Bourguiba et son héritage

La dictature de Bourguiba continue à peser de tout son poids sur le présent et la querelle à propos de la question linguistique et la nécessaire maîtrise d'une langue rénovée, dépoussiérée, ajustée aux outils d'échange contemporains en est l’une des conséquences.

Bourguiba et son héritage.

 

Deux thèmes se télescopent en ce moment et agitent le landerneau médiatique tunisien: la figure de feu le "Combattant Suprême", Habib Bourguiba et la énième résurrection de la querelle linguistique autour des priorités à donner aux moyens de communication, "El Derija" ou bien "El Fosha"…

 

Démiurge ou Dictateur?

On reproche au porte-parole de la coalition "El Karama", Seifeddin Makhlouf, sur différents plateaux radios et télévisions, de porter des critique acerbes à l'encontre de notre ancien "Combattant Suprême",  traitant ce dernier de "dictateur", ayant, durant son long règne, "fait couler le sang des tunisiens" en plusieurs occasions. S'il y a un sujet sur lequel on peut s'accorder avec le porte parole d'El Karama pour réaffirmer que le premier président d'une Tunisie sortie des griffes directes du colonialisme fut un "dictateur", c'est celui-ci. Pour le reste, venant d'un "social-libéral" qui ne rate pas une occasion pour s'attaquer à l'UGTT pour pointer le responsable central de la crise économique dans le pays, et en même temps nous ressortir les vieilles ficelles du Benalisme avec Sama Dubail et son projet criminel d'urbanisation de l'ancien port de Tunis, ou pour reprendre l'affirmation de l'un de ses affidés sur El Jazira dans l'émission El Itijah El Mouakes que "ce sont les 40 000 grèves! qui ont mis l'économie en berne", nous pouvons croiser le fer d'un débat qui dépasse l'ambition de cet article.  

Souvent les cris d'orfraie poussés par les thuriféraires de Bourguiba cachent mal leur peur panique de voir, enfin, leur idole, dépouillée de sa stature déifiée et, redevenant humain parmi les humains, subir un retour critique de ses actes pour la période où il s'auto-proclama "Combattant Suprême", ayant façonné "à partir d'une poussière d'individus, une Nation".   

 

La statue équestre ne vaut pas absolution! 

Qu'un de ses aficionados, Beji Caïd Essebsi, sorti de sa retraite, à un âge canonique, pour servir de dernier bouclier de la Destourie, après la chute du "Caporal de sous-préfecture", provoquée par le grand chambardement de l'hiver 2010-2011, marque son quinquennat présidentiel, par un symbole: la réinstallation de la statue équestre de Bourguiba, déboulonnée par Ben Ali, ne vaut pas absolution des crimes commis par ce dernier.

Même les tentatives de mimer et singer ce dernier, par celui qui voulait endosser un costume trop large pour ses épaules, ne firent que virer à la mascarade. N'est pas Bourguiba qui veut! 

Cette situation est caractéristique des périodes transitoires quand l'ancien monde résiste encore à la chute et que le nouveau peine à éclore et qu'entre ces deux moments s'ouvre une période où s'agitent frénétiquement des pantins désarticulés.

La posture des thuriféraires de Bourguiba est une réaction d'auto-défense des couches sociales bourgeoises qui se sont épanouis à l'ombre de la dictature bourguibiste et arrondis leur pactole par la privatisation de l'Etat détenue par une Destourie qui a réussi à faire le vide autour d'elle.

Revenir de manière critique sur les trois décennies d'un règne qui démarre avec la liquidation des partisans de la lutte armée, unis à l'échelle des trois colonies d'Afrique du Nord pour la construction d'un Etat unifiée à l'échelle de la région maghrébine, (un millier de  morts chez les Fellagas selon les estimations les plus avérées, rien qu'en Tunisie), en passant par l'édification d'un véritable Etat policier coupable au moins de deux massacres, l'un à l'occasion de la grève générale de janvier1978 et l'autre à l'occasion de l'Intifada du pain en janvier 1984; où on a assisté, à chaque fois,  au déchainement des forces de répression (armée, polices, milices destouriennes) qui se sont données à coeur joie pour juguler la révolte de la jeunesse et des masses populaires en assassinant et en emprisonnant par centaines. Revenir sur cette histoire non digérée, c'est rafraichir la mémoire des amnésiques, c'est réparer une injustice à l'encontre des victimes, et elles furent nombreuses et enfin réécrire notre histoire en ré-éclairant les zones d'ombres, en la dépoussiérant de toutes les falsifications officielles.  

 

Mort physique du bourguibisme.

