Tunisie: "Construisons le Mouvement du 17 décembre" (M.17)

Le camp des "démocrates", des "progressistes" et de toutes celles et ceux qui ont un réel désir de tirer le bilan des sept dernières années, pétitionne et appelle à créer un large regroupement pour combattre les deux faces de ce que l'on appelle couramment, la contre-révolution. Mais pour "tourner la page" faut-il prendre le temps de la relire pour reprendre le bon mot de l'ami Edwy Plenel.

L’appel lancé à l’occasion du septième anniversaire du grand chambardement de l’hiver 2010/2011 a presque franchi la barre des 2500 signataires de militantes et militants, de citoyens engagés. (https://www.change.org/p/appeldu17decembre-gmail-com-appel-du-17-décembre-défendre-le-pays-la-constitution-et-les-libertés)

Dans son préambule l’appel veut tirer les leçons de cette période écoulée et tourner la page de nos échecs.

Il va sans dire que « tourner la page » réclame que l’on prenne le temps de la relire.

 

Que d’occasions manquées en 7 ans.

Ce fut d'abord le Front du 14 janvier, rassemblant sous la Coupole des Congrès, en ce mois "chaud bouillant" de février 2011, des milliers de ce que notre pays a compté de résistant(e)s aux deux dictatures instaurées depuis l’aube de l’indépendance: celle du « Combattant suprême » qui a terminé sa vie embastillé et celle du caporal de sous-préfecture devenu « général » et qui, en ce 14 janvier 2011, a choisi la fuite honteuse pour un « royal » exil saoudien qui reste néanmoins sa prison.

Que de similitudes entre la fin du dernier Bey de Tunis, enfermé jusqu’à la fin de ses jours par un Bourguiba revenchard. Le même Bourguiba qui a terminé la sienne, condamné à une réclusion par le caporal de sous préfecture devenu général, dans sa maison de Monastir, et enfin cette prison « dorée » dans laquelle le dernier dictateur fini les siennes. 

        

Serait-ce une malédiction que de gouverner la Tunisie?

A l’occasion des premières élections à la Constituante d’octobre 2011, les mêmes qui s’étaient rassemblés dans la fièvre de la fuite du dictateur ont préféré se disperser pour défendre des sectes et chapelles, sans programmes et sans ambition que celle de finir par être montrer du doigt, par nos "adversaires politiques", par l’apostrophe injurieuse: « Sfir Facel ». (Zero, virgule en arabe).

Nous avons à cette occasion laissé un boulevard à la nébuleuse Ennahda qui a surfé sur l’une de nos fibres sensibles: le communautarisme ( Oumma ) musulman et son « communisme primitif ». Pendant que celles et ceux qui se drapaient de     « valeurs universelles » et se sont déclaré(e)s les parangons du « progressisme »  ont fait de l’anti-religion leur unique fond de commerce.

Deux années de gouvernance nahdhaouia ont apporté mille preuves que la nébuleuse Frère-musulmane avait faillie. 

Parce cette dernière avait un fil à la patte: 

- idéologique: le Wahhabisme sous toutes ses variantes  

- financier: la manne financière « pétromonarchique »; 

qui impliquait un agenda allogène et des garanties de donner des places de choix en matière d’ « investissements », aussi bien: 

- à l’ancienne puissance impériale, la Turquie, qui inonde depuis nos marchés de leurs camelotes;

- à ceux qui tenaient les cordons de la bourse, le large spectre Wahhabite: Qatar, Arabie Saoudite, Emirats Arabe Unis. 

De surcroit, la nébuleuse tunisienne, comme sa soeur égyptienne se sont tenues, une fois aux affaires, d’appliquer à la lettre les instructions de la Banque Mondiale, du FMI et les injonctions de la Commission Européenne à ouvrir toujours plus nos marché à la « concurrence libre et non faussée »…

 

Concurrence faussée!

Au début de l’année 2013, tirant une première leçon de la faillite du « camp du progrès », nous nous sommes lancés dans la constitution d’un large front, le Front Populaire, visant à rassembler  les rameaux d’une « gauche socialiste et patriote » en vue des prochaines échéances électorales prévues pour 2014. 

Bien que la discussion programmatique a été ajournée à l’organisation d’un véritable congrès de fondation (qui ne se tiendra jamais…) nous avons convenu d’accorder nos violons autour du mot d’ordre: « Ni Nahda, Ni Nida ».

Ce n’était encore pas un programme, mais il avait l’avantage réel de désigner, par la négative, ceux qui étaient nos "adversaires  politiques". 

