Y a-t-il un pilote de la « gauche » en Tunisie?

Hegel affirmait que « le sort des nations dépend souvent d’accidents de second ordre » et Georges Clémenceau de déclamer: « Si vous voulez un Président, choisissez le plus stupide! ». Le mois de janvier 2018 a tenu, en partie, ses promesses. Des dizaines de milliers de « laissés pour comptes » ont, à leur manière, marqué le septième anniversaire de notre révolution.

Le mois de janvier 2018 a tenu, en partie, ses promesses. Des dizaines de milliers de « laissés pour comptes » ont, à leur manière, marqué le septième anniversaire de la chute de Ben Ali et sa fuite honteuse sous les cieux protecteurs saoudiens.

Durant plus d’une semaine, c’est à une véritable insurrection que nous avons assisté dans la majorité des régions qui supportent la dégradation d’une crise multiforme qui entame sa dixième année. Rappelons, que c’est en ce début de mois de janvier 2008 que le bassin minier de Gafsa ouvrira le bal qui va conduire, crescendo, aux grand chambardement de l’hiver 2010/2011 et la chute du dictateur, le 14 janvier 2011.

 

Un hiver et pas toujours de printemps!

Les deux années qui précèdent l’hiver 2010/2011 et ses soubresauts se répandront telle une trainée de poudre à cet ensemble géopolitique que l’on appelle « arabe ». Par là même l’ère où se déroule la révolution du même nom est clairement délimitée; même s’il faut tout de suite préciser que cet ensemble comprend aussi deux fortes minorités: Kurdes au Machreq et Amazigh au Maghreb - partie prenante, à part entière, du grand chambardement -. 

Ces deux années de mobilisations furent de bout en bout, pour la Tunisie au moins, dirigées par des militant(e)s appartenant au large spectre de « gauche ».

Rappelons que dans le même laps de temps, le mouvement de Rached Ghanouchi, Ennahda, négociait avec le dictateur un modus vivendi par le biais du gendre de ce dernier: Sakhr El Matéri, qui servait d’agent de liaison et surtout qui escomptait se servir du mouvement Ennahda, de ses réseaux nationaux et régionaux pour briguer la succession de Ben Ali. Le même gendre lança la radio qui deviendra la voix d’Ennahda: Radio Zitouna. Il va par la suite réunir un tour de table avec l’aide du Cheikh Ghanouchi pour fonder la Banque islamique Zitouna. C’est que la bataille pour la succession avait aiguisé les appétits dans le Landerneau de la Destourie (1)

Ne pas avoir en tête ces éléments d’analyse lorsque l’on se penche sur cette séquence, c’est passer à côté d’un des traits fondamentaux liés à la chute du dictateur. 

 

La gauche en première ligne.

A titre de simple exemple, c’est à Paris qu’en ce début de février 2008, à quelques dizaines de militantes et militants de la diaspora tunisienne appartenant aux différentes sensibilités de gauche (Trotskiste, maoïste, centristes de gauche…) l’on fonda le Comité de défense des habitants du bassin minier de Gafsa. C’est ce comité qui animera les premières manifestations de solidarité avec le soulèvement du bassin minier et c’est à la suite de ces mouvements de protestations qu’à Tunis, fin mars/début avril va se structurer un équivalent du comité parisien. La coordination des deux comités permis l’envoi de délégations internationales, composées de syndicalistes, de députés, d’avocats, assister aux nombreux procès que le dictateur avait programmé pour briser les reins de la contestation du bassin minier. Sans oublier la féroce répression policière qui s’est déchaînée et dont furent victimes de nombreux habitants de la région. On dénombrera plusieurs morts parmi les manifestants.

Ben Ali instaurera autour du bassin minier un véritable black out régional, mais le ver était dans le fruit et la contestation, malgré les procès iniques, les années de condamnation à la prison pour les animateurs des mobilisations dont Adnane Hajji était la figure de proue, n’y pouvaient rien faire.

 

Mascarade électorale. 

La mascarade électorale organisée par le dictateur et sa smala ne firent pas tomber la tension bien au contraire. Cette mascarade était probablement la goutte d’eau qui fit débordée le verre. Nous lui avons opposé un dynamique « Collectif pour le boycott des élections » qui fit enragé les sbires appointés par l’ambassade de Tunisie à Paris qui reçurent pour instructions de chahuter nos réunions et rassemblements et de déchirer nos affiches sur les boulevards parisiens, appelant au boycott. 

Peine perdue, le premier gagnant du happening électoral fut l’abstention. Le dictateur ayant beau s’échiner à annoncer sa victoire avec des chiffres mirobolants, voir ubuesques (89,62%), on avait écrit à ce moment que le régime avait « mangé son pain blanc ».

