LA FORCE DE LA VERITE

Et si la force de la vérité ne pouvait trouver nulle part ailleurs mieux que dans son objectivation artistique l'expression de son essence ?

La vérité ressemble à l’amour en ce qu’elle est incontestablement, sans pouvoir être démontrée de manière irrévocable, indiscutablement. Elle est ce qui fait tenir le langage et garantit la cohérence de notre représentation du monde. Elle est une évidence, comme le dit Helvétius, logée par Descartes dans une hostellerie dont il a négligé de nous donner l’adresse. D’ailleurs si l’on s’aventure à poser la question de l’existence de la vérité aux promeneurs du boulevard un dimanche matin ensoleillé, ils commenceront probablement par s’offusquer de l’impertinence de la question. Pour tout un chacun l’évidence de la vérité ne peut être remise en cause. Soit : acceptons donc cette superfluité de l’idée de vérité, son exubérance mentale qui aimante toutes nos pensées. Nous aurons certainement plus de chances en interrogeant les passants sur la détermination de ce qui constitue la force de la vérité.

En effet la question de la force de la vérité suscite la réflexion sur son pouvoir, sa capacité à triompher du mensonge, de l’erreur et de l’illusion. Pourquoi la vérité possède-t-elle une force qui lui permet d’emporter l’adhésion générale et en quoi réside cette puissance effective du vrai ? Nous connaissons les interrogations philosophiques traditionnelles à propos du concept de vérité consistant à se demander s’il faut préférer une vérité qui dérange à une illusion qui réconforte, ou encore si toute vérité est toujours bonne à dire. Engager le débat sur l’idée de « force » est un moyen de répondre indirectement à ces questions car il amène à penser l’origine de la vérité : l’homme naît-il détenteur d’une vérité qu’il a dans une vie antérieure de l’âme découverte et connue et par conséquent lui suffirait-il de se livrer sa vie durant à un consciencieux travail de remémoration (c’est la théorie de Platon relative à la réminiscence de la vérité) lui ouvrant la porte de ce monde idéel fabuleux ? Ce débat suscité par l’attribution du concept de force à celui de vérité (la vérité est une force ou mieux : la vérité est-elle une force ?) nécessite une élucidation des caractéristiques conférant à la vérité le pouvoir de s’imposer et de mettre un terme aux conflits. Le corolaire de la vérité serait alors son pouvoir de pacifier l’humanité triomphant en cela des forces destructrices qui opposent la volonté des hommes les uns aux autres. Notre propos ici sera d’examiner ces différents points, d’apporter à ces questions légitimes une réponse satisfaisante tout en n’omettant pas, afin de pouvoir faire montre par l’intermédiaire de ce débat de la plus grande exhaustivité possible, de réfléchir aux différentes formes que la vérité peut prendre, ces différentes formes en augmentant encore la valeur active.

Après une imaginaire lecture de cette modeste tentative proposant une réflexion approfondie eu égard à la question de la force de la vérité, les nombreux passants dont la curiosité aurait été sollicitée par notre matinale interrogation incongrue, devraient être en mesure de poursuivre leur cogitation de façon plus efficace.

 

L’’être humain se caractérise par le désir de vérité qui l’anime tel une force exigeante et durable tout au long de son existence. Les progrès perpétuels dans la connaissance du monde qui l’entoure et de lui-même du petit d’homme le distinguent en effet de toute autre espèce animale. C’est par sa curiosité à l’égard du milieu dans lequel il naît et se développe que le nouveau-né apprend à se connaître et à décrypter l’altérité du monde et de ses semblables dans un incessant mouvement de captation des informations externes et de traitement de ces données. Cette vérité de ce qui est indépendamment de lui oppose une résistance à son désir de la connaître et de l’aimer. C’est pourquoi aux fonctions strictement physiologiques de conservation de lui-même s’adjoint la puissance créatrice de l’intellect qui s’exprime à travers la fonction symbolique détachant définitivement l’homme de son animalité corporelle, cette matière opaque du corps, « res extensa », qui maintient le vivant dans la pénombre de son devenir biologique. Penser le monde et se penser comme un existant irréductible et distinct des objets constituant son environnement lui permet de comprendre le réel dans sa double dimension matérielle et idéelle et partant de distinguer dans l’appréhension que son organisme rend possible de cette vérité du monde les règnes naturels du minéral, du végétal et de l’animal. Animalité

dans laquelle il s’inscrit mais pour utiliser cette réalité complexe de son environnement à des fins non seulement d’adaptation mais aussi de maîtrise. L’appétit de vérité de l’être humain est une force qui lui en permet la découverte indéfiniment réitérée. Le réel se trouve ressenti, perçu, et reconstruit dans un processus permanent garantissant à l’individu son bon développement et une adéquation de ses fonctions intellectuelles qui, dans ce mouvement de captation des informations extérieures et de traitement de ces données, de façon à programmer son déploiement dans l’espace et le temps de sa durée, n’en finissent pas de se complexifier et d’étendre leur puissance d’interprétation et d’explication du monde. Autrement dit dans une rétroaction permanente l’homme et le monde, l’homme et l’autre, interfèrent et se construisent dans un ordonnancement qui est celui-là même du cosmos saisit dès l’antiquité par les premiers penseurs : la perception humaine de l’univers nécessite « ordre et beauté ».

