LA FEMME SOUMISE

LA FEMME SOUMISE, Antonio MANUEL

Un coup de foudre ?

 

 Peut-être un jour comprendrait-elle cet enchaînement de pensées, de faits qui avaient jusqu’alors constitué sa vie ?

Aujourd’hui elle ne le comprenait pas, lui. Il affirmait l’aimer et se montrait néanmoins incapable de modifier en aucune façon sa vie de mari et de père. Car il était marié bien entendu. Une femme veillait sur lui et ses deux enfants. Une femme que, dès le début de leur relation amoureuse, il avait prétendu ne pas aimer. Et cela allait faire deux ans, deux années qu’il ne lui accordait à elle que trois heures, deux ou trois fois par semaine afin de satisfaire ce qu’il avait d’abord nommé un vrai coup de foudre et qu’il feignait de voir se poursuivre avec une passion toujours plus ardente.

Lasse, c’était la troisième fois qu’elle rompait pour les mêmes motifs : elle en avait assez  de n’exister que dans l’attente et la frustration. Chaque fois, il la harcelait de ses sms et de ses coups de fils incessants auxquels elle répondait dans un premier temps, afin de clarifier et justifier son comportement, et puis qu’elle finissait par ignorer, car il n’y a pire sourd que celui qui se refuse à entendre !

Depuis ce matin, il la bombardait de messages et d’appels téléphoniques…Sa dernière proposition de venir dîner avec elle samedi soir, soit le lendemain,  était bien la démonstration qu’il ne comprenait pas qu’elle ne voulait plus ne vivre que les bribes du temps qu’il parvenait, en mentant, à dérober à son épouse. Elle nourrissait envers lui un amour total et exclusif. Elle souffrait en son absence. Présent, ou par l’intermédiaire de ses textos, il la couvrait de compliments admiratifs et excessifs. Ils étaient devenus comme une drogue pour elle. Tous ces mots qu’il lui adressait, comme si entre eux n’existait qu’un amour immense, infini, l’enivraient. Sans cette parure de princesse, elle se sentait nue, intellectuellement et physiquement médiocre, inutile. Et ce sentiment de n’être rien, de ne servir à rien, de n’avoir nulle autre finalité dans l’existence que la vieillesse et la mort, l’angoissait, terriblement. C’était comme un état de conscience différent de son état habituel. Elle avait la bouche sèche. A peine parvenait-elle à déglutir tant sa gorge lui semblait serrée, encombrée par une sensation qui coulait à l’intérieur de son corps, viscéralement. Son cœur accélérait ses battements mais elle ne percevait que de froides pulsations de sueur. Elle était persuadée que si elle tentait, à cet instant, de se mettre debout, elle perdrait l’équilibre et basculerait dans un monde aux frontières de la mort et de la folie.

 

Il y avait près d’une semaine qu’elle avait cessé de s’alimenter. Pas uniquement du fait de cette relation qu’elle percevait comme une impasse mais parce que c’était toute sa vie qu’elle considérait comme un échec. Ne plus s’alimenter était à ses yeux le seul moyen qu’elle avait trouvé pour exprimer à la fois son injustice, sa colère et son désarroi. En les transformant en une douleur physique de manque. C’était un passage à l’acte qui ne nuisait pas à autrui puisqu’elle s’estimait entièrement responsable du fiasco de son existence. Elle y remédiait par la prise d’anxiolytiques ou d’antalgiques qui l’apaisaient quelque peu.

Elle échouait à lui faire admettre, à lui, qu’il était responsable de sa souffrance et que plus il lui disait qu’il l’aimait moins elle ne parvenait à articuler ses actes et ses propos clairement en porte à faux. Elle était arrivée à un stade de sa vie où quasiment seul l’Amour, celui qu’elle avait toujours appréhendé comme une véritable foi, ne valait qu’on lui sacrifie son être. L’Amour devait être un don, absolu, l’offrande que l’on faisait de soi-même à l’autre et réciproquement. C’était cela qu’elle avait toujours cru, cette fusion de deux êtres qui sont tout l’un pour l’autre. L’altérité se résolvait alors en une dualité amoureuse parfaite. Elle avait du mal à ce que l’on ne partageât pas sa vision du monde, surtout celui qui affirmait l’aimer et qu’elle aimait en retour.

Les premiers temps, ses visites étaient comme une fête, un anniversaire d’enfant plein de surprises et de cadeaux de toutes sortes ! Ils en étaient heureux, tous les deux. Ils se réjouissaient de partager ces quelques heures de bonheur magique et régressif : une parenthèse hors du temps…Elle avait hâte que le jour annoncé pour sa venue arrive ! Elle s’ingéniait à se coiffer, se maquiller et s’habiller d’une façon qu’elle savait lui plaire. Les quelques jours précédents, ils n’avaient pas cessé de correspondre par sms et il l’avait appelée au moins deux fois dans la journée, en sortant du travail vers midi et le soir autour de 19 heures ou 20 heures. Ils ne se lassaient pas de s’avouer leur flamme et leur désir ardent de se retrouver. Ils riaient pour un rien, ils avaient l’impression d’avoir obtenu la grâce de revivre l’insouciance, la fougue et l’enchantement  de leur adolescence. Ils auraient voulu être tout le temps ensemble dans cette espèce de bulle d’euphorie coupée du monde extérieur. Leur regard avait changé. La réalité avait ravivé ses couleurs et leur travail, les repas familiaux, les lents dimanches d’hiver leur apparaissaient moins pénibles à supporter. Ils pensaient qu’ils avaient de la chance de s’être rencontrés ainsi sur internet et de s’être plu et épris si rapidement, si vivement l’un de l’autre. Ils parlaient d’un coup de foudre. Pourtant, elle s’était toujours dit que ça n’existait pas mais elle devait convenir que leur rencontre ressemblait bien à la représentation qu’on pouvait se faire du coup de foudre.

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