D’ailleurs aux thuriféraires de la dictature qui, encore aujourd’hui, s’étranglent derrière les prétendus chiffres de croissance qui n’ont pas empêcher la chute du dictateur, rafraichissons leur la mémoire en leur rappelant que la dictature de Ben Ali n’a perdurée que par la conjonction de trois facteurs:

1. La décade sanglante en Algérie, 1990/2000 a drainé une partie des capitaux de mafieux algériens qui ont trouvés temporairement refuge chez l’ami Ben Ali. 

2. La décade d’embargo (1995/2005) contre le dictateur Kadhafi qui fut une aubaine pour le régime du général Ben Ali. Les capitaux et toutes les transactions financières et commerciales passaient par Tunis qui, un temps, est devenue la capitale de la Répumonarchie Kadhafienne.

3. Cette afflux de capitaux algéro-libyen va doper une économie spéculative qui va voir le prix du foncier s’envoler, des investissements s’orienter vers des secteurs tels le tourisme, les industries, souvent sous la forme de joint-venture (coentreprise) avec des capitaux étrangers tournées vers la satisfaction de la demande, en matière de construction, en plein expansion: cimenterie, fabrique de matériaux de construction et de finitions second oeuvre etc… 

C’est à ce moment que les familles régnantes se sont lancées dans une orgie de projets, restés dans les cartons, désireux de transformer Tunis en « hub financier », en Dubaï miniature, avec le  projet d’aménagement du vieux port de Tunis par la société émiratie: Sama Dubaï.

 

Fin de partie.

Mais ce triptyque va s’effondrer avec d’un côté la résolution des crises algérienne (Pacte de réconciliation nationale de Bouteflika) et libyenne (fin de l’embargo) qui vont voir les capitaux de ces deux pays repartir chez eux. Et comme dans le jeu du château de cartes, le typhon de la crise financière de 2007/2008 va assécher le marigot des capitaux pétromonarchiques et par la même occasion annoncer l’assombrissement des perspectives pour un pouvoir dictatorial qui a surfer sur deux décades de pures opportunités spéculatives sans rien réaliser de structurellement fondé sur le plan économique; l’essentiel des infrastructures du pays ayant été réalisées durant la décade du « socialisme destourien » avec Ben Salah aux commandes durant les lointaines années 60.

Voici décrite, dans les grandes lignes, la situation socio-politique et économique qui sonnera le glas de la dictature. Toutes les élucubrations des thuriféraires sur les « mains étrangères » et autres « théories du complot » sont de pures affabulations.

 

Amnésie et Alzheimer

Et quel rapport avec la gauche? Le rapport est que cette dernière est amnésique. Elle est frappée de la maladie d’Alzheimer. Point de mémoire au pluriel comme au singulier.

Nous avons été, nous autres militants du large spectre de la gauche, les initiateurs de la lutte contre la dictature bonapartiste de Bourguiba et de sa création due à la sénilité: le sous brigadier, chauffeur de son état; qui a fini par la grâce d’un Bonaparte débile et d’un cénacle de lèches bottes et lèches culs assoiffés de basse revanche, d’occuper la place de grand Vizir de la Destourie, coiffant tous les prétendants, et ils furent nombreux, au poteau. 

Nous avons payé par de longues années de prison notre farouche opposition aux deux dictateurs.

N’ayant plus d’espaces pour s’exprimer, les deux dictateurs finissant par fermer de manière hermétique les possibles en matière d’organisation et d’expression, une majorité d’entre nous a investi, dès les années 1970, la seule centrale syndicale, l’Union Générale des Travailleurs de Tunisie (UGTT) pour y canaliser notre trop plein d’énergie militante. On ne peut comprendre l’engagement de la Centrale syndicale dans les grands moments de contestation si l’on n’a pas en tête cette donnée factuelle. 

Ceux et celles qui animeront la grève générale du 26 janvier 1978 et en seront les principaux protagonistes et les principales victimes, ce sont ces milliers de jeunes que le régime de Bourguiba a fait mettre à la porte de leurs lycées et université en cette insurrection de la jeunesse scolarisée qui eut lieu le 5 février 1972. 

Ils furent par milliers contraint de s’embaucher dans les entreprises de joint-venture (coentreprise) fondées par les capitaux étrangers aguichés par une main d’oeuvre jeune, scolarisée, et corvéable à merci et la perspective d’échapper à toute forme de taxations (impôts, taxes…) sans compter les infrastructures réalisées par l’Etat (terrains cédés pour le dinar symbolique, routes, éclairage, liaisons téléphoniques etc…). 