Ainsi la force de la vérité est subie dans un premier temps par l’enfant à son insu. Elle est le moteur qui anime son développement et l’accroissement de ses connaissances et de ses facultés sensorielles et cognitives. Le corps et l’esprit unis dans cette ascension vers la vérité tissent entre eux et entre la réalité externe au corps à laquelle le relie son interface sensorielle les fils structurant sa représentation du monde. La pensée magique, le recours aux dieux, l’émerveillement animiste compense l’absence de causalité logique originelle. La croyance et le mensonge constituent le fondement de la connaissance chez l’enfant. La petite souris vient récupérer sous l’oreiller la dent de lait qui est tombée et le père noël enchante les réveillons et les petits matins de décembre. C’est à ce stade de son développement que l’enfant prend soudain conscience de la toute-puissance de la vérité manipulée : la force de la vérité lui apparaît en effet paradoxalement sous la forme ahurissante du mensonge qui travestissait jusqu’alors son univers poétique. Détenir la vérité mais la garder pour soi et lui substituer une parole fallacieuse c’est faire l’expérience de l’empire que l’on peut exercer sur autrui lorsque l’on maîtrise le langage. La vérité scinde le réel en deux pans susceptibles de se déborder l’un l’autre et de mutuellement s’enrichir ou de s’exclure comme dans le cas d’une représentation délirante du réel. L’enfant prend conscience que la vérité est un choix moral volontaire, une exigence de la vie sociale, le gage d’une traversée et d’une compréhension commune du monde. Il comprend que la vérité se partage, qu’elle est un bien commun, un acquiescement réciproque à l’effectivité du regard que l’autre pose sur le monde.

L’être humain est constitué de telle sorte qu’il ne peut que désirer savoir, accumuler les connaissances et les organiser entre elles de façon à élaborer une compréhension globale du monde à même de rendre compte de sa destinée individuelle et de la destinée collective de l’humanité. La quête de sens qui se confond avec l’intensité du désir de connaître le vrai ne le quitte pas de sa naissance à son trépas. La traversée de l’adolescence est une clarté brutalement jetée sur la condition humaine dans sa dimension sexuelle avec toutes les responsabilités que devenir adulte comporte. Malgré la terreur que peut représenter la responsabilité de choisir sa vie et d’écrire son histoire personnelle, la passion de la vérité est telle qu’elle renverse tous les obstacles et les transcende. Toutes les sociétés humaines proposent au futur adulte un rite initiatique qui a pour vocation de signifier symboliquement à l’individu qu’il quitte l’innocence et la naïveté crédule de l’enfance et qu’il est mis en demeure d’assumer ce que les autres adultes ont reconnu être la vérité aussi cruelle qu’elle puisse paraître. Grandir est en ce sens le processus qui conduit de l’ignorance à la vérité et le pouvoir de la vérité est montré par la société comme la condition sine qua non d’une vie collective possible, une vie humaine orientée par un libre choix : celui d’accéder à la compréhension du monde par la grâce de la vérité. Refuser de choisir la voie de la vérité est ainsi sanctionné par les sociétés humaines qui considèrent que ce savoir du réel transmis par la culture et l’éducation est le viatique indispensable à la réussite sociale, professionnelle, affective et donc existentielle. L’individu qui refuse d’accepter la vision du monde véhiculée par le corps social est marginalisé, montré du doigt, dénoncé comme un imposteur,

un diseur de mensonges qui porte atteinte de ce fait même qu’il tient un discours en porte à faux avec la vérité collective à la cohésion du corps social qui se trouve par lui menacé dans son intégrité. Ce fut le cas pour Socrate condamné à boire la cigüe car il remettait la doxa en question sous le prétexte d’introduire de nouveaux dieux dans la cité et de pervertir la jeunesse par son incitation à rendre raison de ce qui devait pour les autres hommes aller de soi. Ce fut également le sort réservé à Galilée par les pères de l’Eglise du fait de sa contestation de la représentation admise d’un monde dont ils cautionnaient la vérité en accord avec le dogme religieux. Freud, plus près de nous, eut à affronter les foudres du savoir scientifique de son époque en inventant le concept de l’inconscient qui battait en brèche les théories alors en cours associant la conscience et son corollaire logique de responsabilité.

On voit clairement comment l’ontogénèse calque la phylogénèse. La séduction du vrai s’est inscrite dans l’espèce comme elle se manifeste sur un plan individuel. L’histoire de l’humanité se duplique dans celle de chaque être humain comme l’univers transparaît dans sa totalité et la moindre de ses parties dans la monade conçue par Leibniz. La vérité s’impose à l’homme par le pouvoir qu’elle lui confère de rendre explicable et signifiant le fatum de son existence. Contrairement à l’animal l’être humain assure sa domination sur le monde grâce au pouvoir irrésistible de la vérité. Cette dernière est le fruit de son intelligence, acquise justement durant l’effort même entrepris pour s’approprier la vérité. La plupart des mythes évoquent cette distinction tout humaine qui marque l’histoire du développement de l’humanité. Ainsi en est-il du mythe de Prométhée qui sous la plume de Platon relate la création des hommes par Epiméthée et son frère Prométhée grâce à l’intervention duquel l’accès à la vérité est rendu possible. Le vol du feu à Héphaïstos, de la technique à Athéna avec le concours postérieur de Zeus qui leur délivre la vérité morale, correspond à cette transcendance ultime de l’homme par l’homme désireux de pouvoir penser son humanité. Désir dont la source même réside dans la force persuasive de la vérité : volonté de conscience et d’expansion de l’être au-delà des limites inhérentes à sa finitude. Un dépassement dialectique dont l’apothéose est l’invention d’une histoire de l’espèce qui récapitule le devenir de l’être et le précieux cheminement de la vérité dans la pensée humaine. Des origines à nos jours la force de la vérité n’en finit pas de triompher des forces obscures du néant. Ce dernier ne disparaît pas : la tentation de l’ignorance, de l’obscurantisme et l’anéantissement consécutif de l’espèce humaine subsistent. Les lumières de la vérité éclairent heureusement les risques d’un désordre causé par cette passion mauvaise, pulsion mortifère dont les massacres et les destructions de toutes sortes témoignent en tout temps. La vérité est l’expression du choix que font consciemment et volontairement les hommes soucieux de persévérer dans l’effort du déploiement de l’être.

