Kevin devait passer. Elle avait consenti à ne plus travailler, épuisée. Il était juste informé que son généraliste l’avait arrêtée. Au téléphone, elle n’avait pas eu envie de jouer les condamnées. Elle lui avait dit que ça allait, fatiguée, elle était fatiguée, c’est tout. Elle lui avait promis d’essayer de se reposer, de ne pas lire, de s’étendre dans sa véranda, sur son sofa, la chienne terrier à ses pieds trop heureuse de l’avoir pour elle toute la journée. Parmi les ficus, le bananier, les fougères et les plantes araignées suspendues, elle ressemblait à une fleur étrange, ses longs cheveux épars couleur du corail rouge-orangé, ses yeux vert clos aux paupières transparentes, illuminées par des éclats de soleil dans la pièce un peu partout difractés. Ses lèvres brunes, son teint pâle, son corps glissé dans un peignoir de soie bleu argenté. Une sirène, un curieux animal, enveloppée dans des effluves de jasmin, le front plissé par le flot de ses pensées. Proust, Balzac, Maupassant, Gide. Nietzsche, Sartre, Schopenhauer, Canguilhem, Spinoza. Elle les passe chacun en revue, déformant volontiers leurs idées selon sa façon de rêvasser d’une mémoire humaine puissante comme une marée. Le flux mouvant d’une éternité, une transmission, le témoin jeté depuis la nuit des temps dans le brasier de la pensée pour aveugler l’esprit de l’illusion d’une liberté conquise sur la nature. Elle sourit encore et encore comme chaque fois qu’elle s’assoupit dans ce confort mental où son âme est une voile soutenue par le souffle d’un vent qui la maintient tout là-haut bien au-delà de l’univers, suspendue dans la fraîcheur d’un éther clair depuis lequel elle contemple le monde avec ravissement.
C’est ainsi qu’il la découvre au milieu de son jardin d’hiver, le visage rayonnant et les cheveux défaits, endormie maintenant profondément mais la joie toujours à travers ses traits exprimant la révélation d’une sorte de paradis.
Combien de temps cela faisait-il qu’il la connaissait ? Après tout quelle importance ? Il l’avait immédiatement désirée. Ils avaient d’emblée sympathisé. A la fin de cette journée de prérentrée, il lui semblait l’avoir toujours connue, ou bien attendue. Elle enseignait la littérature tout comme lui. Et, rapidement, son ami d’enfance Arnaud, qui enseignait la philosophie, elle et lui, avaient formé un trio amical qu’on entendait souvent rire, se chamailler, âprement argumenter depuis la salle des professeurs jusque dans la cours de récréation, les salles de classe voisines.
Ils avaient leurs habitudes désormais, leurs rituels, une kyrielle de tics, de manies, d’obsessions, de références et souvenirs communs qui les faisaient se ressembler comme les membres d’une même fratrie. Ils étaient nombreux parmi leurs collègues à éprouver d’instinct à leur égard une hostilité protectrice, de cette défiance que l’on ressent soudain, en croisant certains passants qu’on est contraint de frôler, brisant et traversant l’unité de leur groupe soudé du fait de l’étroitesse du trottoir ou de la chaussée.
Ils étaient nimbés d’une sorte d’aura comme si le même fluide circulait de l’un à l’autre de telle sorte que chacun d’eux, isolé, conservait l’enveloppe énergétique du clan constitué, en évoquait la solidité, la connivence et la proximité de ses membres et donc, éventuellement, au besoin, la force unie contre l’ennemi.