Sur les traces du Congrès de Bakou (1920)

« Tous ces vaincus auxquels une dette nous lie », Daniel Bensaïd: Une lente impatience.

 

 

 

« Tous ces vaincus auxquels une dette nous lie » Daniel Bensaïd: Une lente impatience.

 

 

Les deux caractéristiques de la crise révolutionnaire que fut le grand chambardement de l’hiver 2010/2011, c’est à la fois:

- l’extension, en partant de l’étincelle « tunisienne » à cet ensemble que l’on dénomme « Oumma Arabia » (ce qui est improprement traduit par « Nation Arabe ») 

- l’ampleur inégalée de la contre-révolution qui s’est abattue comme une nuée de sauterelles pour contrecarrer le souffle émancipateur d’une révolution qui s’inscrivait dans le long et lent processus de décolonisation. 

Ces deux éléments sont la trame qui indique en pointillé le contour du programme stratégique à construire pour que la répétition générale de l’hiver 2010/2011 puisse enfin débouchée sur un « Printemps » des peuples de cette région. 

 

Une répétition générale.

L’extension du chambardement révolutionnaire découle de cette unité façonnée dans le feu de l’action de résistance à la colonisation capitaliste occidentale depuis 1830, date du premier des longs massacres qui vont ensanglanter notre « Maghreb » et notre « Machrek » à l’époque contemporaine.

Pour rappel cette colonisation armée et ces massacres ont été accomplis avec la bénédiction d’une église catholique qui trouva dans cette aventure le prétexte de renouer avec la tradition des « croisades ». 

Il n’y a qu’à voir le nombre d’églises édifiées au Maghreb par une « République » qui se targuait d’être « laïque ». 

En1930, la Tunisie, sous protectorat français depuis 1881, accueillait à Carthage, le Congrès Eucharistique International. (1) 

40 000 personnes furent réunis à Carthage avec tous les symboles, remis au gout du jour, des fameux croisés. 

Les hasards du calendrier avaient fait qu’il s’était tenu un an auparavant, à Alger les cérémonies solennelles organisées à l’occasion de la conquête d’Alger auxquelles le Président Gaston Doumergue avait déjà assisté. Et là encore la République et le goupillon firent bon ménage.

Le rapprochement entre les deux événements galvanisa les foules musulmanes aussi bien arabes que berbères. 

 « Cette propagande latino chrétienne créa un véritable « électrochoc » culturel dans la population qui s’était sentie agressée ». Elle signe l’apparition de nouvelles franges radicales dans les rangs des oppositions nationalistes au colonialisme. 

 

En ce qui concerne la férocité de la contre-révolution, elle fut à la hauteur:

- du défi que représente la volonté d’unifier les résistances aux dictatures, armées et entretenues par un impérialisme gendarmé en défense de ses intérêts bien compris,

- de ce souffle unificateur qui anime les masses de cette région qui, instinctivement, ont compris l’importance de construire cette unité stratégique, seule capable d’en finir avec la spoliation néo-coloniale.

Elles renouent avec la stratégie mise en pratique par le « Lion du Rif », Abdelkrim El Khattabi au sortir de la deuxième guerre mondiale. Ce dernier, tirant les leçons de l’écrasement de la « République du Rif », première zone libérée au Maghreb qui dura de 1921 à 1926, tenta d’unifier la lutte armée à l’échelle nord africaine. (2)

Abdel Nasser, qui avec d’autres grands résistants tels Ho Chi Minh, Mao Tse Toung ou même Che Guevara ou Castro, se sont inspirés de « l’épopée de sang et d’or » du dirigeant rifain, non seulement assura au vieux résistant jusqu’à sa mort en 1963 au Caire, toute l’aide logistique pour l’accomplissement du projet stratégique de libération commune, mais considéra Abdelkrim comme son mentor en politique. On ne peut comprendre l’évolution de Nasser sans cette rencontre.

 

Un cas d’école.

Jeunes militants, dans les années 70, nous nous mîmes à déchiffrer les hiéroglyphes du cours des révolutions dans les livres et nous finîmes par vivre ce qui y était consigné. 