Nous avons donc vu que la force de la vérité s’enracine dans l’emprise qu’elle exerce sur l’être humain dès sa naissance. D ‘ailleurs on pourrait considérer le fait même d’être comme le résultat d’une pulsion en direction de l’existence : le puissant désir de découvrir la puissance d’exister et de déployer son être au long des années mû par la force incoercible de la vérité. Vivre serait la conséquence d’une avidité cognitive infinie. La soif de connaître, de savoir quel nous allons devenir seconde après seconde alimenterait et soutiendrait ainsi le désir de durer, désir d’atteindre sa propre finitude pour peut-être enfin dans un processus dialectique ascendant rejoindre l’intemporalité immobile. Depuis l’aube du monde l’évolution de l ‘espèce humaine poursuivrait ardemment cette quête insensée pour le vrai, à savoir connaître toujours plus la nature profonde de cette énergie qui nous traverse continûment et qui demeure active en nous malgré les incertitudes et les erreurs, les mensonges, les rêves et les illusions ou mieux guidée par les remises en questions permanentes et les ajustements de la pensée de sorte qu’elle soit toujours plus à même de rendre raison de ce qui est. Les inventions et découvertes multiples qui constituent l’histoire de la science et de la technique et jalonnent le cheminement de l’homme depuis l’usage du premier outil en pensant par la révolution de la maîtrise du feu et la toute-puissance de la profération de la parole née de l’impérieuse et vitale nécessité de dire, de se dire et de

représenter le plus adéquatement possible le réel tel qu’au moment où les mots s’en emparent il apparaît, témoignent du charme viscérale exercé par l’idée de vérité sur l’être humain. La diversité des cultures humaines, dans sa plus grande variété, les us, les coutumes et les lois, divergeant d’une communauté humaine à l’autre, le développement des connaissances et des savoirs depuis la pensée mythique jusqu’à l’explication logique et l’arraisonnement du monde, la soif de justice, d’amour et d’équité, les modalités circonstancielles et contradictoires du vivre ensemble et de l’exclusion d’autrui rendent compte de l’effort de la pensée se frayant un chemin de l’inconscience animale du besoin de conservation de l’espèce aux nombreux choix culturels pour en explorer la singularité. L’épopée humaine retrace le déploiement de l’intelligence aux prises avec la vérité. Sa valeur, sa force vive tiennent dans la nature même de l’homme qui contrairement aux autres vivants est habité par ce supplément d’âme, cette lucidité extrême de la conscience arrachée à l’instant, réflexion abstraite et symbolique qui rend possible l’interrogation sur son origine, sa présence au monde et sa finalité.

Cette salutaire passion du vrai à l’œuvre dans le récit mythique de la genèse qui fait du désir de savoir la cause de la déchéance initiale de l’homme, de son expulsion de l’éden et de sa chute dans la matière hostile du monde terrestre, s’appuie sur les prodigieuses facultés de l’homme, ces pouvoirs dont le mythe de Prométhée, relaté par Platon dans le Protagoras, attribue l’origine à l’incurie de son frère Epiméthée et à la volonté de Prométhée d’ y remédier. L’homme nu et sans défenses naturellement inadapté au réel se voit pourvu de qualités qui en soulignent l’essence divine et le distinguent ainsi radicalement du reste des vivants.

Sa puissance et son emprise sur le monde inspirées par la force du désir de vérité qui l’anime s’appuient sur son appréhension spécifique du réel qui de la saisie sensorielle qu’il en a se prolonge, se complexifie et s’affine grâce à l’élaboration d’une représentation intellectuelle rationnelle. Cette complémentarité de son appréhension spécifique du monde explique le débat né de la primauté accordée soit au pouvoir de l’homme d’explorer empiriquement le monde, la sensation étant la source de toute connaissance, soit à celui de la pensée, des idées, de la rationalité dont il est capable, afin de comprendre et d’expliquer les phénomènes qui composent le réel et qu’il lui faut organiser logiquement de manière à faire de son environnement un milieu régi par des règles et des lois qui sont celles de son intelligence du monde, de sa perception conditionnelle spatiale et temporelle et de l’entendement de cette dernière, en fonction des propriétés de sa pensée organisée en catégories conceptualisées par la philosophie de Kant

La philosophie désireuse de rendre compte de la nature de l’Etre, de la multiplicité de ses incarnations et tout particulièrement de sa manifestation humaine n’aura de cesse de mettre alternativement en avant le modèle empirique relatif et subjectif ou la voie réaliste et universelle des idées, cette saisie originelle intuitive du monde dans son évidence et sa clarté, la distinction des notions qui l’expriment. Le désir de vérité qui habite l’homme en fait la force : du scepticisme qui suspend la pensée dans sa volonté d’accéder au réel ou la prive paradoxalement et absurdement de tout moyen de l’éclairer jusqu’à l’impérialisme rationnelle et idéale de son omnipotence, tendance particulièrement bien illustrée par la proposition philosophique dogmatique et totalitaire de Hegel, ce dernier croyant avoir répondu à toutes les interrogations humaines par son histoire de l’avènement dialectique de l’Esprit, différents critères susceptibles de prouver la véracité de la représentation humaine du réel dans son authenticité absolue et donc de l’existence effective et objective de celui-ci, indépendamment du regard de l’homme qui cherche à en attester, ont été privilégiés au cours de l’histoire de la pensée et continuent d’ailleurs de se concurrencer selon les différents domaines du savoir.

