LA FEMME SOUMISE

LA FEMME SOUMISE ANTONIO MANUEL

Aujourd’hui, envisager ces quelques heures où il se montre léthargique, car il est venu directement du travail après s’être levé le matin à trois heures, l’oppresse comme une punition. Celle de voler à une autre l’homme qu’elle a choisi mais qui ne l’a pas choisie, elle, Annie ! Pour vivre et lui faire des enfants en tout cas. Dès le début de leur rencontre, son psychanalyste l’avait mise en garde : les hommes mariés trompent leur femme la plupart du temps pour pouvoir la supporter et ne pas la quitter de ce fait. Cette théorie l’avait beaucoup surprise, elle n’avait jamais envisagé l’adultère sous cet angle qui lui apparaissait extrêmement pertinent. Elle s’en était ouverte à Idris qui avait nié. De toute façon, dès qu’elle essayait de commenter son comportement ou même simplement de le lui décrire afin qu’il en prît conscience, il l’accusait de faire preuve de méchanceté à son égard !

Annie pensait que la vie devait ressembler à cet arrière monde que chacun porte en soi, qui recèle nos valeurs les plus sacrées et s’harmoniser avec lui. Sinon pourquoi penser ? Si ce n’est pour s’inventer la vie qui réalise nos rêves ! Pourquoi vivre si c’est pour déambuler dans les couloirs sombres et tortueux d’un cauchemar ? Non, non ! Cela elle connaissait : elle avait subi cette vie médiocre et vaine, stérile, « marche ou crève » ! Elle n’en voulait plus : plutôt crever !

Quelque chose avait changé en elle depuis quelque temps. Le poids nouveau de son corps, ses formes inédites lui indiquaient qu’elle vieillissait inéluctablement. En soi, cela n’a rien d’extraordinaire mais quand c’est vous qui êtes mis devant le fait accompli d’une vie qui atteint son demi- siècle : ce n’est pas anodin. Et puis ce nouvel antimigraineux que lui avait prescrit le neurologue la déprimait et ralentissait effectivement le déroulement de ses pensées. Elle prenait un anxiolytique à la fois dix fois trop puissant pour elle et qui la rendait de ce fait végétative sans néanmoins  supprimer son angoisse.

En outre, cette année, lui avait été attribuées les pires classes du lycée où elle enseignait la philosophie. Qui eût pu dire qu’elle avait demandé une formation pour lui permettre d’enseigner cette science qu’elle admirait, parce qu’elle en avait assez de passer son temps à faire de la discipline au collège ou, au lycée, en tant qu’enseignante de lettres modernes, avec les secondes ? C’était précisément ce qu’elle avait commencé de faire avec ses élèves depuis six semaines !

L’énergie recommençait à lui faire défaut, l’enthousiasme. L’angoisse gagnait du terrain. Elle se préoccupait nettement moins du contenu de son cours que de la tenue qu’elle allait pouvoir lui donner.

Elle s’était inscrite à l’agrégation mais elle ne parvenait absolument pas à se consacrer à sa préparation.

L’affaissement de deux vertèbres cervicales  lui provoquait depuis quasi le début de l’année une uncodiscarthrose qui l’envoyait en cours sous un dérivé de morphine si elle voulait pouvoir assurer son service.

Bref, elle vieillissait, elle en avait parfaitement conscience, elle souffrait, moralement et physiquement, et son histoire d’amour lui rendait ses week-end et Idris, haïssables !  

Elle se souvenait du souci dont le retard des menstruations de sa sœur avait été la cause. Tout avait été normal pour elle. Et pourtant, tandis que sa sœur avait fait deux enfants magnifiques, elle s’était révélée stérile, aride comme le sable du désert qui constitue quatre-vingt-quatre pour cent du territoire de naissance de sa mère.

