L'Enigme du bonheur

La théorie platonicienne des Idées, ou formes pures, est souvent mal comprise et les mythes ou allégories cherchant à l'expliciter, très mal interprétés. le corps, dans la philosophie de Platon, loin d'être méprisé comme l'obscure tombeau de l'âme est bien au contraire le signe de la noblesse de l'homme.

En effet, la relecture de Platon, nous permet de comprendre qu’effectivement, le premier de nos philosophes à avoir laissé des textes explicitant sa conception de la sagesse, avait vraiment tout dit, en particulier dans son approche originale du lien complexe unissant le corps à l’esprit. Car si selon lui le corps est le tombeau de l’esprit, idée reprise par le christianisme, ce n’est pas parce qu’il serait la cause de la souillure originelle, du péché, commis par Adam et Eve, de la concupiscence, mais bien plutôt du fait de l’illusion générée par la perception sensorielle trompeuse qui, ainsi que l’illustre l’Allégorie de la caverne, nous incite à prendre les ombres du réel, leur reflet pour la réalité. Platon avait compris, cinq siècles avant notre ère, que la sagesse passait nécessairement par une prise en considération du corps comme manifestation symbolique, signe, de l’âme. Ce pourquoi, l’homme a toujours pris un soin tout particulier du corps du défunt auquel il réserve un traitement égale à sa dignité, lui rendant les derniers honneurs par la réalisation d’une inhumation ou d’une crémation, susceptible d’ honorer le rôle d’intermédiaire qu’il a joué dans la vie terrestre et dans la permission de sa propre transcendance, qu’il a rendu possible de son vivant. Les soins patients prodigués au corps du défunt, la sépulture qui lui est réservée,  témoigne de sa participation au monde des formes pures, à l’intelligibilité du monde, dans la mesure où sa propre illumination n’est pas empêchée, par un usage inapproprié, qui enliserait l’être dans sa prison de chair, autrement dit, le ravalerait à sa condition purement animale : ceci par la volonté de ne voir en lui que la source de plaisirs charnelles et sensuelles infinis car inextinguibles, de confondre le désir, impulsion vers le  beau, le bon et le bien, avec l’exigence insatiable de jouissances corporelles multiples et stériles.  

Le corps n’est pas méprisé par Platon bien au contraire, car il est l’attelage auquel la puissance de l’âme confère des ailes, arrachant l’homme à sa condition d’animal mortel, et l’élevant au somment de son humanité, c’est-à-dire à sa propre réalisation qui consiste de permettre à l’âme de retrouver son immortalité ontologique. En effet, Platon rappelle bien que la maïeutique socratique consiste en un travail d’accouchement de l’esprit de celui que le philosophe soumet à une interrogation poussée, susceptible de lui permettre de se remémorer le savoir originel, immémorial de l’âme, en tant qu’elle a côtoyée le monde des Idées, ces formes pures de la pensée abstraite, cause de tout ce qui est. La fascination de la beauté est une des voies d’accès, selon Platon, à cette ascension spirituelle qui conduit de l’ignorance apparente de l’homme à sa connaissance métaphysique. Les Idées, ou formes pures, qui constituent le fondement de la théorie de Platon, selon laquelle le réel est du domaine de l’intelligible, ne sauraient être atteintes sans la participation active du corps comme véhicule de l’âme. L’incarnation, dans sa croyance en la transmigration des âmes, n’est autre que la permission de retrouver ici-bas le monde d’en haut, inondé du soleil de l’amour de la vraie vie, celle qui autorise l’être à accomplir son humanité véritable, à savoir, laisser s’épanouir la déité qui est en lui, ce lien qui le relie à la source intarissable de la connaissance absolue.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.