Ainsi la vérité peut-elle détenir sa force de sources diverses. On l’a dit, la volonté qui anime l’homme depuis la nuit des temps de connaître et de comprendre le vrai s’est s’emblée manifesté par la création des mythes antiques à même de proposer du monde et des phénomènes inexpliqués une

interprétation allégorique satisfaisante car elle est venue conférer un sens à ce qui en était jusqu’alors dépourvu. Des récits religieux aux fables homériques la mise en lumière linguistique, imaginaire et métaphorique de l’incompréhensible condition humaine a montré son emprise et sa prégnance sur les hommes apaisés de pouvoir justifier ainsi une réalité autrement impensable. La philosophie est née de cette « libido sciendi » mais elle a tourné résolument le dos à la magie des récits mythologiques désireuse d’expliquer le monde et plus seulement soucieuse de le rendre signifiant. Déterminer la cause de ce qui est, trouver la nature primordiale de l’être fut le moteur de la quête philosophique initiée par Pythagore. Animé par ce besoin de connaître et de rendre raison du réel dans sa vérité incontestable, à la recherche d’un outil susceptible de prouver cette vérité, Aristote nous a légué le syllogisme. Il a de la sorte inscrit à jamais la vérité dans le fonctionnement raisonné du langage et dans sa capacité à démontrer par lui-même et pour lui-même la validité de ses postulats.

L’invention du syllogisme imposa définitivement la force indiscutable de la vérité. Mais Aristote avec sa démarche encyclopédique avait plus ou moins laissé de côté la question de l’origine de la pensée incarnée par les propriétés logique du langage. La réflexion sur l’homme exige l’intuition d’une cause première, d’un savoir incontestable dépourvu de tous préjugés, résistant à tous les assauts du doute. Descartes sera celui qui fondera la vérité sur la méthode du doute hyperbolique remettant en question jusqu’à la possibilité même de distinguer le rêve du réel, examinant même l’hypothèse d’une connaissance erronée des idées mathématiques car elles pourraient être inspirées par un malin génie. Son inextinguible et méthodique quête d’une vérité indiscutable, il l’énonce sous la forme du Cogito, satisfait de cette preuve incontestable d’un possible accès à la vérité. Avec lui l’évidence des idées claires et distinctes devient ainsi le critère et la force d’une vérité cautionnée par Dieu et son infinie perfection. La force métaphysique de la vérité logiquement découverte et méthodiquement démontrée par un examen stricte, progressif, approfondi et exhaustif du réel illumine et stabilise la pensée philosophique classique. La mécanique du monde mis à jour par un usage rationnel approprié du réel en autorise la maîtrise et la possession. La vérité est l’apanage du bon sens et tout homme consciencieux, lucide et pondéré peut la détenir. La passion rationnelle de la vérité semble avoir trouvé en Descartes par l’intermédiaire d’une démarche suspicieuse, logique et méthodique, validée par l’existence assurée de Dieu comme cause ultime de ce qui est, une réponse provisoirement satisfaisante.

Mais la vérité ne serait rien sans la force que lui confère sa faculté d’agir sur le réel. La dimension pragmatique de la vérité est en effet un critère qui concerne la vérité dans sa relation avec la matérialité du monde. Nous ne sommes plus là dans le strict champ du langage : la vérité est une action sur le réel dans la mesure où elle prend forme à travers les différentes réalisations issues de la technologie par exemple. Ainsi nous ne pouvons contester la vérité de l’informatique en tant que système de pensée dont la performance des ordinateurs rend compte avec force. Pragmatisme et utilitarisme, illustrés par Bentham et Mills entre autres, inscrivent le vrai dans le réel sur le plan de l’efficacité pratique des idées vraies. Une idée vraie est celle qui assure le succès de mon appropriation et de ma transformation de l’environnement dans lequel je me trouve et par l’intermédiaire duquel j’expérimente la validité effective de ma représentation du monde. Et non seulement mon appréhension du monde me permettra d’interagir avec ce dernier mais l’invention obtenue par l’application pratique de la représentation que j’en ai verra sa vérité partagée et reconnue par tous ceux qui feront usage après moi des outils technologiques dérivés de mon intelligence du vrai. L’inventeur, l’auteur d’une découverte qui rend possible une intervention sur le réel augmentant la somme du savoir accumulé par d’autres précurseurs et accroissant ainsi la part de réel que l’homme comprend et contrôle témoigne de la puissance dont la vérité peut faire preuve quand la pensée abstraite se transforme en outil de domination du monde. Plus prosaïquement lorsque je me sens perdu dans une ville inconnue je sais que la personne à qui j’ai demandé de m’indiquer le chemin m’a

