La montagne judiciaire «indépendante» tunisienne accouche d'une souris

Récit des révolutions confisquées. Mais si elles furent confisquées, elles ne furent point anéanties.

Nous y voilà! la montagne judiciaire "indépendante" tunisienne a accouché d'une souris.

A quelques jours du deuxième tour de la présidentielle qui devrait se déroulait le 13 octobre, le magnat des médias et de la publicité est relaxé des accusation de "blanchiment et évasion fiscale". 

La question qui vient en premier: pourquoi l'avoir alors arrêter? Quelle est la teneur des accusations qui ont décidé de sa mise sous les verrous, lui et son frère qui a échappé de manière opportune à l'arrestation, se présentant "clandestinement" aux élections législatives et obtenant, au nez et à la barbe de la justice, un strapontin dans la future assemblée nationale. Vous avez dit "justice libre et indépendante!"

Mais nous vivons au pays d'Ubu Roi. 

Au Pays d'Ubu

Voilà un Etat, la Tunisie, qui a connu un grand chambardement dont les secousses ont ébranlé la quasi totalité du bien nommé "Monde arabe" et vit tombé quelques têtes de dictateurs se pensant invulnérables dans des "répumonarchies" tenues de mains de fer; cet Etat d'où jaillit l'étincelle de ce que les Européens, un tantinet donneurs de leçons, ont désigné par "Printemps arabes", indiquant par là même que les arabes venaient à peine de franchir la mi-temps du XIXe siècle en mettant leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs: les quarant-huitards européens. Pourtant ce même Etat, qui continu à être désigné par ces mêmes "occidentaux" d'"exception démocratique", puisqu'il vient d'organiser sa troisième joute électorale en moins de huit année, cet Etat donc, puisqu'il faut rappeler une évidence très vite oubliée, a vu sa "révolution confisquée" depuis les premiers mois de son déroulement. 

C'est même le titre d'un livre d'un ancien journaliste de Médiapart, Pierre Puchot, bien documenté, où il écrivait: "Cinq mois après la chute de Ben Ali, il est clair que le "ménage" promis n'a pas été fait. La plupart des directeurs généraux du ministère (de l'intérieur) occupaient un poste opérationnel important sous Ben Ali"…  

Voilà ce par quoi il est de toute urgence nécessaire de commencer: la contre-révolution a "confisqué" notre révolution dès la nomination de celui qui voulait s'affubler de la "jeba" du nouveau Bey de Tunis, imitant jusqu'à la caricature, jusqu'aux mimiques de son mentor: Bourguiba, nous avons parler de Béji Caïd Essebsi. 

Lui et les siens ont tenté d'être les derniers remparts d'une Destourie moribonde. 

Les Frères musulmans et les « démocrates » béquilles de la Destourie

Leur ont servi de béquilles parce que leur ADN est celle d'une mouvance politique, la plus ancienne du Monde arabe, faite de bric et de broc idéologique et ce depuis sa fondation en 1928 par Hassen El Banna qui reçu, pour sa toute petite formation, une aide financière substantielle de la compagnie anglaise gérant le canal de Suez, sans compter le soutien de la monarchie de Farouk où notre Banna avait ses entrées. Cela n'a pas changé. Depuis au moins 2011, notre confrérie Frère-musulmanes renoue avec cette vieille tradition de financements occulte qui lui permet une occupation des terrains de l'aide charitable, véritable achat de voix pour les courses à l'échalote électorale.   

Et pour ne pas être en reste nos "démocrates" ou ceux qui enfilèrent ce costume après avoir été de fiéfés "staliniens", "mao-staliniens", suppôts des Assad, Khadafi et des Saddem, se transformèrent en danseuses du ventre faisant la courte échelle tantôt aux uns tantôt aux autres au grès des maroquins ministériels promis, ou de simples strapontins diplomatiques miroités.

Notre révolution fut confisquée et ce depuis l'année 2011. Et elle ne le fut pas qu'en Tunisie. 

En Egypte, un Bonaparte au petit pied a transformé le pays en prison à ciel ouvert après avoir assassiné des milliers de manifestants pacifiques. 

En Syrie, le bourreau, dernier rejeton des Assad a décidé que la Syrie devait revenir à l'âge de pierre avec l'aide de ses soutiens russes et iraniens. 

Au Yémen, c'est la coalition dirigée par les roitelets saoudo-émiratis qui a mis le pays à feu et à sang et enfin en Libye, c'est avec le soutien financier et matériel et des roitelets sus-mentionnés et celui de la puissance impériale française qu'un ancien milicien de Khadafi, proclamé maréchal Haftar, perpétue une guerre civile meurtrière.

Et si elle fut confisquée, notre révolution ne fut point anéantie. 

Parce que ni  feu Caïd Essebsi, ni Haftar, ni Sissi, ni Assad, ni Abed Raboo, ni les roitelets MBS et MBZ n'ont remporté la guerre alors qu'ils ont indéniablement gagné plusieurs batailles.

Une Révolution  "arabe"!

La principale raison provient du fait ignorée volontairement par énormément d'analystes et de commentateurs que cette révolution est "arabe"; que le séisme frappe l'ensemble du continent en écho et répercussion des contradictions accumulées par des Etats "Thermidoriens" ayant épuisé leur capacité de tenir en laisse les masses peuplant ce croissant de lune géographique (symbole de beaucoup de drapeaux de ces Etats). Parce que ces dernières renouent avec une histoire de luttes et de résistances occultée par les satrapes au pouvoir; mais aussi parce que ces masses sont au diapason des luttes planétaires contre le capitalisme sous ses nouveaux oripeaux appelés "libéralisme". 