Nous savions qu’en période révolutionnaire ce qui était évident pour de petites minorités le devenait pour des dizaines de milliers, voir des centaines de milliers d’individus: nature répressive des Etats dont la fonction première est la défense des intérêts des minoritaires classes dirigeantes, les fameuses «1% » de nos sociétés.

Les 28 jours qui séparèrent l’immolation par le feu du jeune Mohamed Bouzizi le 17 décembre 2010 et la fuite du dictateur le 14 janvier 2011, furent un véritable cas d’école.

Les manifestations de plus en plus massives parties de Sidi Bouzid ne purent être arrêtées, ni par les balles des snipers en service commandé, ni par les flics qui finirent par tomber l’uniforme au lendemain de la chute de Ben Ali pour se fondre dans la masse, évitant ainsi d’être pris pour cible.

 

« Ceux d’en haut ne pouvaient plus gouverner comme avant et ceux d’en bas ne voulaient plus être gouverner comme avant. » (Lénine) S’ouvre une plus ou moins longue période de crise où l’affrontement des classes s’exacerbe. Où les couches intermédiaires hésitent, tergiversent et ne savent quel camp soutenir: ceux du travail, de ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre ou bien le camp des détenteurs du capital, de ses lobbys et réseaux.   

Le vent de liberté qui souffla à ce moment fini par déborder les frontière de la petite Tunisie pour embraser l’ensemble arabe.

La chute, tel un domino des dictateurs, après celle de Ben Ali, le dictateur tunisien, de Moubarak l’égyptien, de Kadhafi le libyen, et de Ali Abdallah Salah le yéménite était le signe que face aux mobilisations de masses aucune force dictatoriale ne pouvait résister longtemps. 

Le phénomène « Dégage! » qui, durant quelques semaines, s’empara des foules de travailleurs et de salariés revendiquant le droit de virer leurs responsables, voir de fourrer leur nez dans la gestion des entreprises et des administrations étatiques et municipales fut l’une des facettes d’un véritable cas d’école de crise révolutionnaire.

On a vu la masse des salariés obtenir par leurs mobilisations au moyen des grèves et occupations, la satisfaction des principales revendications avancées. Que ce soit  l’augmentation des salaires, la réintégrations des personnels précaires dans l’entreprise, la démission des dirigeants corrompus.

En cela, ce moment de la mobilisation fut un véritable cas d’école.

 

« Le pouvoir à porter de mains! »

L’incapacité du vieil édifice gouvernemental chancelant de trouver une solution institutionnelle sous les coups de boutoir des occupations de Casbah I et Casbah II était une démonstration limpide propre aux périodes de crises révolutionnaires où « le pouvoir est à portée de main », ou bien que ce « pouvoir ne demandait qu’à être ramasser ». Et l’on peut considérer que la fenêtre de tir ne dura que quelques semaines où les possibles étaient nombreux. 

 

Autour de la centrale syndicale l’UGTT, véritable « proto-parti » et l’une des spécificités « tunisiennes »,  qui manqua aux autres mouvements révolutionnaires de la région , s’aggloméra l’ensemble des forces « progressistes » pour former un véritable contre-pouvoir qui pouvait rappeler le phénomène des « Soviets » de la révolution d’Octobre dont on fêtera, l’année prochaine 2017, le centenaire.

Mais un « Soviet » même majoritaire ne peut prendre en charge une stratégie de prise de pouvoir parce qu’il est traversé de nombreuses influences contradictoires. 

Il est le lieu de rassemblement de forces « radicales » et de forces « réformistes » aux intérêts divergents. 

C’est une véritable course de la montre qui opposent celles et ceux qui désirent « renverser » les institutions de l’état dictatorial, « juger et condamner » les assassins, « abolir » la hiérarchie des forces de la répression, police et armée, et la remplacer par une nouvelle hiérarchie démocratiquement élue, « nationaliser » les banques et les principaux secteurs vitaux de l’économie, « réclamer » l’abolition de le dette contractée par la dictature, « faire tourner  l’économie » en privilégiant la satisfaction première des besoins des larges masses populaires et travailleuses. 

