Qadiroun! Podemos!

Cinq années où ceux d'en haut ne peuvent toujours pas gouverner comme avant et ceux d'en bas ne veulent toujours pas être gouvernés comme avant...

 

Pas d’accord!

Au contraire de ce que mon ami « Z » tire comme conclusion pour l’année 2015, celle qui clôture la cinquième année du grand chambardement de l’hiver 2010/2011, (http://www.debatunisie.com/archives/2015/12/26/33121032.html), je pense que celle-ci est riche d’enseignements que seuls les éternels « impatients », les éternels lecteurs superficiels de cette crise révolutionnaire, (qui a plus d’une tour dans son sac), ne peuvent ni cerner, ni comprendre.

Nous voici à la fin du premier exercice gouvernemental annuel de ce que nous avons toujours nommé « l’auberge espagnole », Nidaa Tounes; ce ramassis de ce que le pays compte d’opportunistes, de parvenus, de survivants du régime déchu, alliés aux renégats d’une « gauche », inculte, laïcarde et fouettarde, ayant définitivement franchie le rubicon en perdant le verni « démocrate » dont elle s’affublait pour faire illusion.

 

Un gouvernement minoritaire.

Pour pouvoir gouverner avec une petite majorité parlementaire et un petit million d’électeurs (sur huit millions d’électeurs potentiels), « l’auberge espagnole » reçu le renfort inespéré de cette autre « auberge frériste » Nahdha, qui, tirant les leçons du triste sort de leurs compères égyptiens, massacrés et embastillés par millier par le nouveau tyran Sissi, lâchée par leurs principaux contributeurs des tribus du pétrole et du gaz du Golfe, préféra accepter un rôle de potiche, en attendant des jours meilleurs.

Et voilà le « Guide » frériste, Ghannouchi, obligé contrairement à son habitude, d’avaler toutes les couleuvres. De l’acceptation de strapontins dans le gouvernement Essid, à l’assentiment des politiques de fuite en avant dans une gestion libérale digne du régime défunt, mais avec un contexte international caractérisé par une économie mondiale à l’encéphalogramme plat. 

En à peine moins d’une année, la maison Nidaa prend l’eau de toute part; avant même de tenir l’ombre d’un congrès fondateur. Les cliques réunies autour de la vieille rombière, répétant en farce, et en ce lieu symbole, Carthage, la comédie du sénile Bourguiba, s’entretuent pour acquérir les clés de la boutique.

 

« Majorité » en lambeaux!

Nous avons assisté d’abord à l’éclatement de la représentation parlementaire de Nidaa au parlement avec la démission, d’une trentaine d’élus du groupe parlementaire.  Mais les démissionnaires restèrent tétanisés à l’idée de faire tomber leur gouvernement. Une démission pour rien, au final…

Ensuite nous avons eu droit aux saillies verbales de dirigeants de premier plan tels Marzouk, Bel Hadj, ou de cet autre hurluberlu, Akremi, qui, devant un parterre de femmes « nidaïstes », a mis en valeur « les ovaires » féminins qui seraient supérieurs aux pauvres spermatozoïdes qui par millions se perdent tous les jours (sic)…; les mêmes mercenaires promettant de créer, au début de la nouvelle année 2016, une nouvelle boutique politique qui rassemblerait les déçus du monarchisme « Bejiste ». Tout un programme!  

Et nous voici devant un spectacle dont aucun scénariste politique n’aurait pu écrire le scénario, il y a quelques mois. 

Un troisième larron, milliardaire de son état, Elloumi, vient d’annoncer lui aussi sa prise de distance avec la maison mère et son désir de lancer son propre cirque politique. 

 

Nahda potiche!

Donc, résultat des courses, une « auberge espagnole, minoritaire en voix, au moment des élections, à la représentation parlementaire complètement éclatée, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même alors, qu’il y a près d’un an, elle se voulait le « premier parti de Tunisie », mais qui néanmoins continue à gouverner, par l’opportune « solidarité » de sa concurrente: Nahda. 

Cette dernière ne désirant point faire tomber le gouvernement Essid auquel elle s’accroche comme un noyé à sa bouée. 

C’est qu’en réalité, Nahda ne veut surtout pas que de nouvelles élections législatives viennent la bousculer en la propulsant, de nouveau, aux avant-postes de la scène politique, parce qu’elle n’a strictement aucun programme de rechange. De plus, ses dirigeants ont toujours une peur bleue de la répétition du scénario égyptien. 

Et comme le parlement ne comporte aucune formation ou groupement de formations capables de s’unir pour constituer une majorité capable de voter une motion de censure, le premier ministre Essid prévoit juste de faire subir à son gouvernement un léger lifting, dont on attend toujours le résultat.

