question de la justice climatique demeure entière et saillante : comment rendre justice aux peuples qui voient déjà les conditions climatiques se dégrader chez eux (retards dans la mousson, températures affolantes, inondations de plus en plus violentes, etc…), entraînant souvent des conflits intérieurs, des migrations, voire des famines[3]. Il ne faudra pas plus que quelques décennies pour que des régions entières deviennent totalement impropres à l’établissement de sociétés humaines stables et pacifiques, et que des populations qui n’ont jamais émis le moindre brin de CO2 soient contraintes de migrer. Injustice irréparable au regard de l’Histoire, et qui pourrait bien être bientôt qualifiée d’écocide[4].

L’individualisme et la compétition, enseignés dès l’école, entraînent l’immobilisme au niveau individuel comme au niveau des Etats-nations face à un problème à responsabilité si partagée, et aux conséquences à si long terme. Par ailleurs, trop peu de solutions sont formulées en dehors du cadre classique selon laquelle notre société ne peut se passer de croissance économique. En essayant de concilier croissance et durabilité, les économistes échouent à penser les solutions avec une autre logique que celle qui a entraîné les problèmes, comme aurait préconisé Einstein.

Du changement climatique à l’utilisation des terres : L’agriculture face aux limites planétaires

La société industrielle détruit donc patiemment les bases de sa propre puissance, et des autres sociétés humaines sur son chemin, sans se poser les questions de fond. Peut-on vivre sans énergie fossile ? Est-on déjà capable de se nourrir sans pétrole ? Peut-on mener cette transition assez vite pour éviter les pires conséquences ?

Il serait illusoire de répondre positivement à ces questions sans imaginer une transformation profonde de nos systèmes nutritionnels, de la production à la consommation en passant par le transport et la transformation. Je me concentre ici sur les enjeux liés à l’alimentation et à l’agriculture car c’est là que résident, selon moi, de nombreuses synergies et co-bénéfices dans les transformations que j’espère voir advenir sur notre vieux continent. Et aussi parce que l’ensemble de notre système alimentaire mondialisé est responsable de plus d’un tiers du changement climatique.

Il me semblait depuis longtemps qu’au niveau de l’agriculture industrielle résidait une incohérence profonde dans notre rapport à la Nature – un rapport guerrier, militaire, allant à l’encontre des sagesses agricoles millénaires développées aux quatre coins du globe. Il m’a fallu enquêter, et c’est ainsi que j’ai poursuivi mes études par un master de recherche sur l’utilisation des terres à l’échelle globale.

J’y ai découvert que le changement climatique n’était que la partie émergée de l’iceberg menaçant vers lequel nous fonçons plein gaz. Loin d’être la plus grande menace écologique, la question climatique est en fait la mieux étudiée et vulgarisée, notamment grâce à la collecte de très nombreuses précieuses données climatiques dès les années 70 par les satellites américains. La compréhension détaillée du système climatique a alors permis l’avènement des modélisations numériques du climat, bases des cris d’alarmes répétés des climatologues qui multiplient, en vain, les tribunes effrayantes dans nos grands journaux.

L’ensemble des menaces écologiques a été remarquablement synthétisé par le concept de « frontières planétaires » de Johan Rockström[5]. L’équipe menée par le chasseur suédois a mis en évidence deux autres menaces au moins aussi importantes que le changement climatique : le dérèglement des cycles de l’azote (N) et du phosphore (P), ainsi que l’érosion de la biodiversité. Cependant la quantification de la frontière et l’appréhension des conséquences de ces deux menaces est moins facile du fait du manque de moyens investis dans ce pan de la recherche. (Encore aujourd’hui, la société n’investit pas assez dans des études d’impact écologique ; qui certes ne seront jamais « rentables », où ne mèneront à aucune application technologique, mais qui seraient bienvenues dans bien des domaines où la science en sait encore trop peu.)

Or, ces deux derniers problèmes (sur lesquels nous reviendront), ainsi que plus de la moitié des gaz à effet de serre (GES) résultent directement de la généralisation des pratiques agricoles industrielles à l’ensemble de la planète. Déforestation, suppression des haies et des zones humides, homogénéisation des paysages, monocultures, rotations simplifiées des cultures oubliant les jachères et les prairies, utilisation d’engrais minéraux solubles (N, P, K), et application massive de biocides : telles sont les pratiques qui réduisent un écosystème diversifié, productif et résilient en un désert cultivable uniquement à grands frais de pétrole.