En face vous avez tout le spectre des forces « réformistes » alliées aux forces « réactionnaires » qui repoussent les décisions radicales et, la peur au ventre, préfèrent « calmer le jeu » en orientant le mouvement révolutionnaire vers l’impasse des « solutions institutionnelles » et en particulier le processus électoral, véritable coupe gorge de la révolution. 

Ce sont les mêmes qui furent en première ligne pour confisquer le gouvernail des mobilisations populaires, remplacer le « soviet » spontanément réuni à la suite de la liquidation du dictateur Ben Ali, remplacé par un pseudo « Conseil de défense de la révolution » où les membres furent cooptés et triés sur le volet. Le tout sous la férule d’un vieux briscard  de la Destourie: Béji Caïd Essebsi, en disgrâce durant les dernières années de la dictature et qui s’avéra être le pivot de la contre-révolution rampante.

 

Contre-révolution!

Autour de ce vieux briscard s’est rassemblé tout ce que le pays compte d’opportunistes, d’arrivistes, de politiciens véreux, de démagogues pour briser les reins le la révolution.

Le premier acte fut cette pantalonnade appelée « élections constitutionnelles » où l’argent sale coula à flot avec le résultat que l’on connaît.

Que de promesses agitées le temps d’une campagne par ceux dont la cagnotte d’argent sale était la mieux garnie. On promis monts et merveilles à un électorat qui a fini par prendre les vessies pour des lanternes et à lâcher la proie pour l’ombre.  

Mais une dialectique révolutionnaire à l’oeuvre à l’échelle de cette région, ramassée sous le vocable « Oumma Arabia », a fini par mettre en miettes tous les agendas  patiemment élaborés par les différents impérialismes euro-américains et leurs alliés; que ce soit les anciennes puissances impériales turque ou iranienne, ainsi que les oligarques nationaux qui voyaient d’un mauvais oeil la possible fusion révolutionnaire de cette région aux potentiels capables de rivaliser avec les dites puissances occidentales ou à tout le moins avec les puissances régionales: Turquie et Iran. 

 

Stalinisme et « centrisme » nationaliste

Cette dialectique révolutionnaire a d’abord dévoilé la pusillanimité des forces qui se réclamaient de la « gauche » en montrant les limites de leur « progressisme » et surtout la mise à nu de leur véritable nature. 

Ces forces qui virent le jour au sortir de la deuxième guerre mondiale étaient marqués par leur ralliement au camp « soviétique » tenu de main de maître par le tyran Staline. Ils étaient « staliniens », c’est-à-dire qu’ils vont porter le stigmate qui caractérisera l’ensemble du spectre politique comprenant aussi bien les mouvements dit de « gauche » que les mouvement issus des aggiornamentos militaires qui vont se généraliser durant les années 50 et 60.

Pour ce qui est des mouvements dit de « gauche »; ils vont suivre les méandres de la politique « soviétique » et plus tard « maoïste », quitte à se couper des larges masses opprimées dont ils étaient censés porter le flambeau de la libération.

Il copièrent la politique « anti-religieuse » de Staline, véritable fausse monnaie « communiste », jusque dans ses moindres aberrations. 

La reconnaissance par le même Staline, qui désirait se débarrasser des juifs soviétiques, du nouvel Etat colonial, Israël, en Palestine, leur fit manquer de manière irrémédiable la direction du mouvement anti-colonialiste. 

Ils finirent par ressembler aux « socialistes » européens qui désiraient, du haut de leur supériorité « occidentale », faire de la colonisation européenne le modèle à suivre par l’ensemble de la planète colonisée. La dialectique anti-coloniale a fini par l’emporter, certes au prix de sacrifices hors normes; ce qui se traduisit par des « indépendances » tronquées et récupérées par le phénomène des « centrisme » nationalistes, ombre portée de la contre-révolution anti-coloniale.