Ces derniers ne se sont guère trompés sur le danger potentiel d’une tel regroupement; ils s’en sont pris, en les exécutant sommairement, à la manière mafieuse, à deux des principales figures du Front Populaire: Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. 

Certes, les portes flingues furent rapidement désignés comme appartenant à la nébuleuse nahdhaouia. Mais les véritables donneurs d’ordre se tiennent, tapis derrière des représentations diplomatiques, dont on connaîtra un jour les visages.

Suite à ces exécutions, les principales figures du Front et, en particulier Hamma Hammami, ont changé de stratégie, sans qu’il y ait le moindre débat de fond à l’intérieur du mouvement. 

La nouvelle stratégie consistait à s’allier à l’un des deux pôles de l’adversité au nom de la sempiternelle et fumeuse théorie « de l’ennemi principal et l’ennemi secondaire » ou de sa variante moralisante: « alliance de moindre mal ». 

Et voilà le Front Populaire embarqué dans les soutes d’une campagne de dénonciation de la nébuleuse nahdhaouia dont les tireurs de ficelles n’étaient autres que des « benalistes » déguisés, des RCdéistes recyclés, bref des vieilles rombières, au sens propre, de la Destourie.

Hamma Hammami en « Fils du peuple », « Ould Ecchaab » (rappelant la vieille antienne stalino-maoïste: « Père des peuples ») n’a pas craché sur des financements "extérieures" (« pétromonarchiques ») pour mener une campagne où on le découvre métamorphosé par des agences de relooking: costume cravate, coiffure stylée, photos retouchées… 

Résultat pour le Front: 15 strapontins dans une assemblée dominée par nos « ennemis politiques ». Des parlementaires qui ont brillés par leur pusillanimité; eux qui ne devaient leur élection qu’à une loi électorale, repêchant, « au plus fort reste », les derniers de la liste électorale. 

Aucun des parlementaires du Front n’a obtenu plus de 10%, la majorité d’entre eux furent « repêchés » avec des scores compris entre 2,5% et 5%… Aller jouer les fiers à bras dans ces conditions.

Si la nébuleuse nahdhaouia a jeté l’éponge au bout de trois années de gouvernement, elle peut toujours s’enorgueillir, comme le fait le président provisoire Marzouki , (lui aussi repêché de justesse dans sa circonscription de Nabeul, au moment des élections à la Constituante) d’avoir aidé à l’adoption de la « meilleure des Constitution » de la deuxième République et organisé les élections présidentielles et législatives. 

Quant à sa consoeur, la nébuleuse de la Destourie, elle n’a même pas fêter sa première année de législature qu’elle implosa en plein vol.

On fait dire à Clémenceau: « Si vous voulez un Président, choisissez le plus stupide! »; cela s’applique parfaitement à notre nouveau Bey: Essebsi.

Il a tenté de réunir le ban et l’arrière ban de la Destourie en une maison commune, la bien nommée Nida Tounes (« L’appel de la Tunisie», mais cela pourrait être: « le rappel », « bis repetita ») pour prendre une revanche sur l’histoire.

 

Mais n’est pas Bourguiba qui veut! 

Nous savons, depuis Marx, que « toute répétition est une farce » et l’ère de la présidence du nain politique « Si El Beji » en est une à proprement parler. 

Depuis 2015, c’est par le soutien indéfectible de celui qui fut désigné comme « l’irréductible adversaire »: Ghannouchi que l’attelage de la Destourie, continue de s’entredéchirer. 

L’épisode du parachutage du propre fils du nouveau Bey à la tête de la maison Nida et sa tentative malheureuse de se présenter à l’élection partielle, en Allemagne, en remplacement du député « nidéiste » de la circonscription de l’étranger devenu ministre, fut proprement ubuesque.

On baigne en pleine farce lorsque l’on s’aperçoit, que contrairement au scénario auxquels se sont laissés pris au piège le     « camp  de la modernité » ou celui « des progressistes », qui ont appelés massivement à se « gendarmer » derrière Essebsi, ce dernier les a « cocufier », en choisissant pour garder son fauteuil de « Bey de Carthage », de faire reposer tout son édifice institutionnel, sur le bon vouloir d’Ennahda. 

 

Plus de joker!

On peut affirmer que le vieux pantin de Carthage ne peut continuer à jouer les matamores que parce que Ennahda, elle aussi, n’a plus de joker. 

Les financements « pétromonarchiques » ont fondu comme neige au soleil, suite au changement d’orientation géopolitique des nouveaux jeunes loups qui ont accédés aux commandes en Arabie saoudite et aux Emirats Arabes Unis. 