C'est à la sauvegarde de la privatisation de l'Etat que s'attachera le promoteur du "Coup d'Etat médical". Son règne qui maintient les mêmes procédés de terreur, voir les accentue, de l'ère bourguibiste, ne put se prolonger que grâce aux crises qui ont frappé nos voisins algériens et libyens et qui ont duré dix années chacune. Sans oublier la spéculation foncière qui a atteint son summum durant cette période. D'ailleurs la fin de règne de Ben Ali est concomitante avec la fin des crises algériennes et libyennes et l'épuisement du cycle de spéculation foncière par la presque privatisation totale des terres disponibles.

La mort physique qui a emporté, à quelques jours d'intervalle, le nonagénaire ayant servi de bouclier à une Destourie, en complète déconfiture, et le dictateur dans son exil saoudien est plus qu'un symbole. Elle signe la mort physique du long règne bourguibiste.

 

Etat ou Nation?

L'élection de Kaïs Saïd à l'occasion des dernières présidentielles avec un score de 72,78% peut être interprété comme une volonté des larges masses de tourner la page de toute une époque. La formidable campagne citoyenne de nettoyage des quartiers, qui a suivi l'élection, en est une parfaite illustration de cette volonté populaire de balayer la souillure qui a recouvert notre passé.

C'est l'occasion de revenir sur une grande imposture qui a duré plus d'un demi-siècle: Bourguiba a-t-il créé comme il le prétendit "une Nation" en transformant "une poussière d'individus"? Et l'Etat qui porte le nom de: "République  Tunisienne", avec une emprise bureaucratique totale sur la population, jamais réalisée dans le passé de cette région qui fut soumise à deux dominations durant les quatre derniers siècles, l'empire ottoman et l'empire français, et dont les frontières définitives furent l'oeuvre de la dernière colonisation française; cet Etat était-t-il le seul possible envisagé au sortir de la révolution anti-coloniale? ou existaient-il d'autres possibles contre lesquels se sont nouées des coalitions opportunistes pour les empêcher d'éclore?

Les thuriféraires qui s'excitent aujourd'hui lorsque l'on tente de vouloir porter un éclairage critique à propos de leur idole et ses prétentions de démiurge sont les mêmes à inventer à la "Nation Tunisienne" les mythes multi-millénaires de son existence. Pour ce qui est de "l'Etat tunisien" moderne, ils n'ont aucune gène à contredire leur maître en inventant une quasi généalogie avec la dynastie husseinite et sa ribambelle de beys despotes ou mercenaires pour ceux qui ont collaboré avec les autorités coloniales et dont le dernier rejeton, Lamine, fut renversé par Bourguiba en personne. 

Revenir sur notre histoire contemporaine dont l'écriture ne fut que celle des "vainqueurs" est un droit légitime. Démolir les mythes construit autour du "Combattant suprême" est un acte de récupération de notre dignité. 

 

Derija ou Fosha? les dessous d'une querelle. 

En quoi cette querelle historique a à voir avec la querelle linguistique? 

Là aussi l'élection de Kaïs Saïd est un symbole en défense de notre langue: la langue arabe. Voici un président qui a décidé, seul contre tous, de ne s'exprimer dans ses interventions publiques qu'en "Fosha", notre langue arabe écrite et que d'aucun prétend ne pas être facile d'usage au quotidien. Pour preuve reprennent en coeur les adeptes de la "Derija" (la leur bien entendu…), tout le monde ne s'exprime qu'au travers de cet idiome dans la vie de tous les jours. Certes. Les mêmes voulant apporter de l'eau au moulin de leur argumentaire nous propose de comparer notre situation linguistique à celle bien entendu de notre ancien colonisateur: la France et sa langue: le français. 

Rafraichissant la mémoire de ces derniers en leur rappelant que le premier acte exécuté par les envahisseurs français fut la destruction systématique de tout le réseau d'écoles coraniques qui couvraient l'ensemble nord africain. Car les colons voulaient en finir avec le véhicule du sentiment d'appartenance à la communauté musulmane, seule identité supérieure à l'identité citadine, l'appartenance aux cités urbaines et l'identité tribale, seules identités sectaires construites durant la longue période de sommeil civilisationnel qui suivit les deux périodes de plusieurs siècles qui ont vu l'unification de l'ensemble nord-africain sous les deux empires des Mourabitouns et des Mouahidouns. L'apprentissage de la langue arabe à travers la récitation par coeur du Coran, non seulement donnait à l'enfant, en bas âge, la maîtrise d'un véritable corpus linguistique, elle développait cher lui un véritable imaginaire tiré des fables et mythes que renferme le livre saint. Dans une société basé sur l'oralité, cette apprentissage influençait les idiomes qui découlent de la langue mère et qui s'intitulent: "Al Derija" ("ce qui découle de"). D'où la floraison des "Derija". Contrairement à ceux qui affirment qu'il n'existe qu'une "Dérija" et qu'il généralise, par exemple, à l'ensemble du territoire tunisien pour pérorer qu'il existe une "langue tunisienne" par opposition aux "Dérija" des territoire algérien, marocain, libanais ou égyptien, il y a autant de "Dérija" qu'il existe de régions et de latitudes dans tous les Etats arabes post-coloniaux.