L’aile radicale et « progressiste » des « centrisme » nationalistes  qui réussit, à coup de coups d’Etat militaires a investir les Etats colonisés, (Egypte, Irak, Syrie, Soudan, Algérie, Libye) se trouva incapable de lutter sérieusement contre la domination impérialiste. Son ADN politique, de type militariste, lui interdit de mobiliser les masses sur la base de l’auto-organisation. Il y a aussi un facteur objectif qui pesa lourdement sur le cours des évènements. Après 130 années de colonisation, l’Algérie indépendante par exemple, ne comportait qu’à peine un demi milliers de diplômés dont quelques dizaines dans les branches techniques et scientifiques. 

Les décisions étaient prises par le conclave des dirigeants dans le secret de leurs bureaux et imposées sans aucune forme de discussion possible en vu d’être appliquées. Cette bureaucratisation de décision s’inspirait du phénomène stalinien dont la propagande vantait les réalisations mais laissaient dans l’ombre les conséquences désastreuses des politiques « volontaristes » tant sur le plan écologique que sur les plans économiques avec les aberrations dont on mettra du temps pour en découvrir l’ampleur du désastre.

Les « centrisme » nationalistes  et en particulier leur aile « droitière » finirent par mettre leurs pas dans ceux de la bureaucratie stalinienne allant jusqu’à copier les pires méthodes policières abjectes du système stalinien russe.

Ce sont donc des formes de « stalinisme » tropicaux qui vont fleurir tout au long des années 1970 et 1980 dans l’ensemble de la région. 

On verra à cette occasion les « staliniens » dit de gauche prêtaient main forte aux régimes dictatoriaux au nom de la sempiternelle logique des contradictions « principale et secondaire ».

La contre-révolution néo-libérale de la fin des années 1980, avec Reagan et Thatcher comme figures de proue, qui fini par emporter l’empire soviétique et transformer la « Chine communiste » en « petites mains à tout faire du capitalisme mondial » se solde par la liquidations les « centristes » nationalistes  de « gauche et de droite ». 

 

Frères Musulmans le retour!

C’est sur ce champ de ruines idéologiques que vont refleurir les diverses composantes du large spectre des Frères Musulmans improprement dénommés « Islam Politique ». Ce retour est favorisé par la chute du Chah et l’accession de Khomeini et son mouvement fondamentaliste chiite à la tête d’un Iran aux prises avec les conséquences des multiples variantes de transitions capitalistes conduites avec l’aide des forces impérialistes euro-américaines dans le cadre de la guerre froide contre l’Union Soviétique.

Les Frères Musulmans étaient pourtant présent depuis leur fondation par Hassen El Banna en 1928, à Ismailia en Egypte. Et l’on ne parlait pas d’ « Islam Politique », pour autant, pour les nommer. 

Des politologues occidentaux, souvent issus de franges extrémistes des « gauches » européennes ont profité du champs de ruine idéologique des années 90 pour receler une pure construction idéologique faisant des courants du spectre « frériste » la relève « démocratique » devant remplacer les « centrisme nationalistes » en pleine déconfiture.  Le prototype de ces politologues est un certain Gille Keppel.

 

 

Révolution d’octobre, 3e Internationale et Congrès de Bakou…

Le courant « frériste musulman » est né suite à la décision de Kamal Attaturk, en 1924, de liquider la fonction de Califat jusqu’à présent détenue quasi symboliquement par l’empire Ottoman. 

C’est l’un des plus vieux courants politiques de la région. 

Ce que beaucoup ignorent ou cherchent à dissimuler, c’est l’appel de l’Internationale Communiste de Lénine et Trotsky à la libération de l’Orient du joug colonial avec l’organisation du premier Congrès des peuples de l’Orient en1920 à Bakou. 