La situation des Frères Musulmans est dans un état d’encéphalogramme plat depuis leur décapitation par le nouveau maréchal-dictateur: Sissi. (des milliers de morts et des dizaines de milliers de prisonniers politiques appartenant à la section mère égyptienne, fondatrice du mouvement, en 1928, par l’instituteur Hassan El Banna).

Si on y ajoute que contrairement aux fanfaronnades de l’ex-président Marzouki, Ennahda dans « l’opposition » comme Ennahda « aux affaires » n’a pas l’ombre d’un début de programme alternatif à proposer, pour sortir de la crise, qui a fait encore se soulevés par milliers, en ce début de janvier 2018, les « laissés pour compte » dans des manifestations qui ont touchées la presque totalités des gouvernorats (préfectures) du pays. 

Qu’au contraire, ses principaux dirigeants qui avaient pris langue avec Ben Ali et cela depuis 2005, pour trouver un modus vivendi avec la dictature, se sont mués en nouveaux « Trabelsia » ( du nom de la famille de l'ex "Régente de Carthage") comme les nomment les manifestants en colère, pour résumer ce qui leur tient finalement de programme: « se servir en lieu et place de servir. »

Finalement et pour nous résumer, les deux « nébuleuses », Nida et Ennahda ont saisi l’opportunité de se soutenir les coudes afin de perpétuer en toute impunité la privatisation du pays, sa vente à la découpe, ramassant les miettes au passage de la nouvelle orgie d’appropriation capitaliste, au profit exclusif des « partenaires » étrangers, Europe en tête.

Résultat, selon le dernier rapport du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDEC), le partenariat conclu avec l’Union Européenne, nous a coûté 2,4% de PIB en moins ou 1/10 des ressources de l’Etat, la perte de 55% de notre tissu industriel et cela uniquement pour la période 1996/2013. 

Avec une monnaie qui a perdu plus de moitié de sa valeur au cours des cinq dernières années 2013/2018, gageons que le partenariat est « gagnant-gagnant » pour les européens et autres exploiteurs étrangers.

 

 Face à cette situation: que faire?

L’appel du 17 décembre pose les bonnes questions: nos adversaires sont clairement désignés et rien ne sert de retomber dans la farce des répétitions.

« Nous disposons à présent d’adversaires précisément identifiés, sur lesquels plus personne de bonne foi ne peut nourrir la moindre illusion. (… ) Nous pouvons par conséquent nous rassembler contre eux, combattre leur projet rétrograde et le mettre en échec. Le devoir de résistance ne relève pas des seuls partis d’opposition, il concerne toutes les Tunisiennes et tous les Tunisiens attachés à leur pays et à leurs libertés, conquises au prix du sang des jeunes générations. »

Pour se faire et pour ne pas recommencer les erreurs du passé, pourquoi pas ne pas appeler à des assises de fondation de notre mouvement dont le nom pourrait être: « Mouvement du 17 décembre ». (M.17)

Ces assises devraient être appelées le plus tôt possible, à l’échelle nationale, en impliquant la forte diaspora. 

Ils peuvent démarrer par des réunions à l’échelle locale sur la base de l’ « Appel du 17 décembre » pour rassembler celles et ceux qui seraient d’accord avec le contenu de l’appel et qui, surtout, voudraient rejoindre le nouveau mouvement et y être actifs. 

Chaque rassemblement local devra fournir un canevas de propositions à faire adopter par le congrès de fondation qui doit veiller à faire s’exprimer sous la forme de tendances, même opposées, les différentes sensibilités qui s’accorderont à la construction d’une maison commune.

Nous proposons que la réflexion porte sur une ensemble de tête de chapitre pouvant devenir la matrice d’un programme du mouvement.

En premier lieux, nous devons réfléchir à enfin donner des réponses concrètes aux principales revendications du processus révolutionnaire, non satisfaites depuis sept ans.

1. En matière de revenus, pour tout citoyen adulte, homme ou femme, sans emploi, nous devons réfléchir au moyen de créer une caisse de solidarité alimentée par une taxation des grandes fortunes (ISF) basée sur une estimation des biens mobiliers et immobiliers. On peut imaginer un système d’octroi de ce revenu couplé à une activité au sein d’association à but non lucratif ou tout autre activité d’intérêt général.

2. Contre la concentration, sur le modèle napoléonien français, de la mégapole Tunis, (qui est la principale cause de la spéculation effrénée sur le foncier) il faut redistribuer la carte administrative et créer de véritables nouvelles capitales régionales tournées autour de leur spécificité. 