 

Etat "Thermidorien".

Ignares en histoire et en géographies les thuriféraires défenseurs de l'existence d'une "langue tunisienne" oublient un détail, les Etats nés du long cycle de luttes contre la dernière colonisation sont tous, sans exception des Etats "Thermidoriens". 

Qu'est-ce que cette dénomination de "Thermidorien"? On a intitulé la restauration napoléonienne, après la révolution française, une contre-révolution "Thermidorienne"; c'est-à-dire que Napoléon a restauré l'Empire en  s'auto-proclamant "Empereur", et en semant, à l'échelle européenne, ce que l'écrivain Yves Benot a intitulé, dans l'un des nombreux livres, "La démence de Napoléon". 

Dans une dialectique qui rappelle celle que nous avons subi à l'époque de la colonisation française, tout en semant sa terreur avec ses guerres dévastatrices de l'Europe, notre Napoléon impose dans les territoire conquis un nouveau code, (ou constitution), dit "Napoléonien", qui le plus souvent était "plus libéral" que les codes (ou constitutions) existants dans les monarchies despotiques défaites.

Pour la petite anecdote historique, les jeunes étudiants démocrates qui s'intitulaient "Jeunes Hégéliens" et parmi lesquels l'on trouve, entre autres, les jeunes Karl Marx et Friedrich Engels furent, au tout début de leur immersion en politique, des supporters de Napoléon à travers leur idole Hegel qui théorisa l'apport de la révolution démocratique française à l'ensemble des révolution démocratiques européennes contres les despotismes monarchiques. Les "Jeunes Hégéliens" défendaient les lois promulguées par le code napoléonien durant l'occupation de certains territoires allemands, dont la Rhénanie, dont étaient issus nos deux étudiants, Marx et Engels, et dont la "Sainte Alliance" monarchique a commencé son détricotage à la suite de la défaite de Napoléon pour revenir aux codes despotiques antécédents.

Dans notre Afrique du Nord, tous les Etats issus de la lutte pour l'indépendance ont vu, après une période transitoire de luttes intenses où les adversaires du néo-colonialisme furent éliminés physiquement, une véritable restauration "Thermidorienne", que ce soit avec Bourguiba en Tunisie, avec les monarques Mohamed V et son successeur Hassen II, au Maroc, et enfin en Algérie avec Boumedienne et le coup d'Etat de son "armée des frontières". Certes le fameux "Thermidor" comme toute contre-révolution ne s'installe pas avec une baguette magique et la situation des trois anciennes colonies, ayant des spécificités propres du fait de leurs divisions par le colonialisme, ont connu des phases transitoires propres à chaque situation particulière. En Tunisie, Bourguiba qui élimine physiquement les Fellagas avec l'aide de l'armée française présente sur le territoire ( rappelons le chiffre, car il est effarant rapporté à la population tunisienne de l'époque qui comptait à peine trois millions d'âmes: un millier d'assassinés) se trouve au début des années soixante avec une économie exsangue et un nouvel Etat en quasi-faillite. Pour se remettre en selle, il n'a d'autres choix que de s'appuyer sur le programme de la centrale syndicale: l'UGTT dont le secrétaire général est Ahmed Ben Salah; ce même programme rejeté, une première fois, lorsqu'il s'imposa, avec la complicité de la France, à la tête du pays. 

 

Bourguiba joue au Machiavel.

En parfait Machiavel, il permet à Ben Salah de mettre en route un véritable programme de transformation radicale inspiré du programme de la Résistance en France à la fin de la seconde guerre mondiale avec nationalisations des secteurs clés de l'économie et la planification de l'édification des principales infrastructures qui permettent au pays de se doter d'une véritable assisse couvrant les secteurs de l'enseignement, de la santé publique, des secteurs financiers, industriels et agricoles etc... C'est le moment où se réalise un véritable décollage économique du à la planification de type "socialiste". Mais cette planification porte en elle le poison qui lui sera fatal: c'est une planification pyramidale, à la "soviétique": du sommet vers la base, où les masses laborieuses devaient s'en tenir aux directives des bureaucrates sans aucune possibilités d'initiatives autonomes. Les conditions d'arriération dues à la longue nuit coloniale, le manque drastiques de cadres ayant les compétences requises, étant donné que l'on commençait à peine à mettre en place les filières de formations, renforça cette tendance classique de voir grimper dans la hiérarchie du pouvoir, à tous les échelons, les arrivistes, opportunistes, et toutes sortes de larbins, de lèche bottes et lèche culs.  