Ces études d’une ampleur inédite viennent donc conforter les intuitions des premier.es détract.rices.eurs de l’agriculture chimique qui se basaient initialement sur leur expérience personnelle ainsi que sur le bon sens paysan. Depuis quelques années, la science rigoureuse et cartésienne nous apprend que l’agriculture traditionnelle, vivrière et paysanne, est nettement plus performante dans son ensemble que l’agriculture chimique.

Par exemple, le volumineux European Nitrogen Assesment (ENA) publié en 2012 conclue que les gains de productivité obtenus par l’utilisation du combo {variété améliorées, engrais minéraux} depuis les années 50 ont été largement dépassés par les dépenses de santé publique liées à la seule pollution aux composés azotés. On ne parle même pas dans ce rapport des préjudices faits aux espèces sauvages, à l’eutrophisation d’écosystèmes entiers, aux émissions de GES inhérents au système industriel de production (tracteurs, émissions de protoxyde d’azote, émissions de méthane par les bovins dû à une alimentation  déséquilibrée[6]), et à l’appauvrissement des sols. S’il fallait une preuve scientifique et quantitative du non-sens de l’agriculture industrielle prise dans sa globalité, ce rapport en est une. Malheureusement, on comprend seulement l’importance d’écosystèmes sains et résilients lorsque ceux-ci sont détruits ou eutrophiés.

Côté biologie, l’utilisation de fongicides, d’herbcides, d’insecticides, d’acaricides et autres biocides, associée à la simplification des paysages, est largement responsable de l’effondrement de la biodiversité observé depuis 30 ans en Europe occidentale. Ainsi, sur cette période, plus de ¾ des insectes et la moitié des oiseaux ont disparu, espèces irremplaçables devant lesquels nos enfants ne pourront s’émerveiller. Mais la vie microscopique des sols est certainement la plus touchée par les pratiques chimiques intensives. Les millions de vers de terre à l’hectare (vivant chacun jusqu’à 11 ans !) pouvant labourer et ingurgiter plusieurs tonnes de matière à l’hectare ont été tués, tout comme le reste de la microfaune, si utile pour augmenter les capacités de rétention d’eau et de nutriments des sols. Bref, l’agriculture industrielle coïncide avec l’éradication de la vie des sols et des paysages telle que l’ont connu les paysans pendant des millénaires.

Pourquoi l’agriculture industrielle a tout faux

On comprend donc que nos systèmes alimentaires, ou plus précisément les pratiques de gestion des terres qui y sont liées sont responsable du franchissement de deux limites planétaires, et contribuent pour près de moitié au réchauffement climatique. Rajoutons quand même l’aspect social du problème : l’agriculture industrielle ne rétribue plus justement ses producteurs, qui s’endettent bien souvent jusqu’au suicide partout dans le monde. C’est également l’un des secteurs les moins démocratiques de l’économie, avec une poignée d’entreprises détentrices de brevets sur le vivant qui contrôlent une part écrasante de la production alimentaire industrielle mondiale[7].

Enfin, côté consommateur, les produits de l’agriculture industrielle sont gorgés de produits chimiques à long temps de résidence dans l’organisme, souvent cancérigènes, et pire, sont complètement carencés en micronutriments. Ainsi, la teneur en magnésium du sang des européens a baissé de près d’un tiers en 50 ans, car les végétaux cultivés à grand renfort de phosphore minéral ne sont plus capable d’assimiler dans leurs tissus le magnésium du sol. Exemple édifiant qui permet de s’apercevoir que la fertilisation a des effets plus subtils que ce que l’on imaginait. Autre fait : on doit aujourd’hui manger une centaine de pommes de supermarché, gonflées à l’eau, pour obtenir l’équivalent nutritionnel d’une pomme de variété ancienne. Encore un exemple : les pains au levain permettent une meilleure digestibilité du gluten du blé, tout en renforçant par leurs fibres notre appareil digestif contre le cancer du côlon. Le pain blanc, lui, n’apporte guère plus qu’une sensation de satiété d’un point de vue nutritionnel[8].

Nous pourrions ainsi multiplier les exemples à l’infini : la perte de qualité nutritionnelle se conjugue à la perte de goût pour le consommateur qui ne peut plus accéder à un équilibre nutritionnel complet, et chez qui les carences vont inéluctablement se révéler sous la forme d’une maladie ou d’une autre.