1891 délégués dont 1273 communistes et parmi eux 55 femmes ont représenté 37 nationalités de ce vaste Orient. Le Congrès de Bakou est organisé à peine 18 mois après la fondation par Lénine et Trotsky de la 3e Internationale en remplacement de la 2e Internationale, « celle des traitres qui vendirent à l’ennemi leur drapeau. Nous disons qu’il n’y a pas au monde des hommes de races blanche, qu’il n’y a pas que les Européens dont la 2e Internationale se préoccupait exclusivement. Outre les Européens, des centaines de millions d’autres races, peuplent l’Asie et l’Afrique. Nous voulons en finir avec la domination du capital dans le monde entier. Nous sommes convaincus que nous ne pourrons abolir définitivement l’exploitation de l’homme par l’homme, que si nous allumons l’incendie révolutionnaire, non seulement en Europe et en Amérique mais dans le monde entier, si nous sommes suivis par cette portion de l’humanité qui peuple l’Asie et l’Afrique. L’Internationale Communiste veut que les hommes parlant toutes les langues se réunissent sous ses drapeaux. L’Internationale Communiste est convaincue qu’elle ne sera pas suivie que par les prolétaires d’Europe, et que, formant comme une immense réserve de fantassins, les lourdes masses paysannes de l’Asie, du proche et du lointain Orient vont s’ébranler à leur suite. » 

« Les représentants de centaines de millions de paysans du Levant et de l’Extrême- Orient que la guerre a éclairés (…) ont compris qu’il est temps de prendre le capital à la gorge et de lui mettre le genou sur la poitrine. Il faut en finir une fois pour toutes avec les hontes du capitalisme et nous sommes convaincus que ces dizaines et centaines de millions de paysans encore illettrés et qui ne connaissent pas notre programme, mais qui se rendent parfaitement compte qu’on les a depuis des siècles égorgés au nom du capital, nous sommes bien convaincus que ces dizaines et centaines de millions de paysans de l’Asie répondront à l’appel de l’avant-garde organisée du prolétariat de l’Europe Occidentale et de l’Amérique. »

« Le Soviet de Bakou, j’en suis convaincu, reconnait pleinement l’importance de cette lutte historique et fera tout ce qui est en son pouvoir pour créer l’atmosphère nécessaire à la conclusion de l’alliance des peuples de l’Europe avec les peuples de l’Orient. »

« La voix de cette assemblée sera attentivement écoutée à Londres, à Paris et à New York. Peut-être, messieurs les impérialistes qui y sont habitués sont-ils un peu durs d’oreilles; peut-être voudront-ils faire sur nous le silence, mais l’Orient saura élever assez puissamment la voix pour que les diplomates de l’impérialisme anglo-français l’entendent malgré la ouate dont ils se sont bourré les oreilles.

Ils comprennent que l’Orient ne sera plus un champs abandonné à leur exploitation et que les évènements décisifs sont imminents.

Vous voici arrivés à la minute, où les millions d’ouvriers et de paysans d’Occident vont s’unir aux centaines de millions de l’Orient. Cette minute va décider du cours de l’histoire mondiale »

« Que les peuples d’Orient sachent qu’une ère nouvelle a commencé, que nous entrons dans une phase nouvelle de l’histoire de l’humanité, que le soleil du communisme luit autant pour les paysans du monde entier que pour les prolétaires d’Europe ». (3)

Rappelons que le manifeste du IIe Congrès de l’Internationale Communiste contenait entre autre le  passage suivant:

« Le socialiste qui, directement ou indirectement, défend la situation privilégiée de certaines nations au détriment des autres, qui s’accommode de l’esclavage colonial, qui admet des différences de droits entre les hommes de race et de couleur différentes; qui aide la bourgeoisie de la métropole à maintenir sa domination sur les colonies au lieu de favoriser l’insurrection armée de ces colonies; le socialiste anglais qui ne soutient pas de tous son pouvoir l’insurrection de l’Irlande, de l’Egypte et de l’Inde contre la ploutocratie londonienne, - ce « socialiste », loin de pouvoir prétendre au mandat et à la confiance du prolétariat, mérite sinon des balles, au moins la marque de l’opprobre. »

Trotsky, qui fut le rédacteur des thèses de l’Internationale, dans un article de la Pravda du 22 juillet 1920 consacré à la préparation du 2e congrès mondial de la IIIe Internationale précisant les conditions d’admission à l’organisation internationale pose entre autres la question suivante au parti socialiste français: « Etant donné la violence que l’impérialisme français exerce sur des peuples faibles et en particulier sur les peuples coloniaux arriérés d’Afrique et d’Asie, considérez-vous de votre devoir de mener une lutte irréconciliable contre la bourgeoisie française, son parlement, son armée, dans les questions du pillage du monde? Vous engagez-vous à soutenir cette lutte par tous les moyens à votre disposition, partout où elle surgit, en particulier sous forme d’une insurrection ouverte des peuples coloniaux opprimés contre l’impérialisme français? oui ou non? ». 