C'est cette coterie de bureaucrates embourgeoisés et enrichis dans les coulisses des transactions financières autour de l'importation qui vont pousser notre Machiavel Bourguiba à arrêter Ben Salah, en le faisant condamner à dix ans de travaux forcés pour "haute trahison" et à commencer à détricoter, par la privatisation, tout les services publics au plus grand profit de ses nouveaux thuriféraires. Le visage de ces derniers est condensé dans la figure de l'ancien Président de la Banque Centrale: Hedi Nouira, nommé premier ministre. C'est la figure même de l'homme d'Etat affairiste. Il organisait d'après la légende de somptueuses fêtes à chaque milliard engrangé. Frappé d'une congestion cérébrale, il quitte définitivement la scène remplacé par un ectoplasme du nom de Mohamed Mzali, ancien ministre de l'enseignement. 

C'est sous le gouvernement de cet ectoplasme de Mzali que l'on assistera à une guerre de dix années entre les différentes cliques de la nouvelle "Lumpen-bourgoisie" pour le dépeçage du pays. Et c'est durant ces dix dernières années que notre "caporal de sous-préfecture", Ben Ali, placé par la sénilité avancée d'un Bourguiba aux avant-postes de différents départements des ministères de police, tisse ses liens jusqu'à devenir Ministre de l'intérieur! et Premier Ministre! et fini par donner le coup de pied de l'âne à son mentor par la grâce du coup d'Etat "Médical". 

Les Etats "Thermidoriens" ont entamé une écriture de l'histoire "officielle" mettant en exergue les particularismes en gommant les traits communs de la longue histoire de cette Afrique du Nord. Ils éliminèrent systématiquement tout ce qui portait ombrage à leur récit et réclamèrent d'une génération d'historiens aux ordres, l'inscription dans le marbre de leur falsification des faits pour les faire correspondre aux canons sanctifiés par les nouveaux maîtres du pays. C'est ainsi que se construisirent les légendes et mythes de nos "valeureux dirigeants" présentés comme des "sauveurs" par une générations de panégyristes. Que l'on se remémore ces scènes où une armée de comparses, à l'occasion de l'anniversaire de Bourguiba, tressaient des louanges dithyrambiques tissées d'hypocrites flagorneries.

 

Derrière la bataille linguistique, la lutte de classes.

Sur le plan linguistique une passe d'armes a lieu dès les premières années entre différents protagonistes de méthodes d'enseignement. On a le camp de la défense d'une "arabisation" menée à marche forcée. Ces derniers soutenaient un enseignement totalement arabisé promu selon les canons classiques et appuyé sur des pédagogies réactionnaires qui reflètent leur position sociale. 

D'autres appuyaient un enseignement bilingue, arabe/français où, au final, l'enseignement de la langue arabe fut réduit à la portion congrue, le français devenant de fait la principale langue pour les matières scientifiques et techniques. 

Aucun débat de fond ne fut entrepris pour dégager un consensus à propos de la méthodologie pédagogique en partant d'un état des lieux où tout était à construire (formation des pédagogues, rénovation et innovation en matière de modalités d'enseignement). Ce fut en réalité une bataille politique se travestissant derrière la bataille linguistique. Les premières victimes furent les jeunes enfants ayant a subir des décisions imposées par des bureaucrates des ministères de l'enseignement en application des humeurs des coteries politiciennes ayant le vent en poupe. Quant le vent souffle au profit des "modernistes" (comptant souvent dans leurs rangs de véritables francophiles), les réformes viseront à privilégier la langue française comme langue principale de l'enseignement. Quant ce sera aux tour des "traditionalistes", les réformes tenteront d'amoindrir la place de la langue française, sans apporter la moindre rénovation des méthodes pédagogiques nécessaire pour redonner à la langue arabe son lustre.

