Misères du journalisme en Tunisie

Cela nous remémore le slogan griffonné par des mains anonymes mais surement très jeunes, au lendemain de la première séquence de notre grand chambardement de l’hiver 2010/2011: « Notre révolution a été accomplie par les jeunes et ce sont les grabataires qui en profitent »…

Morne peinture du gris de l'indifférence sur le gris de la modernité

« Quand la distinction du vrai et du faux s’obscurcit, quand la différence entre le bien et le mal s’amenuise, il n’y a plus que des points de vue, tous également respectables et défendables dans la morne peinture du gris de l’indifférence sur le gris de la modernité. Il n’y a plus que des vérités en miettes, privatisées, des opinions dont les sondages étalonnent la hiérarchie. Entre le règne de l’opinion et l’effet de croyance, il n’y a qu’un pas. L’une et l’autre se fortifient mutuellement. La croyance est une opinion devenue contagieuse, en ce lieu où « l’incroyable peut être cru » : « Je ne crois que ce que je pense pouvoir faire croire ». (Daniel Bensaïd: Le grand Karl est mort http://danielbensaid.org/Le-grand-Karl-est-mort#nb1).

"Le ridicule qui ne tue plus met mal à l'aise"

Tous les jours apportent leur moisson de « nouvelles » où le ridicule « qui ne tue plus », depuis belle lurette, « mais il met mal à l’aise… », disait l’humoriste Pierre Desproges.

La dernière nouvelle nous est contée par le service de propagande du Palais de Carthage du dernier Bey de Tunis: Essebsi.

Recevant le bureau du syndicat national des journalistes tunisiens avec à sa tête Néji Baghouri, nous avons assisté à un Bey récitant les « 60 hizbs » (soixante sourates du Coran) de la bonne gouvernance; avec toujours le doigt pointé sur ce qu’il privilégie dans cette dernière: « le respect de la souveraineté, du drapeau… », bref la fameuse « Heybet Eddaoula » (césarisme), chère à notre nonagénaire, puisqu’il en est la personnification. 

N’oublions pas que notre « Bey » a, à son compteur, la plus longue longévité, en poste commandé, outre son âge canonique, que d’aucuns lui jalousent; il fait figure de dinosaure de la « siyassa », très mauvaise traduction de « Politique » en arabe. 

Au point de paraître increvable. 

Le plus vieux chef de tribu africaine 

Rappelons que depuis la mise à la retraite forcée de Mugabé, le triste sire qui commandait au destin du Mozambique, nous nous retrouvons à avoir le privilège d’être « présidentialisé » par le plus vieux d’entre les « chefs de tribus » africains, quatre vingt douze balaies…

Cela nous remémore le slogan griffonné par des mains anonymes mais surement très jeunes, au lendemain de la première séquence de notre grand chambardement de l’hiver 2010/2011: « Notre révolution a été accomplie par les jeunes et ce sont les grabataires qui en profitent »… 

Et quelle fut la réponse de notre secrétaire général des journalistes, aux diatribes de « Si El Béji »: ce dernier compara « le journalisme » et par voie de conséquence « les journalistes », aux capteurs d’anomalies dans un tableau de bord d’un véhicule. Le travail journalistique a été résumé comme un « détecteur de panne ».

L’image en soi n’est point détestable, elle révèle simplement dans quel état d’esprit s’échinent la corporation des journalistes qui souffrent mille et une misères à tout bonnement survivre de leur métier. 

Un journalisme « lanceur d’alertes »! 

Pourquoi pas. Mais à regarder de près, la production quotidienne, nous sommes loin du compte.

Les devantures de kiosques à journaux parlent d’eux mêmes. En plein chambardement, dont on fête la septième années, ce sont les mêmes titres, du temps de la dictature, qui trônent. 

Lorsque l’on se rabat sur la « presse numérique », le constat n’est guère réjouissant. Entre les titres financés par des brasseurs d’affaires, ceux qui vivotent de financements « étrangers » (type ONG) et qui dépendent de ce fait de leurs pourvoyeurs et les « humeurs », parfois indigestes, souvent illisibles, qui inondent les fameux « RS » (réseaux sociaux) le compte est loin de correspondre ne serait-ce qu’au statut défendu par Néji Baghouri de: « lanceur d’alerte ». 

Vérités en miettes

Plus généralement, en matière d’édition, le monde du livre brille par la maigreur de la production. 

En sept années de révolution, nous n’avons pas assisté à la parution d’un titre d’ouvrage qui ait réveillé des discussions et des débats sur « la panne » qui caractérise la présente séquence révolutionnaire.

Parce que ce qui caractérise, particulièrement, ce moment précis est pour reprendre la formule de mon ami Bensaïd celle: « des points de vue, tous également respectables et défendables dans la morne peinture du gris de l’indifférence sur le gris de la modernité. »

Nous en sommes là à démêler l’écheveau d’une « vérité en miettes ».

Le paysage télévisuel qui est, lui-aussi, à l’image de la presse écrite ou numérique, se goinfre de « débats » où  

« entre le règne de l’opinion et l’effet de croyance, il n’y a qu’un pas. L’une et l’autre se fortifient mutuellement. La croyance est une opinion devenue contagieuse, en ce lieu où « l’incroyable peut être cru » : « Je ne crois que ce que je pense pouvoir faire croire ».

La dernière sortie médiatique de Youssef Seddik, aux côtés de la très médiatique Olfa Youssef confirme cette consanguinité du « règne de l’opinion » et de « l’effet de croyance ». 

Au duo Seddik-Youssef devenus spécialistes de la chasse aux « tabous dans l’islam », rétorquent des « prédicateurs wahhabites », appointés par les deniers qataris et autres et portant « soutane » cousus de fils d’or dans une transe « ou l’incroyable peut être cru ». 

Alors que le mois de janvier 2018 a vu, comme les mois de janvier des années précédentes, de véritables soubresauts de ceux et celles qui n’en peuvent plus de cette vie rabaissée au stade animal, nos contradicteurs « modernistes » et « conservateurs » se perdent en guerres picrocholines, eux qui ont le ventre plein. 

Pendant ce temps nos journalistes, réduit à la fonction subalternes de voyants de tableaux de bord n’arrivent même pas à faire s’allumer les loupiotes de prévention d’un moteur qui menace la panne sèche.

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