Se moquant du député socialiste Jean Longuet qui au Parlement cite la Tunisie qui aurait  accompli « au cours de la guerre, les plus nobles et les plus lourds sacrifices. Des 55 000 combattants que Tunis a donnés à la France, 45 000 ont été tués ou blessés; tels sont les chiffres officiels. Et nous avons le droit de dire que cette nation a conquis par ses sacrifices le droit à plus de justice et à plus de liberté », Trotsky écrit: « Pauvres arabes tunisiens jetés par la bourgeoisie française dans le creuset ardent de la guerre, triste chair à canon qui, sans une lueur de conscience, périssait sur le champs de bataille de la Somme ou de la Marne - comme des chevaux importés d’Espagne ou des boeufs d’Amérique -, cette tache écoeurante sur l’immonde tableau de la grande guerre est présentée par Jean Longuet comme un noble et grand sacrifice que doit récompenser l’octroi de quelques libertés. Après quelque terne radotage sur l’internationalisme et le droit des nationalités à disposer d’elles-mêmes, voici que l’on discute le droit des arabes tunisiens à une liberté inférieure, à un pourboire que la Bourse française, généreuse parce que repue, cédant aux sollicitations d’un des faiseurs parlementaires, jetterait à ses esclaves! » (4)

 

 

Bataille d’Anoual et naissance du Lion du Rif

Cette adresse aux peuples colonisés trouva sa traduction dans la formidable victoire des guérilleros de Abdelkrim El Khattabi dans le nord du Maroc octroyé, dans le cadre du dépeçage de l’Afrique, aux griffes impérialistes, à la Conférence de Berlin de 1885. 

En juin 1921, à la bataille d’Anoual, l’armée espagnole est défaite par les katibas armées sous la direction d’Abdelkrim et son frère Mhamed El Khattabi. L’épopée qui durera cinq ans avec la fondation de la première république indépendante du Rif fut un formidable catalyseur pour la lutte anticolonialiste à l’échelle internationale. 

En France, le jeune Parti Communiste, né en 1919, recrutera jusqu’à 8000 adhérents dans la communauté nord-africaine et ouest-africaine et même des indochinois dont le plus fameux sera connu sous le nom de Ho Chi Minh, grand dirigeant de la résistance vietnamienne. 

C’est ce dernier qui va initier la formidable campagne de solidarité contre l’intervention coloniale française au Maroc et dans le Rif. 

Jacques Doriot et Pierre Semard adressent un télégramme à Abdelkrim où ils saluent au nom du groupe parlementaire, du comité directeur du PC et du comité national des jeunesses communistes: « la brillante victoire du peuple marocain sur les impérialistes espagnols. Ils félicitent son vaillant chef Abdelkrim. Espère qu’après la victoire définitive sur l’impérialisme espagnol il continuera, avec le prolétariat français et européen, la lutte contre tous les impérialismes, français y compris, jusqu’à la libération complète du sol marocain. Vive l’Indépendance du Maroc! Vive la lutte internationale des peuples colonisés et du prolétariat mondial!. » (5) 

Cette campagne qui sera relayé par les jeunes adhérents au mouvement Surréaliste connaitra son paroxysme par l’organisation d’une grève générale en 1924. Dans les ports les dockers communistes organisaient le blocage des ports pour empêcher l’envoi de munitions et de militaires au Maroc où sévissaient le général Pétain pour l’armée française et le général Franco pour l’armée espagnole. Les deux généraux ayant sous leurs ordres plus d’un demi-million de soldats gendarmés pour assassiner la jeune république du Rif.

