«Soyons réalistes! réclamons l’impossible », Che Guevara

Ce que peu de personnes soupçonnent c'est que le Che considérait celui qui fut «Le lion du Rif», Abdelkrim, comme un «précurseur», à la fois mentor politique et modèle vivant, fondateur de l'art de la guérilla à l'époque contemporaine.

Le 9 octobre 1967, les Etats Unis se sont débarrassés du spectre symbolisant la révolution non seulement à l’échelle de l’Amérique Latine mais plus généralement à l’échelle mondiale; le Che fut liquidé à la Higuera en Bolivie. Nous fêtons le cinquantenaire de l’assassinat du Che. De celui qui voulait « créer deux, trois, de nombreux Vietnam » pour disperser les forces de l’impérialisme américain. Et là, il avait appuyé là où cela faisait mal. 

En se lançant dans cette stratégie de création d’un foyer révolutionnaire armé au coeur même de l’Amérique Latine, à la pointe sud-est de la Bolivie, à la frontière des principaux Etats latino-américains, le Che savait que cela serait le point de départ d’une révolution continentale, seule à même de contrecarrer les objectifs néo-coloniaux des Etats-Unis. L’année 1968 qui suivi l’assassinat du Che fut riche de promesses révolutionnaires. 1968 fut rythmée par l’offensive du Têt vietnamien et le soulèvement des étudiants mexicains dans ce que l’on intitula le Tiers-Monde, par le printemps de Prague, en plein coeur du camp soviétique, par le mouvement anti-guerre au Vietnam, les luttes les plus imposantes pour la dignité des noirs aux Etats Unis et la grève générale la plus nombreuse de l’histoire des mouvements sociaux en France. Un demi-siècle plus tard, par-delà les désillusions, la personnalité du Che incarne toujours cette aspiration radicale, cette volonté de cohérence entre pensée et action et surtout l’actualité de cette esprit internationaliste qui fait tant défaut aujourd’hui, à l’heure du grand chambardement qui secoue l’ensemble arabe depuis cette étincelle de l’hiver 2010/2011. 

Il y a un demi-siècle, le Che

Pour certains, il fut l’image du fanatique poussé par le désespoir, lancé dans une fuite en avant suicidaire à la recherche de sa propre mort, qui aurait malheureusement entraîné dans son aventure personnelle des hommes et des femmes naïfs et aveuglés. Pour d’autres, il est une icône religieuse immaculée, incarnation d’une perfection ne réclamant que l’édification d’un mausolée pour recueillir ses restes en vue de célébrer son culte.

Pour nous qui n’avions aucune croyance idolâtre, ce que nous rappelle l’épopée météorique du passage du Che dans l’histoire contemporaine, c’est d’abord la simple humanité du combattant, avec ses forces et ses faiblesses qui résument, à elles seules les grandes espérances et les grandes désillusions du siècle passé.

Sa vie fut une sorte de résumé accéléré des épopées révolutionnaires contemporaines. Né en 1928 il meurt en 1967, à 39 ans. Son parcours politique dure moins d’une quinzaine d’années, mais quel parcours? 1954, il participe à la résistance guatémaltèque contre l’intervention étasunienne. 1956-1959, il fait partie de la bande à Fidel Castro et devient l’un des principaux acteurs de la révolution cubaine. 1959-1965, il remplit des fonctions ministérielles et participe à des missions diplomatiques. 1966, on le retrouve aux côtés de la guérilla au Congo avec un contingent de révolutionnaires latino-américains. 1967, il fonde la lutte armée en Bolivie, est trahi par le Parti stalinien bolivien qui refuse de voir le Che dirigeait la lutte armée sur « son » territoire: la Bolivie et est assassiné en ce 9 octobre 1967 par des agents de la CIA. Ce sera une énième victime des complots fomentés par l’agence impérialiste et d’autres agences soeurs qui ont liquidé durant cette décennie entre-autres: Patrice Lumumba, Mehdi Ben Barka, Malcolm X et la liste est loin d’être close.

Les trois expériences fondatrices du parcours du Che. 