À cette perte de qualité s’ajoute un rétrécissement génétique spectaculaire des plantes consommées par les humains et leur bétail. Ainsi, on estime que depuis les années 1950, 75% des espèces potagères cultivées ont tout simplement disparues. Et dans les espèces encore cultivées, la diversité intra-spécifique s’est réduite comme peau de chagrin du fait de la sélection massale pour l’industrie. Cette érosion génétique menace la résilience des agro-ecosystèmes, et laisse les générations présentes et futures avec beaucoup moins de possibilités d’adapter leur agriculture à un climat qui se réchauffe, et à un cycle de l’eau devenu capricieux[9].

Tout cela constitue autant de preuves, d’indices, que l’agriculture industrielle détruit à petit feu l’humain et l’humus – et si la racine de ces deux mots est identique, c’est peut-être pour nous rappeler que nos sociétés, comme toute vie terrestre, dépendent pour leur survie de ces quelques fragiles centimètres de terre bien vivante.

Mais alors, comment en est-on arrivé là ? Pourquoi un tel aveuglement en Europe au sortir de la Seconde Guerre Mondiale ?

De l’éradication des paysans : un projet de société

La disparition des paysans est avant tout une stratégie politique visant à déplacer les forces productrices vers les secteurs de l’industrie et du service. En effet, un paysan qui s’auto-suffit dans une certaine mesure pèsera bien moins lourd dans le sacro-saint PIB que le bon salarié-consommateur. André Gorz explique bien[10] que les paysans n’ont pas volontairement changé de vie pour s’installer en ville afin de bénéficier d’un plus grand confort, comme le suggère une idée reçue largement répandue. La plupart refusait en fait de « travailler plus pour gagner plus », et se satisfaisait de leur vie simple. Il a donc fallu leur rendre la vie plus dure, en baissant les salaires pour les employés à temps partiel, et surtout en abaissant le prix des denrées agricoles sur les marchés. En liant les prix agricoles aux objectifs de production, les petits paysans n’ont plus été capables de rivaliser avec des grosses « exploitations » cultivant aux dépens des générations futures, sans soucis pour le maintien sur le long terme de la fertilité de leurs terres. Cette transition fut menée en parallèle d’une campagne de publicité massive et grotesque, vantant entre autres les mérites de l’électro-ménager moderne, du jambon bien rose sous plastique, bref, de la vie moderne.

Fini l’autoconsommation, fini le don informel (si caractéristique, aujourd’hui encore, de certaines ruralités), les artisans de la terre doivent devenir salariés-consommateurs pour contribuer à l’effort national et rejoindre la vision dominante du progrès qui hissera la France au rang de pays industrialisé. Au cours de cette transformation sociétale, le tissu social se désagrège. L’Etat délaisse de plus en plus ces zones où ne vivent maintenant plus assez de paysans pour maintenir une agriculture prospère, paysanne et diversifiée comme ce fut le cas pendant des millénaires. La destruction des paysans a fonctionné. La destruction des écosystèmes a suivi.

Dans le même temps, les animaux cessent de paître et sont parqués dans des bâtiments, libérant encore plus d’espace pour cultiver du blé – des variétés industrielles bien sûr, complètement impanifiables et carencées mais au rendement massique impressionnant. Tous les excédents alimentaires de pauvre qualité nutritionnelle seront expédiés avec l’aide alimentaire, et personne ne saura rien de leurs carences.

C’est donc une idéologie, celle du progrès basé sur les technologies et l’industrie, qui est responsable de l’éradication de la vie et des modes de vie qui y trouvent leur subsistance tout en la préservant. La direction fixée par ses partisans est avec justesse nommée par Vandana Shiva[11] le « mal-développement », provoquant dérèglements sociaux et écologiques.

Une vision erronée de la réalité écologique

Au travers de cette idéologie transparaît une croyance, qui constitue peut-être le ferment même des sociétés occidentales modernes : la croyance en la capacité de l’humain à s’extraire de la Nature et de ses cycles biologiques, à la maîtriser pour lui donner la forme voulue. Le projet est celui d’un monde standardisé, homogène, maîtrisé, d’un vivant répondant parfaitement aux attentes des hommes, assigné à ses fonctions de services écosystémiques, cultivé à des fins bien précises, quitte pour cela à détruire 50, 75, 90% (… où nous arrêterons nous ?) des espèces vivantes.

Là est peut-être l’origine profonde de notre rapport erroné au monde. Nous avons oublié les sagesses des innombrables peuples décimés plus ou moins directement par l’Occident au cours de sa conquête du monde. Or, à y regarder de plus près, tous ou presque pensaient l’Homme non pas au sommet de la pyramide des espèces, mais au sein d’un tout, dont l’harmonie fragile dépend de l’existence de chacune. Et nombreux sont les peuples qui attribuaient des intériorités fort complexes aux autres êtres vivants[12], à l’inverse de nous autres les Modernes, qui redécouvrons seulement aujourd’hui que les arbres communiquent entre eux.