On la disait pessimiste : elle se jugeait lucide. Elle trouvait qu’elle n’avait rien à faire là sur terre, rien à y déposer d’utile, en mourant, pour les autres. Elle ne participait pas à l’instinct de reproduction de l’espèce, elle jurait parmi tous ceux-là qui servaient à quelque chose. Elle était malheureuse et ne rendait personne heureuse.

Depuis cette rentrée du mois de septembre, elle avait la sensation  d’avoir perdu comme une poutre maîtresse, une colonne vertébrale morale qui lui aurait permis jusqu’à présent de rester debout.

Elle avait été une petite fille sage, obéissante, une jeune fille sérieuse, studieuse. Elle avait obtenu les examens de lettres et de philosophie qu’elle avait convoités, croyant y découvrir la pierre philosophale, et elle était là, à cinquante ans, à se lamenter sur une vie médiocre, décevante, terne. Bien sûr, elle avait cru rencontré le grand Amour plusieurs fois mais ce fut chaque fois une illusion, du temps accéléré par le désir, du temps perdu, un temps qu’elle n’éprouvait aucunement l’envie de retrouver. Elle avait dû présumer de ses forces le jour où Idris l’avait contactée sur Internet, où elle avait accepté un rendez-vous comme ça alors qu’il lui avait dit avoir des enfants, être mariée, à elle qui ne  souhaitait que des rencontres sérieuses. En tout cas, ce fut le coup de foudre. Celui que nous conte Aristophane dans le Banquet. C’était la première fois qu’elle éprouvait un tel sentiment d’intimité, partagée, avec un étranger. Et elle s’était laissée aller à l’ivresse d’aimer et de l’être en retour, aux mots doux, aux mots tendres, à l’impatience de le retrouver celui-là qu’il lui semblait attendre depuis toujours. L’Autre avec qui le temps file, avec qui le temps est un ennemi qu’il faut combattre.

Depuis toujours elle avait vécu dans un rapport d’hostilité avec son corps. Elle détestait l’opacité de ce noir continent qu’elle était, sans même qu’elle n’en sût rien. Sa décision d’explorer l’ombre en elle, l’obscurité de ses propres profondeurs avait été suscitée par sa première poussée de maladie de chron. D’un même mouvement, elle avait commencé une psychanalyse et l’apprentissage du yoga. Et pourtant, depuis lors elle ne pouvait empêcher la colère en elle après une radio ou une exploration quelconque qui lui révélait l’évolution silencieuse et muette d’une partie interne de son corps : cela la mettait hors d’elle d’apprendre par un tiers ce dont elle aurait dû être la première informée !

 

C’était les vacances scolaires. Elle avait dû les anticiper du fait de cette torture que lui était devenu le geste de tourner la tête. Elle avait décidé de diminuer ses rations alimentaires au maximum puisqu’elle ne devait plus se rendre au lycée et faire face aux élèves. Ce qu’il y avait de bien dans sa vie solitaire est qu’elle prenait toutes les décisions la concernant sans être contrariée. Sa journée à l’hôpital en raison de la chimiothérapie traitant sa maladie de chron  avait compromis son projet. Mais il y avait, ce matin, cinq jours qu’elle n’avalait que deux substituts protéinés quotidiennement, à l’exclusion de toute autre alimentation, et elle était curieuse de savoir combien de temps son corps résisterait alimenté seulement de quatre cents calories quotidiennes.

Les vertiges et les vertus du régime alimentaires, elle les avait découverts lors du premier régime que lui avait prescrit son généraliste, afin d’apaiser ses spasmes abdominaux. Elle avait tout de suite apprécié cette légèreté retrouvée, l’impression lorsqu’elle se déplaçait de danser comme une ballerine, cette connivence nouvelle du corps et du ciel comme s’il suffisait de maigrir encore pour que le ciel pénétrât le corps. Un nouveau rapport s’était instauré entre elle et lui : elle avait un moyen à sa disposition de le mettre à genoux, mais, si elle abusait de cet empire sur lui, il était capable  malgré lui de mettre fin à toute querelle entre eux.

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