dit la vérité si sa parole me permet de m’orienter correctement et de parvenir grâce à ses indications au lieu que je souhaitais rejoindre. Le déplacement de la vérité du plan de la réflexion à celui du mouvement de mon corps dans l’espace, des mots dits à l’acte de mouvoir mon corps dans l’espace, exprime de façon pragmatique la véracité des informations géographiques obtenues. En ce sens la vérité est une adhésion à une réalité intellectuelle que le verdict de la matière corrobore. La vérité nécessite d’être montrée, démontrée par l’intermédiaire de son pouvoir sur le monde pour être reconnue comme telle. Ainsi l’adepte d’un mode de vie particulier saura s’il y a de la vérité dans sa façon d’envisager son existence si en mettant en pratique les préceptes décrivant ce mode de vie il constate une amélioration de sa santé physiologique par exemple ou un plus grand équilibre psychique. Les critères de la vérité en attestent la force active dans la mesure où ils assurent à l’homme qu’il n’a pas basculé dans une croyance erronée qui s’interposerait entre la réalité et lui faisant écran entre le monde objectif et la subjectivité. On peut considérer sous cet angle le dogmatisme comme une parole dont l’authentification n’inscrit pas sa vérité dans l’ordre et la beauté du monde mais vient au contraire bousculer cet ordre et en ternir la beauté. Le critère pragmatique de la vérité protège d’une certaine façon d’un idéalisme coupé du monde, d’une pensée qui s’élabore dans une sorte de délire qui méprise le réel et prétend régenter le comportement des hommes en fonctions de théories dont les principes se révèlent d’un usage mortifère. Loin de rassembler les êtres et les choses cette pensée hiératique d’un monde figé dans son mensonge met à mal leurs libres relations harmonieuses. Elle se nourrit du désordre qu’elle sème. A l’inverse de la vérité dont la force est le symbole d’un triomphe symbolique de l’homme sur le monde et sur sa propre animalité latente, le dogmatisme diabolise le monde dans le sens où il veut imposer une représentation du monde sans prendre la peine de vérifier sa pertinence. C’est un peu comme si l’on prenait la partie pour le tout sans s’être au préalable assuré que toutes les parties du tout imaginé s’assemblent correctement. Le délire dogmatique est une parole qui se suffit à elle-même et c’est précisément cette suffisance qui en signe la faiblesse. Sa confrontation avec la réalité la met à mort signifiant de la sorte que la vérité est une force si et seulement si elle est utile à l’homme soucieux de sa conversation et de celle de tous les membres de son espèce, si elle est utile à l’homme respectueux de l’harmonie nécessaire d’un monde où les êtres sont en interdépendance et où l’intelligence humaine ne saurait être un absolu, c’est-à-dire une transcendance désincarnée régnant sur un univers d’illusions.

Ainsi l’on comprend que la vérité soit indispensable à l’homme. Elle est pour lui comme une force instinctive puisque, la choisissant ou la refusant, il ne peut vivre sans la prendre en considération. C’est pourquoi le dogmatisme est à fuir car qu’est ce qui nous garantit d’être dans la vérité lorsque l’on croit la détenir et la posséder, lorsque l’on veut à tout prix en imposer l’évidence et la conviction aux autres ? Peut-être après tout nos vérités ne sont-elles que des croyances tenues pour vraies ainsi que le prétend Nietzsche…Quand bien même ce serait le cas, croire que l’on n’est ni dans l’erreur, ni dans l’illusion ou le mensonge est une nécessité de l’esprit humain. L’homme a besoin de comprendre, il a besoin d’habiter un monde auquel il attribue un sens, tout comme il se fixe un objectif à atteindre afin de réaliser toute son humanité qui passe par la croyance en un cheminement existentiel en quête d’une toujours plus ample vérité. Cette force-là, inhérente à la vérité, à sa poursuite, au choix de la faire sienne et de suivre ses lois est le puissant moteur de l’âme humaine. Connaître la vérité, conférer un sens logique, rationnel, cohérent à sa vie constitue un besoin fondamental de l’être soucieux d’épanouir pleinement toutes ses potentialités. Considérer ainsi le critère herméneutique de la vérité est un des éléments qui lui confère cette force attractive irrésistible. Je ne peux en effet habiter un monde que je juge factice, inauthentique, trompeur, illusoire ou artificiel. J’ai besoin de savoir que ce que je pense être vrai l’est effectivement. Je ressens la nécessité de déployer mon être toute ma vie durant dans un univers susceptible d’être interprété de façon à ce qu’il enrichisse la connaissance que je peux en avoir. Vivre, accepter sa vie, ne pas déchoir dans l’absurdité d’une détresse vaincue, n’est-