D’autres indices nous laissent penser que ce projet de contrôle de la vie, qui culmine avec les rêves transhumanistes, est une impasse. Par exemple, le fait que nous sommes nous-mêmes constitués à 90% de cellules non-humaines, notamment des bactéries digestives, qui requièrent une alimentation la plus diversifiée possible pour constituer, comme dans la nature, un écosystème varié et résilient. Mangez varié, frais, sauvage, coloré, et il y a de grandes chances pour que vous ne tombiez jamais plus malade et que vous mourrez de vieillesse. Mangez standardisé, calibré, chimique, carné, transformé ; vos défense immunitaires chuteront et c’est la porte ouverte aux petits maladies du quotidien, aux maladies chroniques liées aux déficiences en minéraux et vitamines, et probablement à différents types de cancer à la longue[13].

Enfin, adhérer au projet d’un monde standardisé, où s’épanouiront des espèces spécifiquement sélectionnés par les humains pour leurs fonctions à notre égard, c’est ne pas reconnaitre que l’expression même de la vie est la diversité, c’est ne pas voir que chaque être vivant a un rôle unique au sein d’un écosystème.

Nous sommes doués d’une intelligence qui nous permet de modifier en profondeur les écosystèmes autour de nous. Nous pouvons le faire, soit dans le sens d’une diversification, synonyme de fertilité et de résilience, soit dans le sens d’une monoculture, chemin le plus sûr vers la désertification et la disparition de la vie. Nous pouvons planter des arbres et des plantes qui attirent les abeilles sauvages, investir dans le millénaire à venir en recréant des écosystèmes diversifiés qui atténueront localement les extrêmes climatiques à venir, nous pouvons manger simplement ce dont nous avons besoin ; ou bien nous pouvons décimer encore plus de forêts pour produire encore plus de tourteaux de soja[14] pour manger encore plus de viande, nous pouvons augmenter la taille de nos tracteurs qui compactent déjà les sols et endettent les agriculteurs, intensifier encore l’agriculture pour augmenter les surplus déjà gaspillés.

Nous pouvons agir pour le long-terme au profit de la totalité de la population qui se retrouvera bientôt face à une réalité bien trop concrète: nous dépendons tous de l’état de santé des écosystèmes et de la fertilité de nos sols pour l’épanouissement de sociétés paisibles et équitables. Ou bien nous pouvons céder aux injonctions de quelques ultra-riches dont les intérêts économiques ont une temporalité bien trop courte au regard de l’Histoire que nous devons écrire.

Le choix est entre nos mains. J’ai choisi de devenir paysan.

 

[1] George Marshall, dans son excellent livre Le Syndrome de l’autruche, explique que l’on peut accepter la réalité et la gravité du changement climatique sans y croire pour autant. Il utilise pour cela l’exemple des juges qui prirent connaissance, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, de l’existence de camps d’exterminations. L’un deux aurait déclaré à un témoin lui décrivant la réalité des camps : « Je n’arrive pas à vous croire. Je ne dis pas que vous mentez, mais je ne peux simplement pas croire ce que vous me racontez ».

La croyance en la gravité de la situation écologique doit par ailleurs être sans cesse ré-entretenue sans quoi nos vieilles habitudes reprennent le dessus et la croyance s’érode.

[2] Lire à ce propos Jean-Marc Jancovici ou les recherches récentes de Gaël Giraud, chef économiste de l’AFD. Ces deux personnalités sont largement présentes sur Youtube où l’on peut trouver quelques-unes de leurs conférences.

[3] 2017 a été une année marquée par la recrudescence des famines dans le monde, dues aux conditions climatiques particulièrement difficiles.

[4] Sous l’impulsion de juges et d’avocats, l’association « Notre Affaire à tous » œuvre pour la reconnaissance de ce nouveau crime écologique, afin de pouvoir forcer les gouvernements à faire de leur mieux.

[5] Auteur de TED talks de qualité trouvables sur internet, Johan Rockström a développé une approche intéressante du système {terre, hummains} dans son ensemble. Il définit et quantifie plusieurs « planetary boundaries » déjà franchies : le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, et le dérèglement des cycles de l’azote et du phosphore. J’encourage le lecteur/scientifique curieux à approfondir ce dernier point et à le vulgariser.