Exemple, pourquoi ne pas envisager que Sfax devienne la capitale économique avec déménagement des ministères en lien avec la vocation industrielle de cette capitale? 

Pourquoi ne pas envisager que Gafsa devienne la capitale de sud ouest, avec la principale richesse: le phosphate, comme incubateur de toute une série de pôles industriels (transformation de la matière première sur place), de pôle universitaires formant les futurs cadres spécialisés dans cette filière? 

Pourquoi ne pas envisager que Sidi Bouzid devienne la capitale de l’huile d’olive avec les mêmes ingrédients de la mise en valeur de cette richesse naturelle avec pôle industriel de transformation de cette huile et pôle universitaire pour former les futurs cadres spécialisés dans la mise en valeur de cette richesse? 

Pourquoi ne pas envisager que Jendouba ou Béjà devienne la capitale agricole, avec déménagement des ministères en lien avec ces activités essentiels, et des pôles industriels,  de formations polyvalente tant au niveau des lycées que des  formations universitaires? 

Que Gabès, l’une des rares oasis de bord de mer au monde, meurtrie par une industrialisation polluante débile,  pourrait redevenir, en évacuant vers d’autres cieux, moins sensibles, le parc industriel pétrochimique, le terrain de recherches et un pôle d’activités multiformes autour de cette richesse naturelle: le palmier dattier.

Comment ne pas pensez que toute l’activité touristique et surtout la réflexion sur les futures stratégies de développement de cette activité, en rupture avec celles qui ont été testées et qui ont montré leurs limites, voir leur quasi-faillite; ne puisse se trouver à Sousse pour les activités balnéaires et Zarzis et Tozeur pour le tourisme saharien. A cet effet, le ministère du tourisme se partagera entre ces trois pôles? 

Pourquoi ne pas faire de Tataouine la capitale du pétrole et du gaz avec la même stratégie décrite pour d’autre secteurs? 

L’ile de Kerkennah pourrait devenir le centre névralgique de la richesse halieutique avec les pôles industriels et universitaires correspondants?  

Bizerte a vocation à devenir une capitale du nord avec développement et enrichissement du pôle industriel autour des métaux ferreux à l’image de l’usine d’El Fouledh de Merzel Bourguiba. On y joindra toute les formations universitaires techniques autour des métiers du fer et des industries métallurgiques.

3. Pour que ces capitales soient reliées entre elles, il faut tourner le dos aux transports basés sur l’utilisation de produits fossiles (Pétrole). Dès à présent, un ambitieux programme de liaisons ferroviaires alimentés par des centrales d’énergie solaire est envisageable. 

Ce qui met la question de l’énergie solaire parmi les grandes priorités garantissant pour les futures générations une autonomie en matière énergétique. 

C’est à une véritable révolution qu’il faut appeler pour transférer la consommation énergétique de l’actuel production au gaz des centrales productrices d’énergies vers l’utilisation de l’énergie solaire. 

Pour l’éclairage urbain, le solaire couplé aux nouvelles générations de lampes de type LED peuvent garantir un éclairage total de l’ensemble de nos villes et villages. Pour le chauffage et la climatisation de même; une couverture en panneaux solaires des toits des villes et villages peut générer suffisamment d’énergie pour satisfaire, au moindre coût, la demande nationale. 

En vue des prochaines municipales, une réflexion autour de la question du ramassage des déchets ménagers, qui sont une véritable plaie pour toutes les concentrations urbaines, peut devenir un formidable gisement d’emplois par l’adoption du tri sélectif comme méthode rationnelle de collecte. 

Dans chaque commune on doit pouvoir disposer d’une infrastructure dispensant des activités culturelles polyvalentes, des activités sportives multiples et des lieux de formations gratuites qui brise les reins de la privatisation rampante de l’enseignement.

Si l’on veut inverser les modalités de gouvernance, il nous faut réfléchir à des formes d’auto-organisation des citoyens dans les communes afin que ces derniers puissent devenir de véritables acteurs de leur citoyenneté et non de simples «sujets ». 

Ces têtes de chapitre ne sont qu’une petite introduction à la formidable mobilisation des énergies de notre jeunesse pour des chantiers d’infrastructures qui seront les chantiers du siècle.

 

Appelons dès à présent pour que se tiennent les assises du mouvement du 17 décembre et remontons nos manches. 

Cela urge et ce n’est que le début!

 

 

19 janvier 2018

 

 

 

 

 

 

        

   

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.