ce pas rendre le monde le plus signifiant possible ? N’est-ce pas faire de son existence la construction patiente d’une représentation qui la justifie en établissant des relations cognitives significatives, suffisamment pertinentes pour conférer au processus vital un dynamisme nécessaire afin justement que la vie ne soit pas la solitude désespérée de qui consent à adhérer à la conception d’une destinée absurde et misérable, la vie comme un fardeau à porter trop longtemps ? Heidegger, Gadamer ou Ricœur ont emprunté ce chemin dans le but d’humaniser une réalité qui peut paraître hostile, indifférente à nos besoins, curieusement autre. Ils ont tous les trois en fonction des caractéristiques composant leur personnalité respective développé une conception du monde dont ils ont partagé, en la communiquant aux autres afin qu’ils puissent se l’approprier, la contester, la rejeter ou y adhérer, cette dimension herméneutique d’une vérité dont l’atout majeur est d’être capable d’éclairer la réalité d’une lumière qui en secoue la torpeur et l’irradie du grand pouvoir d’être intellectuellement saisie dans un acte de compréhension réconciliant l’être au monde. Reprenant l’étymologie du mot « vérité » Heidegger élabore de l’existence une conception qui l’apparente à une progressive mise à nu : il pense l’existence comme le dévoilement d’une vérité dont le Dasein, c’est-à-dire l’être là jeté dans l’existence exige la transparence, la révélation par une attitude active et libre. Chaque homme se voit donc mis en demeure de découvrir la face cachée du réel qui en est la vérité qui apparaît originellement « obnubilé », étymologiquement « recouverte de nuages ». La tâche de l’homme qui désire accéder à la vérité au-delà des préjugés et des savoirs religieux, scientifiques ou techniques, consiste en une libération de l’esprit de toute appréhension afin d’accueillir dans son ouverture et son retrait cette vérité qui est l’essence même de l’être et transforme l’existence en une enquête sur le mystère qu’elle représente. Le devoir d’élucider un semblable mystère place la vérité au centre de toutes les préoccupations humaines et lui confère la force incommensurable de rendre heuristique le « dur désir de durer ».

 

Mais ce qui donne à la vérité toute sa force c’est qu’elle est une valeur dont on ne saurait faire l’économie car elle détermine les multiples formes d’organisations politiques que peut prendre un groupe humain. En effet Aristote a bien insisté sur cette nécessité pour l’homme de vivre en société et Nietzsche nous rappelle que pour pouvoir vivre seul l’homme devrait ou bien se ravaler à son animalité ou alors se hausser jusqu’à la divinité. Faute de sacrifier son humanité l’être humain a besoin d’un groupe social d’appartenance pour développer toutes ses potentialités. La nature politique de ce groupe et la relation qu’il entretient avec la vérité sont à l’origine de la qualité de la réflexion de chaque individu en prise avec la structure politique par laquelle il est autorisé ou non à penser justement. Par la liberté d’information et d’expression indispensable à l’élaboration d’une pensée vraie du monde car cette incarnation du pouvoir absolu s’arroge le droit de détenir la vérité et de n’en divulguer que ce qui sert ses intérêts, à savoir conserver sa suprématie sur l’ensemble de la société. C’est en ce sens que Marx explique que la gestion économique d’un Etat préfigure et impose un système de pensées dont l’idéologie permet le maintien du pouvoir en place. La vérité est ainsi captive, dérobée au peuple et l’Etat qui en est le détenteur absolu peut en exploiter la force pour régner. Inversement dans une démocratie la vérité circule théoriquement en toute liberté tant et si bien que le citoyen a le devoir d’en vérifier la source afin de ne pas être trompé par l’expression, la diffusion et la transmission d’une pensée qui de la vérité n’a que la forme. Ainsi en est-il des multiples informations véhiculées par les réseaux sociaux ou les différents sites d’Internet qui travestissent la vérité afin d’en utiliser la force à des fins politiques malveillantes. Prendre conscience du danger pour une démocratie de basculer dans la démagogie qui alimente les passions mauvaises de l’homme au détriment de la vérité, exploitant la force active de cette dernière de manière fallacieuse, malhonnête en abusant de la crédulité des hommes naïfs en proie aux difficultés économiques et sociales ou simplement mus par des pulsions délétères, prendre conscience de ce risque encouru par un Etat démocratique ne signifie pas en

condamner la vertu car cette forme gouvernementale est encore celle qui autorise le libre exercice de la réflexion et si les conditions matérielles d’existence s’y prêtent donne naissance à une pensée proposant des visions du monde plurielles, concurrentes mais non exclusives l’une de l’autre et enrichissant ainsi les connaissances pour le plus grand profit de l’ensemble des citoyens. L’utopie serait d’imaginer une société dont la gestion économique et politique rendrait possible une éducation telle que chacun serait à même de jouir des connaissances intellectuelles à la source d’une pensée réfléchie, justifiée et pertinente du réel et libre ainsi d’envisager la condition humaine de manière enthousiaste, positive et constructive. La force de la vérité deviendrait alors le ferment de toutes les victoires.

