LA FEMME SOUMISE

LA FEMME SOUMISE, ANTONIO MANUEL

Quand elle était allée plus loin et s’était contentée de jeûner, son médecin l’avait mise en garde contre les méfaits de cette pratique. Il lui avait expliqué que certains dégâts internes et invisibles, causés par une dizaine de jours de jeûne, selon l’état de santé de départ du patient, pouvaient être irréversibles. Elle n’avait pas mis sa parole en doute bien entendu mais elle n’avait pu se résoudre à mettre un terme à ce qui constituait pour elle comme une armure dans sa volonté de rompre avec Idriss. Ce dernier refusait d’entendre ses arguments, son insatisfaction, sa frustration hebdomadaire du week-end et jusqu’à sa hantise, ultimement, de ces quelques heures en sa compagnie qui généraient en elle une angoisse due à la fois à l’anticipation de son départ et à l’absurdité de ces rencontres qui ne s’intégraient dans aucun projet de vie future ensemble et qu’elle percevait comme un rituel éternel, immuable et intolérable.

Et puis au bout d’une semaine, elle avait souhaité cessé cette pratique du jeûne et avait basculé dans une crise de boulimie dont elle n’avait tiré que saturation, écœurement et, malgré sa régurgitation immédiate de la nourriture en excès, des symptômes pancolites, excrétoires, spasmodiques extrêmement douloureux et épuisants dans la nuit qui avait suivi.

La suspension de toute alimentation, elle la percevait comme une expiation de son erreur de jugement à l’égard d’Idris, une flagellation dont la douleur empêchait qu’elle ne fût sensible à sa rupture avec lui. Et elle pouvait dire que jusqu’à un certain point la stratégie était efficace.

Mais à son insistance, elle avait du mal à résister et c’était pour elle une violence extrême que de l’entendre sonner des heures entières à la porte de son bâtiment sans le laisser la voir malgré ses messages repentants et larmoyants. Mais il mentait, elle le savait. C’est parce qu’elle savait qu’il mentait qu’elle ne le croyait pas justement lorsqu’il lui répétait qu’il l’aimait. Croire, c’est ne pas savoir et elle n’ignorait pas qu’il était bien trop lâche et immature pour s’arracher à l’éducation qu’il avait reçue. C’était une forme d’endoctrinement, de fanatisme qui lui interdisait toute réflexion personnelle, indépendante.

Pourquoi s’acharnait-il sur elle qui privilégiait de par sa profession même la vérité, l’acuité et le sens critique ? Elle passait des heures à tenter de le convaincre de la fausseté de la plupart des opinions qu’il brandissait comme des dogmes, en vain. Et qu’avait-elle bien pu lui trouver pour qu’elle tombât ainsi sous son charme, même si ce fut réciproque, alors qu’il n’avait rien que de très commun, très ordinaire ? Leur coup de foudre respectif était-il, pour elle, à mettre sur le compte de sa totale disponibilité affective, son cruel et dernier échec sentimental, l’ennui, la curiosité ? Le fait que ses parents soient nés en Algérie comme les siens ? Leur racisme réciproque qui en faisait une transgression d’un interdit parental majeur, historique et fondateur ?

Elle piétinait dans ses tentatives d’explication inutiles et sa volonté de découvrir le nœud qui les reliait encore l’un à l’autre. Elle fulminait, s’en voulait, le haïssait tour à tour. Elle n’arrêtait pas de se répéter qu’il était lâche, hypocrite et menteur mais cela n’affectait en rien ses sentiments. C’était comme si elle l’eût mis sous cloche une fois pour toutes et que plus aucune critique ne l’atteignait désormais sous son globe de cristal. Elle lui en voulait tellement de l’aimer à ce point qu’elle était prête à tout pour s’en détacher alors que lui, qui prétendait qu’elle était sa raison d’être, la seule qu’il n’avait jamais aimée, gérait la relation comme un business avec une rationalité stupéfiante et définitivement incompatible avec le sentiment amoureux. C’était précisément sur ce point que le bât blessait et elle ne s’était pas cachée de lui demander comment il pouvait l’aimer passionnément et conserver une maîtrise de lui que l’habitude même n’expliquait pas. L’Amour, ennemi des philosophes et des auteurs classiques en ce qu’il nuisait à la clarté de l’entendement, ne le dérangeait en rien pour planifier ses allées et venues largement à l’avance, à l’aide de mensonges élaborés de longue haleine et suffisamment crédibles néanmoins pour que sa femme s’y laissât berner !

Elle l’aurait torturé si elle avait pu ou su pour qu’il lui avouât la vérité de son désamour et l’utilisation sordide qu’il faisait d’elle en la considérant comme le moyen de supporter encore et encore la terrifiante monotonie de son existence mesquine. Comme ces couples avec enfants qui se ruent le week-end dans la première jardinerie du coin, histoire d’oxygéner leur relation moribonde ! Comme à la retraite on s’inscrit à la salle de sports, au stretching, à la piscine, on adhère au plus grand nombre de clubs possible afin de détourner son regard de la vieillesse et de tous les maux dont elle nous affublera avant de nous réduire à l’état, à peine humain encore, de vivants léthargiques et dépendants tels des enfants non désirés !

Elle n’avait pas encore tout à fait cinquante ans, mais elle n’était pas dupe de la laideur de la vie, du scandale de la condition humaine et ne comptait certainement pas en rester à ce constat d’une clairvoyance dévastatrice qui humiliait l’esprit qui en elle s’en offusquait ! A quoi bon savoir, si cette connaissance de notre devenir mortel n’avait d’autre fonction que de nous révolter contre une injustice outrageante ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.