 

« Ceux d’en bas et ceux d’en haut !»

Bref, pour notre cinquième année de révolution la merveilleuse parabole léniniste pour caractériser un processus révolutionnaire est plus valable que jamais: « Ceux d’en haut ne peuvent (toujours) pas gouverner comme avant; et ceux d’en bas ne désirent (toujours) pas être gouvernés comme avant! ».

N’en déplaisent aux positivistes qui furent légion, depuis cinq bonnes années, à évacuer la dialectique pour refourguer leurs platitudes sur « l’ordre et le progrès », et « la continuité de la République », maximes qui ont toujours tenu lieu de programme pour les bourgeoisies fragiles et dépendantes de part le monde; une révolution n’est point un fait brut, mais fondamentalement l’ouverture d’un champs de possibles, une question de stratégie. Or, on attend toujours que fleurissent débats et analyses sur les chamboulements à l’oeuvre au niveau des rapports de classes et les grands problèmes stratégiques qui en découlent tant à l’échelle du petit Etat tunisien qu’à l’échelle de ce vaste monde arabe en ébullition permanente. 

Nous avons vécu cinq années avec une instabilité institutionnelle, dont les solutions électorales ne résolvérent aucune des principales revendications des révolutionnaires quant à la dignité, (un ministère de l’intérieur qui continu à « terroriser » les citoyens et une justice « aux ordres ») quant à l’emploi (dans un système caractérisé par « le vol et la rapine ») et l’égalité sociale et régionale (repoussées au calendes grecques par la grâce d’une « nobélisation », tombée du ciel.)

« La sociologie n’est pas une science, et, même si elle en était une, la révolution n’en serait pas moins fermée à tout traitement scientifique » écrivait Gustav Landauer (La Révolution, Edition Gérard Lebovici, 1974). La sociologie, conformément aux recommandations de ses pères fondateurs, entend traiter les faits sociaux comme des choses. Ce qui caractérise une révolution, c’est qu’elle ne peut être chosifiée. 

 

Dialectique des possibles.

Projets organisationnels, programmes politiques, volontés individuels ou de groupes et conflits de classes ou de genres constituent sa matière vivante. Impossible d’en détacher les faits comme pour une matière première inerte. 

La dialectique à l’oeuvre dans son déroulement empêche de dissocier totalement l’objectif du subjectif.

C’est l’une des raisons de l’ineptie, de la pauvreté, voir du détournement de sens des quelques travaux « universitaires » marqués du sceaux des sciences positives et de la division universitaire du travail, publiés jusqu’alors.

« Seule, ce que Marx appelait « la science allemande » inséparablement positive et critique, mouvement toujours insatisfait de la connaissance vers la totalité, pourrait s’y mesurer. Seule elle permettrait de penser à la fois les ruptures et les continuités, ainsi que l’articulation intime de fractures qui ne coïncident pas chronologiquement, dans l’ordre des institutions politiques, des rapports sociaux, de l’économie et du juridique. D’où l’interminable malentendu à propos de la caractérisation des révolutions. » (Daniel Bensaïd : Permanence de la révolution, pour un autre bicentenaire. Edition La Brèche 1989).

Landauer écrivait que « la révolution, ne veut rien être d’autre et même ne peut rien être d’autre qu’une manière de nous mettre en route ». 

Voilà cinq ans que nous nous sommes « mis en route » pour accomplir les promesses d’ « un heureux évènement (qui) a ouvert une carrière immense aux espérances du genre humain »(Condorcet). 

« Point de grande révolution sans sa part messianique. Non au sens d’une fin inscrite ou une arrivée promise, au terme d’un itinéraire historique fléché, mais au sens d’une porte entreouverte sur le possible, qui sollicite l’engagement et la responsabilité de chacun » (Daniel Bensaïd)…

Au vu de l’incurie du vaste spectre politique, dont une bonne partie fut réduite en cendres, et dont celle qui continue à s’agiter tel un pantin désarticulé, ne promet que « sang et sueur » (Churchill), nous sommes dans l’obligation de reconstruire une véritable alternative organisationnelle.

En tirant les leçons des expériences multiples, expérimentées jusqu’alors, et toutes vouées à se couler dans le moule du maintien du statu-quo. 

En prenant exemple sur ce qui s’accompli à l’échelle planétaire, parce que nous ne sommes qu’une partie de cette grande résistance internationale au rouleau compresseur du capitalisme moribond et qui chaque jour nous rapproche de sa fin cataclysmique programmée par sa dévastation écologique de la planète. 

 

Il est encore temps! Qadiroun! Podemos!

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