Cependant la dimension politique de la vérité dans ses formes économiques et matérielles pour déterminante qu’elle puisse être doit tenir compte des différentes approches de l’homme et en l’occurrence, elle doit tenir compte du fait que l’être humain n’est pas réductible à sa corporalité et à son intelligence mais qu’il est pourvu d’un psychisme complexe ainsi que Freud a pu le mettre en lumière grâce à la psychanalyse. La dimension psychologique de l’homme et partant celle de sa vérité est un attribut de sa force qu’il ne faudrait pas omettre de considérer. On peut même formuler l’hypothèse que l’orientation psychologique d’un individu, le développement de son psychisme depuis sa toute petite enfance sont la cause de son choix et de ses capacités à rechercher et à assumer la vérité ou à passionnément lui préférer l’ignorance. En effet nous avons tous fait l’expérience de la différence entre le savoir et son acceptation consciente. Un long temps peut s’écouler entre la divulgation d’une information vraie et notre capacité psychologique à l’admettre telle. C’est que la censure inconsciemment réalisée en soi de ce qui est susceptible de réveiller un traumatisme enfoui dans l’inconscient agit de façon à protéger le psychisme d’une souffrance qui fut autrefois une réelle blessure narcissique. On comprend donc que la vérité malgré la force qu’elle recèle doit affronter l’obstacle de l’illusion et du fantasme avant de pouvoir éclairer la conscience. La sagesse populaire sait bien que toute vérité n’est pas toujours bonne à dire car son pouvoir peut affecter gravement et durablement le dynamisme du psychisme et nuire à l’épanouissement du sujet. Le médecin doit d’ailleurs faire fréquemment face à ce dilemme que représente la profération d’une vérité ou son occultation lors de l’énonciation d’un diagnostic aux conséquences peut-être funestes. Il doit se demander si son patient est disposé à recevoir le choc produit par la puissance active de la vérité ou bien s’il est préférable de la lui cacher provisoirement, de peut-être en adapter la formulation en fonction de ce qu’il estime pouvoir être entendu sans une trop grande violence par son patient. Car il est parfois préférable et il peut être même souhaité de demeurer dans l’ignorance car non pas le mensonge mais le déni du vrai sont dans certains cas l’ultime défense du psychisme contre la douleur. La résilience comme l’a mis en évidence fructueusement Boris Cyrulnik nécessite un apprivoisement progressif de la vérité tant sa force peut être dangereuse si l’on n’est pas prêt à l’entendre. Le processus de compréhension des enjeux sous-tendus par toute vérité est une modification lente de notre vision du monde.

Animal politique selon Aristote, l’homme se distingue également des autres animaux par sa faculté de séparer le bien du mal, de faire consciemment le choix de suivre la voie de l’un ou celle de l’autre. Il est un être doué de moral et cette caractéristique, le fait qu’il possède une conscience morale, est un instrument supplémentaire grâce auquel il peut posséder la force de la vérité. Qu’est-ce à dire ? Nietzche en vouant la morale aux gémonies en a d’ailleurs souligné la puissance bien qu’il l’ait jugée illégitime. Puissance des faibles en effet selon lui, la morale lorsqu’elle est empreinte de vérité et non figée dans un formalisme d’apparat pompeux et illusoire, est bien une force qui assure la pérennité de l’espèce humaine dans la mesure où elle est un système de valeurs qui place l’éclat lumineux et solaire du bien, du beau, du vrai, pour reprendre la métaphore platonicienne, au centre de la scène sur laquelle se déroule l’histoire de l’humanité : elle garantit de la sorte des relations bienveillantes et pacifiques entre les hommes, entre les nations et préserve la sécurité et le respect de chacun. La vérité

morale, à condition de ne pas la scléroser dans une posture d’une excessive rigueur comme le fait Kant, a besoin de comprendre l’homme dans sa mobilité psychologique et de saisir les subtilités qui motivent le choix des comportement adoptés par les uns et les autres. L’impératif catégorique est celui du respect de la personne en tant qu’elle représente l’humanité toute entière dans son irréductible singularité. La nudité du visage d’un être humain, qui focalise l’exigence morale d’une vérité reconnaissant dans cette fragilité extrême la possibilité de ma toute puissance de tuer l’autre, impose comme l’exprime si bien Emmanuel Levinas le respect de maximes culturelles premières : ne pas tuer, ne pas voler, respecter l’autre dans sa dignité infinie, me saisissant moi-même comme l’autre à l’humanité duquel je dois un respect inconditionnel. La force de la vérité morale est à ce prix, sans concession mais elle se donne dans une approche attentive et bienveillante d’autrui. Cela signifie-t-il que pour accéder à cette vérité de la morale et bénéficier de sa puissance régulatrice nous devions nous convertir en un peuple d’hommes saints ? Evidemment que cela nous serait bien impossible. Pascal et Rousseau font du cœur le lieu d’un savoir de l’ordre de la vérité amoureuse. Cette finesse intellectuelle qui comprend l’autre dans sa globalité humaine composée de misère mais aussi de grandeur et de bonté permet un accès à une forme de vérité dont la morale transcende l’intérêt particulier et voisine chez Pascal en particulier avec la révélation d’une vérité surnaturelle, celle de l’omnipotence divine, celle de la créature qui se sait perdue dans l’univers et se tourne alors vers l’exubérance de l’idée de Dieu en soi pour tenter d’en imiter l’inhumaine perfection. Concrètement, cette vérité morale représente la force qui détermine notre comportement quotidiennement. Je vais acheter une baguette chez mon boulanger et non la lui dérober car je sais qu’il a besoin de cet argent en échange du fruit de son labeur pour vivre dignement et pour continuer de jouer le rôle social que sa profession lui confère. J’écoute les récriminations d’un ami parce que je conçois parfaitement que la souffrance dont il témoigne a été et sera peut-être encore la mienne dans un avenir incertain et que moi aussi alors j’aurais besoin de sa compréhension, de son humanité donc, afin de restaurer en moi, par la force de cette vérité de notre appartenance commune à l’espèce humaine, ma dignité. Ma relation à l’autre est une nécessité. Qu’elle soit morale et vraie est indispensable au bon fonctionnement de la société puisqu’elle rend la vie et ses avanies supportable et le plus souvent aimable. Un monde moral est peut-être une vérité de l’imagination mais sa perspective assure un comportement source de joie et de satisfactions multiples. Il ne s’agit pas là, que l’on ne se méprenne pas, d’un moralisme sentimental mais d’une réflexion sur ce qui peut constituer la force réelle d’une vérité morale authentique et pratique.