[6] De nombreuses études en France (par Bleu Blanc Cœur) et ailleurs ont montré qu’une alimentation moins riche en glucides (maïs, soja) mais plus riche en oméga 3 et en protéines (lin, lupin, pois, féverolles) pouvait réduire de moitié les émissions de méthane lors de la rumination des bovins.

[7] L’utilisation de variétés hybrides, non reproductibles, a été l’un des outils les plus puissants de cette domination de quelques acteurs sur la paysannerie mondiale. En Inde par exemple, Monsanto a réussi à faire interdire la reproduction de semences locales, rendant les paysans complètement dépendants de l’achat de nouvelles semences, dont le prix a ensuite été multiplié par 15 dans les années qui suivirent. Ces variétés ne sont également performantes que lorsqu’elles sont cultivées à grands renforts d’engrais et de pesticides, vendus par les mêmes multinationales. La boucle du profit est bouclée.

[8] Ces trois exemples sont issus du livre Nous redeviendrons paysans de P. Desbrosses.

[9] Les premières variétés à avoir été interdites au Catalogue Officiel de l’agriculture ont été celles présentant une résistance naturelle, demandant peu d’engrais et d’eau. Ces variétés, dont nous pourrions bien avoir grand besoin dans un futur proche ont été délibérément éradiquées puisqu’elles n’auraient pu permettre aux entreprises de l’industrie agricole de s’enrichir davantage en vendant engrais et pesticides simultanément avec les semences.

[10] dans son livre Métamorphoses du travail, critique de la raison économique

[11] Vandana Shiva est une activiste de renommée internationale, une auteure prolifique, et docteure en physique quantique. Sa pensée mêle avec une magnifique justesse féminisme, écologie, anticolonialisme, et critique du modèle de développement occidental. Son principal cheval de bataille est la liberté des semences paysannes : faire en sorte que les paysans participent de nouveau à la démocratie alimentaire via l’utilisation de variétés locales, libres de droit, reproductibles et échangeables librement. Elle a initié un réseau de fermes en Inde qui multiplie et distribue gratuitement ces variétés rustiques aux paysans afin de leur redonner les clés de leur autonomie : ceux-ci n’ont alors plus besoin d’un arsenal de produits chimiques, ni de racheter des semences chaque année.

[12] Lire à ce propos Par-delà Nature et Culture de Philippe Descola. Son approche ethnologique permet de classifier différents peuples selon l’intériorité attribuée aux espèces : émotions, intentionnalité, langage…

[13] Rappelons que de nombreux produits phytosanitaires utilisés par l’industrie agricole ne se dégradent pas en l’espace d’une vie humaine, et s’accumulent dans les tissus du bétail et des humains. D’autres molécules de synthèses sont capables, à dose infimes, de modifier nos flux hormonaux, et donc nos humeurs. Aucune étude n’a jamais évalué l’impact d’une exposition à un cocktail de ces substances sur le long terme (nous en retrouvons plus d’une cinquantaine dans la viande industrielle par exemple), faute de moyens, de recul, et de transparence des industries. Mais les documentaires de Marie-Monique Robin (Le Monde selon Monsanto, Le Glyphosate face à ses juges etc…) nous laissent penser que nous allons au-devant de graves problèmes sanitaires à l’échelle planétaire.

[14] En 2017, les importations de soja américain et brésilien (ce dernier directement lié à la déforestation amazonienne) ont coûté plus de 5 milliards d’euros à la France, sans compter les coûts cachés liés aux maladies futures dues à cet aliment complètement « chimicisé ». Près de 90% du gros bétail français est nourri avec ce soja.

 

 

Bibliographie :

Desbrosses, Philippe : Nous redeviendrons paysans (1990)

Descola, Philippe : Par-delà Nature et Culture (2014)

Dufumier, Marc : Malbouffe au Nord et Famine au Sud

Galeano, Eduardo : Les veines ouvertes de l’Amérique latine

Gorz, André : Métamorphoses du travail ; Critique de la raison économique

Guylardi, Eric : Que feriez-vous si vous saviez ? Des climatologues face à la désinformation.

Marshall, George :  Le syndrome de l’autruche (2017)

Shiva, Vandana : The Stolen Harvest

Documentaires de Marie-Monique Robin : Le monde selon Monsanto, Le glyphosate face à ses juges, Sacré croissance, Qu’est-ce qu’on attend, Notre pain quotidien.

Sites internet de Jean-Marc Jancovici

Publications scientifiques :

GIEC, 5e rapport d’évaluation (2015)

The Millenium Ecosystem Assesment (2005)

The European Nitrogen Assesment (2012)

Planetary boundaries, by Johan Rocktröm (2012, reviewed in 2017)

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