La loi qui a coiffée cette réorientation néo-libérale après la liquidation de la décennie de « socialisme destourien » et ses promoteurs dont Ben Salah, condamné à 10 années de travaux forcées, fut intitulée « Lois d’avril 1972 ». 

Ces lois, élaborée en son temps, par les experts de la Banque Mondiale et le FMI ont fini par être considérée comme transformant la petite Tunisie en « Paradis Fiscal » selon les dernières directives de la Commission Européenne établies en 2017. La Commission Européenne et son « socialiste » de représentant, Pierre Moscovici, a, dans un premier temps, placé la Tunisie sur une « Liste Noire » de pays servant de lessiveuse à l’argent sale. 

Or selon selon l’Observatoire Tunisien de l’économie (OTE) ces lois sont à l’origine d’un manque à gagner colossal pour l’économie tunisienne qu’il estime à 16 milliard de dinars (5,4 milliards d’euros) pour ne compter que la dernière décade 2006-2016. 

Et le dernier rapport du Global Financial Integrity démontre que c’est la Tunisie qui est victime de fuite de capitaux que l’on estime à 1 684 millions de dollars, soit l’équivalent de 3,6% de son PIB par an.     

Certes, parmi les courants représentant de ce spectre de gauche, il y avait des admirateurs du grand « Père des Peuples », Staline, ou du « Grand Timonier », Mao. D’autres étaient plutôt admiratif d’un ectoplasme, dirigeant de main de fer l’Albanie voisine, Enver Hodja Pour certains admirateurs du Prophète désarmé, Trotsky, on peut douter de leurs connaissances concernant les théories du créateur de l’Armée Rouge, du Président du soviet de Petrograd, sa théorie de la révolution permanente ou sa critique du stalinisme. Mais bon. 

Disons que, dans l’ensemble, les militants de ces différents courants arrivaient, non sans disputes et querelles picrocholines, à opposer un « front du refus » qui a fait sortir de ses gonds le Bonaparte Bourguiba qui les a embastillé par fournée de milles, lui qui n’avait de cesse de se considérer comme le « Père de la nation », donc de nous autres jeunes contestataires en rupture de paternité.

 

« Front du refus »

Hier comme aujourd’hui, le fameux spectre de gauche ne brille que par sa capacité à réitérer la tactique du « Front du refus ». 

Mais cette posture finit par ne plus être opérationnelle dans des situations où la question stratégique est au centre des préoccupations. Où la question de la prise du pouvoir se pose en des termes d’actualité brulante.

Ce fut le cas au moment où le dictateur a pris la poudre d’escampette. 

Durant deux mois nous avions assisté à une véritable situation de vide institutionnel. Le pays était pris dans un formidable tourbillon où le « Degage! », qui nous a si bien réussi à propos du dictateur, a fini par devenir le crédo de toutes les manifestations contres les apparatchiks de l’ancien régime. Qu’ils représentent l’administration, les corps constitués ou qu’ils appartiennent aux multiples réseaux mafieux des ex-familles régnantes, les têtes ont commencé à tomber au sens figuré, notre révolution fut éminemment pacifique.

Même dans les entreprises privées, les salariés se mirent à réclamer des comptes à leurs responsables et l’atmosphère virait à l’affrontement avec les éléments les plus corrompus. 

Le dernier premier ministre de Ben Ali, la personnification de l’ectoplasme politique par excellence, Mohammed Ghanouchi, a tenté une veine composition d’un gouvernement où il s’est adjoint deux personnalités estampillées de « gauche »: Néjib Chebbi « petit marquis » de l’opposition, empêché par Ben Ali de briguer le suffrage universelle à l’occasion de la dernière mascarade électorale de 2009 et Ahmed Brahim un « gorbachévien » mal fagoté qui se présenta aux dites « élections » avec comme mot d’ordre « le candidat d’égal à égal » et qui n’arrêta pas de répéter, lui le professeur de linguistique qu’il fallait « gendarmer » l’opposition à Ben Ali derrière sa candidature. Il s’en tira avec un score ridicule de 1% et des poussières. 

 

Situation de double pouvoir.

Dans une situation où « ceux d’en bas ne voulaient plus vivre comme avant », le gouvernement Ghanouchi ne fit pas long feu.

L’occupation de Casbah 1 et Casbah 2 et le formidable désir de prendre son destin en main devait trouver un débouché politique et le premier pas aura lieu à l’occasion de la constitution autour de l’UGTT d’un véritable pôle de double pouvoir. Il n’était pas absurde d’imaginer un gouvernement qui se serait appuyé sur la centrale syndicale, ses réseaux et son aura gagnée tout au long des mobilisations de masses qui ont finies par chasser Ben Ali. 