 

Nous avons examiné les différentes formes manifestant la force de la vérité c’est-à-dire son pouvoir de s’accomplir dans le réel, de devenir l’énergie qui mobilise les hommes sur un plan politique, psychologique et moral. La vérité ne montre pas sa force uniquement dans ces trois domaines. En effet il en est un où le plus souvent elle prend l’aspect de la beauté de façon à inspirer à ceux qui la contemplent, ceux qui l’étudient, se laissent gagner par elle une intensité de vie nouvelle, un désir accru de persévérer dans sa quête, voire de lui consacrer sa vie et son destin. Les hommes qui poussent la recherche de la vérité jusqu’aux derniers retranchements auxquels les limites de leur finitude les autorisent à accéder sont les scientifiques, les philosophes, ceux qui en général vouent un culte à la connaissance en acceptant que le désir du vrai soit l’impulsion déterminant leur existence. Parmi ceux-ci on trouve les artistes. En effet, ces derniers orientent leur réflexion et leur talent, leur passion de vivre et d’en rendre compte en direction de la production d’une œuvre d’art exprimant de façon symbolique et esthétique l’essence même de leur conception de la vérité. Grâce au génie qui les traverse et au travail, qui le soutient et rend possible son incarnation dans l’objet d’art, qu’il s’agisse d’un poème, d’un roman, d’une statue, d’une symphonie ou encore d’un tableau, ils donnent à voir l’univers d’idées dont ils sont habités. L’on rejoint là l’interprétation Hégélienne de l’objet d’art : la

matérialisation de l’Esprit dans une œuvre qui permet d’en ressentir et dans le même temps d’en penser la vérité. L’art est cette puissance parfois très abstraite, en particulier dans l’art contemporain où elle provoque une interrogation métaphysique que la création de l’objet admiré refuse de satisfaire par l’immédiate réponse d’une représentation classiquement belle, qui a pour vocation de rendre perceptible et intelligible à la fois le concept strictement défini par le philosophe. Là où le philosophe propose un essai, qui peut paraître un peu ardu au premier abord, hermétique, dans la mesure où il procède à une analyse théorique approfondie, méthodique et réfléchie, logique et argumentée, d’une notion telle le concept de servitude volontaire comme le fait La Boétie dans l’ouvrage éponyme publié par les soins de Montaigne, l’artiste va mettre tout son génie dans la création d’une œuvre s’adressant à la fois au cœur et à l’esprit, affectant ainsi le spectateur de manière aussi bien intellectuelle que sensorielle. Grâce à lui la vérité se fait jour avec une évidence saisissante, sa création possède un pouvoir d’envoûtement tel qu’elle lui transmet cette vérité cause de l’œuvre que celle-ci exprime dans toute sa matérialité viscérale. Ainsi Molière dénonce-t-il avec efficacité l’omnipotence d’une religion dévoyée dans sa pièce intitulé Tartuffe sous les traits d’un soi-disant homme d’Eglise vertueux auquel tous les membres d’une famille se soumettent volontairement, obéissant à ses préceptes existentiels hypocrites et financièrement intéressés. On retrouve donc un siècle plus tard la démonstration philosophique brillante réalisée par la Boétie de l’ acquiescement volontaire d’une humanité qui , parce qu’elle refuse de penser le monde par elle-même, s’inféode au pouvoir d’une instance s’emparant sournoisement de cette faiblesse, de ce renoncement à devenir soi, renoncement à la liberté et au dévoilement de la vérité qu’elle rend possible, on retrouve cela dans la pièce de Molière mise en œuvre avec un souci de plaire et de distraire facilitant l’expression de l’idée de servitude volontaire. Ce n’est bien entendu pas sur un plan étatique que Molière se positionne mais le mécanisme dénoncé par La Boétie est le même que celui illustré par le dramaturge. L’art est ainsi le moyen par l’intermédiaire duquel la vérité des relations humaines apparaît dans toute sa virulence. L’œuvre de l’artiste, motivé par le souci de la rendre plus séduisante et convaincante qu’il soit possible, utilise la force de la vérité d’une manière à imposer la pertinence de cette dernière, insidieusement s’il le faut : les charmes (du latin « carmen » : pouvoir magique, celui de la vérité en l’occurrence) de la beauté artistique n’ayant pas leur pareil pour ce faire.

 

Au terme de cette réflexion relative à ce qui constitue la nature de la vérité, de son origine ontologique à ce qui contribue à en expliquer l’essence et conséquemment en définit les valeurs, nous sommes en mesure d’en exprimer la force. La vérité appartient, en droit seulement, au monde humain puisqu’elle nécessite une conscience morale, une dimension symbolique métaphysique, autrement dit une raison, une pensée pour la mettre en mots et décider ou non d’en faire l’idéal régulateur qui va prendre forme dans les différentes manifestations concrètes de notre existence. Valeur spécifiquement humaine et éminemment désirable sa quête est le puissant mobile qui devrait animer l’être humain tout au long du long cheminement qui le conduit assurément de sa naissance à sa mort énigmatique. Chercher à obtenir la vérité non à la posséder mais tendre vers elle est donc un gage d’humanité, la garantie d’une vie interrogée sans cesse et pourvoyeuse de découvertes infinies. Loin de toute certitude dogmatique ou d’un scepticisme sclérosant, la force de la vérité réside dans sa capacité créatrice et morale. Elle construit l’homme dans le temps même où il tente de l’approcher toujours plus près.

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