Abdelkrim au fait du formidable écho des résolutions du Congrès de Bakou en faveur de la libération nationale du joug colonial reprend presque mot pour mot les conclusions internationalistes: « Le Rif ne combat pas les Espagnols et ne ressent pas de haine envers le peuple espagnol. Le Rif combat cet impérialisme envahisseur qui veut lui ôter sa liberté à force de sacrifices moraux et matériels du noble peuple espagnol. Les Rifains luttent contre l’Espagnol armé qui prétend lui enlever ses droits, et cependant garde ses portes ouvertes pour recevoir l’Espagnol sans armes en tant que technicien, commerçant, industriel, agriculteur et ouvrier ». (6)

 

L’ « Etoile Nord Africaine »

C’est dans les rangs des jeunes adhérents nord africains du Parti Communiste que va germer l’idée d’une organisation de lutte anticolonialiste. Et c’est chose faite en 1926, où naît, à Paris, l’Etoile Nord Africaine. 

Le mouvement lié au Parti Communiste, mais ayant sa dynamique propre, se fixait comme but la libération de l’ensemble nord-africain et la construction socialiste de cette ensemble. Le programme de cette dernière est influencé par le programme de la 3e Internationale et les conclusions du Congrès des Peuples d’Orient tenu à Bakou appelant les peuples colonisés à la lutte sans concessions contre la domination impériale. 

Mais dès l’année 1927, dans la jeune république soviétique les vents contraires de la contre-révolution l’emportent. L’opposition de gauche dirigée par Trotsky est défaite. Ce dernier est expulsé d’Union Soviétique par le nouveau Napoléon russe: Staline. 

Ce dernier enfile le costume thermidorien de Napoléon et vise à rendre à la Russie son lustre tsariste. 

C’est sous le couvert du tournant politique intitulé « la construction du socialisme dans un seul pays » que Staline va élargir aux Parti Communistes européens les purges « anti-trotskyste » et transformer ces derniers en garde-frontières de la « Patrie du Socialisme ». 

La première conséquence de ce tournant est l’interdiction par un gouvernement de « gauche » de l’Etoile Nord Africaine, l’emprisonnement de ses cadres et la rupture irrémédiable entre mouvement nationalistes radicaux et communistes staliniens. 

Quoi de plus logique en sorte. 

C’est dans ce cadre que le courant « frériste musulman » prend son essor dès 1928  ne trouvant plus face à lui d’opposants anti-colonialistes formés à l’école de la Troisième Internationale et son congrès de Bakou.. dont les principales figures ont été liquidées. Lénine décède des suites de l’attentat fomenté contre lui par les adversaires socialistes révolutionnaires des bolcheviks. Trotsky est exilé et va subir les assauts des agents staliniens dans tous les pays où il se rendra. Les dirigeants gouvernementaux bourgeois des différents pays où Trotsky cherche refuge voyaient d’un mauvais oeil l’arrivé sur leur territoire d’un « terroriste » mondialement connu. 

Il finira par être exécuté à son tour par un agent stalinien, membre du Parti Communiste du Mexique. 

Sans oublier les procès de la honte orchestrés par Staline contre les principaux dirigeants bolcheviks: Boukharine, Zinoviev, Kamenev, Rakovsky…. et leur liquidation dans la série de procès qui courent tout au long des années 30.

Résultat, la plupart des membres du Politburo du temps de Lénine ont été jugés 

Staline a arrêté ou fait exécuter les principaux bolcheviks ayant participé à la révolution de 1917. 

Sur les 1 966 délégués du XVII e congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, 1 108 ont été arrêtés. 

Parmi les 139 membres du comité central, 98 sont arrêtés. 

Trois cinquièmes des maréchaux soviétiques et un tiers des officiers de l’Armée rouge ont été arrêtés ou/et fusillés. 

En dehors des prisonniers politiques, plusieurs millions d'autres sont morts durant les purges. C’est cette période que Victor Serge désigna de « minuit dans le siècle ».

 

Abdelkrim et Mao 

C’est le poids de ces défaites qui pèsera lourdement dans la balance des nouvelles séquences de luttes pour la libération nationale au sortir de la deuxième boucherie mondiale des années quarante.

Le fil qui reliait le mouvement d’émancipation porté par le prolétariat européen et dont la révolution d’Octobre représentait un relais entre occident et orient s’est brisé laissant des générations entières orphelines d’une mémoire de luttes remontant à la création de la première Internationale par Marx et ses amis. C’est cette internationalisme qui fut ranimé par les fondateurs de la troisième internationale avant que la flamme soit étouffée par le thermidor stalinien.