Nous ne pouvons lire les évènements se déroulant actuellement en Tunisie sans les relier au formidable soulèvement des masses qui se déroule depuis plusieurs mois en Algérie bouleversant un agenda tenu par l'institution militaire qui désirait présenter une véritable momie en la personne de Bouteflika à sa propre réélection. Et voilà une Algérie meurtrie par une décade de massacres organisés par la même institution militaire, celle des années quatre vingt dix, qui reprend le chemin des luttes et de la résistance.

Nous ne pouvons ignorer les liens tissés par l'histoire où le Rif marocain se soulevant contre l'oligarchie monarchique apporte sa contribution aux soubresauts qui frappent l'ensemble de la région. 

On va bientôt fêter le centenaire de la victoire des maquisards Rifains à Anoual, en juillet 1921, qui ont défait l'armée espagnole et ébranlé l'armée française faisant de leur acte celui de "précurseurs" comme l'hommage que leur rendit le dirigeant vietnamien: Ho Chi Minh. Ils ouvrent, par cet acte fondateur, la brèche de la lutte anti-coloniale à l'échelle de l'ensemble du monde colonisé. 

A la même époque des quêtes d'argent s'organisent en Algérie, en Tunisie et même en Inde pour soutenir Abdelkrim et les siens dans la guerre d'anéantissement menée par les armée espagnoles et françaises et ce par l'utilisation de bombardement chimique des place fortes de la résistance. 

Et comment ne pas signaler la permanence de la révolution palestinienne malgré les trahisons et la pusallinimité de ses responsables et surtout la nature coloniale spéciale du sionisme qui représente la dernière tête chercheuse en matière de répression coloniale, servant aussi vite de modèle à l'ensemble des Etats impérialistes protecteurs de cette tête de pont placé au coeur du monde arabe.  

Motifs d'espoir

Mais face à ce tableau assombri par les défaites accumulées durant ces huit années, des motifs d'espoir maintiennent la tête de notre révolution hors de l'eau. 

Au Soudan, un dictateur Frère Musulman, El Béchir, est tombé suite à une formidable mobilisation des masses dans un scénario décrit par Lénine:  "Si la révolution a triomphé si vite et – en apparence, pour qui se contente d’un coup d’œil superficiel – d’une manière si radicale, c’est uniquement parce que, en raison d’une situation historique d’une extrême originalité, des courants absolument différents, des intérêts de classe absolument hétérogènes, des tendances politiques et sociales absolument opposées se sont fondus avec une « cohésion » remarquable ».

Ce scénario fut celui des révolution scandées en Tunisie, en Egypte, en Libye, au Yémen, en Syrie et aujourd'hui au Soudan, en Algérie et au Maroc. 

Jamais dans notre histoire contemporaine nous n'avions eu des soubresauts comparables à ceux qui ont rythmé simultanément cette dernière décade. 

D'abord parce que sur le plan démographique nous avons assisté à une véritable révolution démographique faisant passer cette région en moins d'un siècle de cent à quatre cent millions d'âmes. Que sur le plan de l'éducation alors qu'à l'orée des indépendances nous comptions les diplômés de l'enseignement supérieur par centaines (environ un millier au lendemain de la vague d'indépendances pour ce qui est du Maghreb) nous comptons par millions les diplômés de ce même enseignement supérieur au chômage (environ un million cinq cent milles rien que pour le Maghreb). 

Il n'y a pas un domaine scientifique où nous ne trouvons pas de jeunes de ces régions pouvant soutenir la concurrence dans leur domaine respectif avec le reste du monde. Dans les domaines de la création littéraire, dans celui des arts plastiques, du théâtre, du cinéma, de la musique les talents sont à profusion. 

Sans oublier que l'ensemble de ces Etats encore sous la coupe d'oligarchies monopolistes et rentières a vu leur population devenir majoritairement citadine après avoir été majoritairement paysanne et tribale.

Révolution permanente

C'est à un processus de révolution permanente que l'on a assisté durant le demi-siècle écoulé. Une révolution permanente qui a changé la face de cet partie du monde. C'est ce qui explique la radicalité prise par les soulèvements à l'oeuvre et l'ampleur des secousses tectoniques qui frappent la région.

Et dans une perspective du temps long de l'histoire de cette région, on peut parler de la fin du long cycle de domination coloniale et néo-coloniale. 

Ce fut d'abord la domination ottomane et son despotisme tout oriental. Suivi par la colonisation occidentale vécue de bout en bout comme une bravade résumée dans les paroles de Bonaparte qui a ouvert la voie de la colonisation en Egypte au début du XIX siècle résuscitant Aladin par ces paroles: "Aladin reveilles toi! nous sommes de retour"…

Cela indique ce que seront les bases de la dite colonisation qui alliera le sabre au goupillon.    

Enfin nous avons la dernière période qui fut l'apanage de la contre-révolution coloniale qui a instauré après une courte période d'indépendance effective de véritables régimes thermidoriens.

C'est à la lumière de ce temps long de notre histoire que l'on peut apprécier les évènements qui se déroulent dans notre région. 

 

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