C'est cette bataille qui se reflète dans la topographie des "parlers" en usage dans notre pays. Et cette situation n'est pas nouvelle. Elle nous provient des luttes incessantes qui ont traversé les siècles entre les centres de pouvoir "citadins" et le pays "siba", pays des tribus souvent nomades, qu'aucunes frontières ne bornaient si ce n'était les portes des cités qui se fermaient à tout "étranger" à la cité, le soir venu. Sans rentrer dans tous les détails historiques, on a en Tunisie un parler dit "tunisois", fruit de la domination de la ville de Tunis, siège de nombreuses dynasties despotiques, sur le reste du pays. Les citadins se voulant d'extraction noble ont travaillé à se distinguer par une phonétique qui leur est propre et des ajouts à la langue arabe parlée en provenance des différents envahisseurs: espagnols, ottomans, italiens et français. 

Finalement, lorsqu'il s'est agit de bâtir un arsenal de propagande à travers la fondation d'une radio nationale et plus tard d'une télévision le parler adopté fut celui des "Tunisois", à l'exclusion des autres parlers, auxquels on a consacré quelques émissions "ethniques" comme des colons qui donneraient la parole à des minorités ethniques.  

Sauf que les locuteurs en "Derija" se recrutaient dans les couches sociales ayant accès à l'enseignement coranique dont l'un des piliers étaient l'université de la mosquée Ezzitouna, fief des familles, citadines en majorité, gardienne du temple théologique, de ses prébendes et autres avantages sonnant et trébuchant. 

L'état des lieux sur le plan linguistique est le reflet de l'époque marquée par le grand chambardement révolutionnaire. La lutte de classe se conjugue aussi au niveau linguistique. La profusion de médias, radios et télévisions et plus récemment l'internet est l'occasion de voir s'épanouir des sabirs qui s'éloignent de plus en plus des canons respectueux des règles qui régissent une langue au niveau grammatical, syntaxique ou sémantique.

 

"Françarabich!"

On en vient à subir des intervenants parlant en "françarabich", une mixture de mots français, de mots arabes issus du lexique classique ou de l'une des "Derija" ainsi que des mots français passés à la moulinette phonétique arabe. Sur l'île de Malte qui a longtemps vu ses citoyens s'exprimer dans l'un des idiomes proche du "tunisois", vestige de l'occupation de l'île par différentes dynasties de la Régence de Tunis, on en arrive aujourd'hui à ne s'exprimer que dans ce l'on appelle las-bas le "Maltish", un sabir composé de mots d'origine arabe mixé à des termes italiens et surtout anglais. 

Ce laisser aller linguistique s'est épanoui, déjà du temps de la dictature de Ben Ali, dans les médias sous contrôle de ce que, notre ami, le caricaturiste "Z" appelle les "Ben Simpsoniens", par référence à ces arrivistes mal dégrossis, formant la nouvelle génération de spoliateurs des richesses du pays et dont la vulgarité et la médiocrité n'a d'égale que leur voracité et leur rapacité, . Il connaît une accélération à l'occasion du grand chambardement par le fait même de cette liberté d'expression soudainement découverte par le ban et l'arrière ban des "combattants" de la vingt cinquième heure qui se répandent en diarrhée verbale pour exprimer leur angoisse face à l'inconnu des situations de crises révolutionnaires. C'est à ces incultes linguistiques et politiques d'occuper les ondes et plateaux de télévisions que ce soit pour animer de pseudo débats ou de faire partie de cette nouvelle génération de phraseurs et autres commentateurs qui se font passer pour des journalistes. Les talk show qui poussent comme des champignons sur les écrans (le plus souvent empruntés aux modèles américains ou européens…) s'apparentent le plus clairement aux conversations du "Café du commerce". 

Et comment s'en étonner quand on sait que l'essentiel du personnel de ces institutions médiatiques de même pour les institutions des ministères de l'intérieur ou de l'armée, provient du vivier "bourguibiste". Pour meilleure preuve, nous n'avons pas vu éclore, depuis la fuite du dictateur,  de titres de journaux autres que ceux déjà publiés sous les deux dictatures de Bourguiba et Ben Ali et ils se comptent sur les doigts d'une seule main avec à peu de chose près le même contenu insipide, le style ampoulé et les rubriques concernant les évènements internationaux reprises, in extenso, directement des dépêches AFP… D'où le constat amer d'un vide informationnel que ne peut en aucun cas être combler par les diatribes colportées sur les fameux réseaux sociaux. 

Tout cela a un rapport directe avec la question linguistique et la nécessaire maîtrise d'une langue rénovée, dépoussiérée, ajustée aux outils d'échange contemporains avec toutes ses nuances, sa musicalité comprenant tempo, temps mort, rythme, traits essentiels pour l'ingestion d'une langue comme l'on digère un met d'excellence.         

 

         

   

 

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