Rappelons que Lénine a été aperçu en janvier 1918 en train de danser parce la révolution russe tint une journée supplémentaire par rapport à la Commune de Paris de 1871. Celle-ci était l’unité de mesure de la mémoire des révolutionnaires de l’Europe militante.

Par un curieux hasard, Mao Tsé Toung recevant une délégation palestinienne du Fatah en 1971 les surprit par une révélation dont il avait gardé le secret: « vous êtes venus pour que je vous parle de la guerre populaire de libération alors que, dans votre histoire récente, il y a Abdelkrim, qui est une des principales sources desquelles j’ai appris ce qu’est la guerre populaire de Libération ». 

En 1927, c’est la défaite de la deuxième révolution chinoise conduite dans une impasse par la stratégie de Staline obligeant le Parti Communiste chinois de s’allier au Kuomintong de Tchang Kaï-Chek au nom de la nécessaire étape d’une révolution bourgeoise. La suite est connue, ce dernier liquida 3 millions de communistes. 

Mao et quelques milliers de survivants se réfugient dans le désert du Yunan. C’est là que Mao va s’inspirer de l’épopée d’Abdelkrim El Khattabi pour organiser sa longue guerre populaire basée sur l’art de la guérilla dont le « Lion du Rif » était devenu le symbole vivant à l’échelle de l’immense monde colonisé. C’est cette stratégie « khatabiste » qui permit à Mao de l’emporter contre le fossoyeur de la révolution chinoise, Tchang Kaï-chek, en 1949.

Mao renoue tout au long de la longue marche avec les valeurs défendues par le Congrès de Bakou en matière de mobilisation des paysans qui furent l’ossature du parti maoïste jusqu’à la victoire.

Et de nouveau l’histoire reprend là où elle était sensée s’être arrêtée. 

En 1947, Abdelkrim qui fut condamné à l’exil à l’île de la Réunion depuis 1927 réclama des nouvelles autorités de la résistance victorieuse en France de séjourner dans le sud de la France. Ce qui lui fut accordé. 

Le bateau qui le ramenait de la Réunion faisant escale à Port Saïd, en Egypte, le bruit couru parmi la diaspora politique nord africaine, dont le Caire était devenue la place forte, de la présence d’Abdelkrim parmi les passagers du bateau en partance pour Marseille. Une forte délégation de militants nationalistes fini par convaincre Abdelkrim que sa place était parmi eux, au Caire, pour l’organisation de la résistance contre la présence coloniale française. Celle-ci venait de faire, à nouveau, la démonstration de sa sauvagerie contre les peuples qu’elle colonisait et qui réclamaient à leur tout leur indépendance après l’épisode de la libération française avec l’aide de nombreux militaires issus des colonies. Ce sont les massacres de Setif et Guelma dans le Constantinois, le 8 mai 1945. 

Ce sont les massacres au Sénégal et au Cameroun qui ont fini par convaincre Abdelkrim de rejoindre les résistants au Caire en devenant à nouveau leur mentor.

L’histoire se remettait en marche en faisant de nouveau le lien avec les lointaines directives du Congrès de Bakou.

 

 

Le 2 juillet 2016

  

     

 

1.En savoir plus sur http://www.alterinfo.net/Le-congres-Eucharistique-International-de-Carthage-et-les-strategies-de-lutte-contre-l-occupation-coloniale_a40855.html#PIy389MB28cZi70b.99

2. http://www.contretemps.eu/interventions/hommage-abdelkrim-el-khatabbi-fondateur-lunité-maghrébine 

3. Déclaration d’Alexandre Zinoviev au Congrès des peuples de l’Orient. Fac-similé publié par François Maspero en 1971.

4. Léon Trotsky: Le mouvement communiste en France ( 1919-1939) Ed Les éditions de Minuit.

5. L’Humanité du 11 décembre 1924.

6. Lettre d’Abdelkrim adressée en 1922 au directeur du Journal « La Libertad » Luis de Oteyza.

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