Deux conditions manquées pour qu’un tel débouché puisse se réaliser: 

1. la bureaucratie syndicale a réussi a faire le ménage en son sein en préparant la sortie des derniers dirigeants syndicaux qui se sont trop mouillés avec la dictature; on leur réserva un parachute doré pour faciliter leur éviction. 

2. la gauche syndicale et politique ne s’est jamais imaginée arriver un jour à être aux commandes du pays. Toute leur culture politique était centrée sur la posture d’oppositionnels. Sans oublier l’arrière fond idéologique typiquement stalinien qui a servi et sert encore de référence: la nature de la révolution en Tunisie est de nature « bourgeoise », donc la stratégie consiste à favoriser l’aile « progressiste » de cette dernière. A celle-ci de postuler pour la gestion des affaire avec le classique « soutien critique » de la longue tradition stalinienne. 

 

Vieilles momies de la Destourie. 

« Je me suis souvenu que le pape avait décidé qu’à partir de soixante-quinze ans on n’était plus à même de traiter des affaires avec pertinence; que, après quatre-vingt ans, les cardinaux n’étaient même plus admis à voter » raconte Charles-Ancré Julien    

Et c’est là qu’entre en jeu les tractations en coulisses avec « l’homme providentiel »: le presque nonagénaire Béji Caïd Essebsi, (1926); une vieille pointure de la Destourie, ayant accomplis les quatre cent coups bas sous la direction du Bonaparte Bourguiba. Il a appuyé le coup d’Etat de Ben Ali en devenant un temps le premier potiche d’une Assemblée Nationale aux bottes du dictateur avant d’être remercier pour services rendus. Il jouissait de sa retraite, en devenant un gestionnaire de débit de boissons alcooliques (pour lesquels les autorisations étaient octroyées par Ben Ali lui-même) tout en rédigeant ses mémoires où il était question de faire le tri entre « le bon grain et l’ivraie »… Tout un programme à la vue de la longévité du personnage. C’est la que les destin est venu sonné à sa porte apportant un démenti aux précautions que le pape lui-même avait édictées quant au traitement avec pertinence des affaires..

D’autres vieilles momies de la Destourie ont été approchées mais elles étaient cataloguées comme « politiques », sous-entendus ayant encore de la jugeote et des capacités d’analyses: Ahmed Ben Salah (1926) et Ahmed Mestiri (1925).

Hegel affirmait que « le sort des nations dépend souvent d’accidents de second ordre » et Georges Clémenceau de déclamer: « Si vous voulez un Président, choisissez le plus stupide! »; la prédiction de Clémenceau se réalisa. 

Dans les coulisses du pouvoir on assista à un bal de « marquis » et « marquises » de la politique se démenant pour pousser le patriarche sur le devant de la scène. La mise en scène fut conduite de main de maître, et dans le secret des alcôves, par tout ce que le pays compte d’arrivistes, de spécialistes en retournement de veste, bref d’opportunistes sans foi ni loi. Il mijotèrent dans un conclave au nom long comme un bras où ils se cooptèrent, pour certains à l’insu de leur plein gré, et finirent par siffler la fin de la partie. 

Avec le patriarche installé à la Casbah, le cénacle des pontifes s’accorda pour indiquer à un peuple, maintenu à distance, que la voie royale pour la satisfaction des « revendications de la révolution » étaient les « élections ». 

 

« Elections: piège à cons ».

En 1968, en France durant les journées du grand chambardement de Mai, les jeunes avaient griffonné: « Elections: piège à cons ».

Lorsque l’on reconsidèrent les fameuses élections à la Constituante, les conditions de leurs préparations, les moyens de leur déroulement, les tripatouillage en nombre qui les ont émaillés à commencer par cet argent « sale » qui a coulé à plein robinet, servi par les clans de la « mafieuserie destourienne » locale ou des « pétromonarchies », on ne peut qu’être d’accord avec les jeunes de Mai 1968 (dont on fête cette année le cinquantenaire).

Cette voie royale, les élections, se sont refermées pour les premières par un véritable cauchemar pour la gauche. Les résultats définitifs donnaient Ennahda bonne première dans un bal qui s’est refermé tel un piège à cons!

 

1er février 2018

(1) Le mouvement politique qui domina la scène politique à l’aube de l’indépendance en 1955 était le Néo-Destour, dont le premier président Bourguiba avait instauré un véritable pouvoir bonapartiste excluant toute forme d’opposition. Sa destitution par le coup d’Etat du général Ben Ali, du 7 novembre 1987, fut l’occasion de sauver le régime destourien des coups de butoir d’une contestation sociale qui avait marquée la dernière décade (26 janvier 1978, 3 janvier 1984) et menaçait les fondations même de la domination de la Destourie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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