En premier, c’est ce voyage initiatique à travers le continent latino-américain, la saisie des vraies conditions de survie des masses populaires latino-américaines avec cette pauvreté, cette misère résultat de l’application implacable de la domination des grandes multinationales américaines. De cette expérience, le Che se forge un engagement anti-impérialiste qui est à la base de sa rébellion et son engagement dans l’action armée.

Son expérience de la révolution cubaine l’amène à tirer les leçons pratiques de l’expérience d’une lutte anti-dictatoriale ayant pour objectif la libération nationale et cela à quelques encablures du fief impérialiste. Il en conclu que seule la rupture socialiste peut être la base d’une indépendance réelle. D’où sa célèbre formule « Ou révolution socialiste ou caricature de révolution ». Et cela nous parle dans cette transition chaotique ou nos « hésitations » ont ouvert un boulevard au retour des petites frappes de l’ancien régime et à leur tête celui qui nous ressert sous la forme d’une farce le modèle original: Bourguiba. 

Sa dernière grande expérience, comme ministre de l’économie du gouvernement Castro est marquée par les rapports conflictuels avec « les pays frères » du « camp socialiste ». Dans ses négociations avec les dirigeants soviétiques ou chinois concernant la coopération économique et militaire comme dans ses discussions autour des questions internationales avec ces mêmes dirigeants, le Che arrive à la terrible conclusion, exprimée dans son fameux discours d’Alger de 1965, que les Etats dits « socialistes » appliquent des conditions d’échange commercial, avec les pays du Tiers Monde, qui n’ont rien de différent de celles appliquées par l’impérialisme. Il leur reproche leur absence d’internationalisme et insiste sur le fait qu’ils n’apportent pas l’aide inconditionnelle, y compris sur le plan militaire, aux luttes de libération au Vietnam ou au Congo. Ces prises de positions ont probablement étaient à l’origine des désaccords avec certains dirigeants cubains dont le Leader Maximo: Fidel Castro.

Ses dernières déclarations, en particulier son message à la Tricontinentale, étaient un véritable défi lancé à nombre de militants qui se disaient révolutionnaires, dépositaires de l’héritage révolutionnaire, sans agir en conséquence. En déclarant que « Le devoir de tout révolutionnaire, c’est de faire la révolution », il dénonce ces prétendus révolutionnaires qui non seulement ne cherchent pas à faire la révolution, se nourrissent de la gestion de rentes de situation, et par le même mouvement torpillent les efforts des peuples pour se libérer. Et là les exemples que l’on vient de vivre sous nos cieux, en pleine ébullition, sont nombreux. Il faudra qu’un jour les bouches s’ouvrent pour décrire le travail de sape auquel notre révolution fut confronté en six années d’existence. (1)

Le Che avait pour mentor « Le Lion du Rif »: Abdelkrim.

Mais revenir sur le cinquantenaire de l’assassinat du Che c’est aussi l’occasion de rappeler qui fut le mentor politique et stratégique du Che, parce de cela peu de personnes ont en fait la relation. 

En 1959, le Che se rend en Egypte pour rencontrer le président Nasser. A cette occasion, il réclamera de rencontrer un personnage vivant au Caire depuis la fin de son exil réunionnais, en 1947, Abdelkrim ElKhatabbi. Celui que l’on dénomma le « Lion du Rif » pour sa fulgurante épopée qui dura de 1921 à 1926 dans le Rif marocain fut le « précurseur » de tout ce que le court vingtième siècle compte de résistant révolutionnaire et la liste est longue: l'oncle Hô (Hô Chi Minh), le tatar Sultan Galiev, le chinois Mao Tse Toung, l'indien Ghandi, le nicaraguayen Sandino, le yougoslave Tito, la bande à Castro dont notre fameux Che Guevara et bien entendu, last but not least, Nasser qui tira le maximum de profit de l'expérience du vieux "Lion du Rif" pour sa stratégie unioniste à l'échelle du vaste monde arabe.   

 En ce qui concerne la bande à Castro, l’histoire est quasi-romanesque puisqu’ils furent instruits aux techniques de la guerre de guérilla  par un certain Alberto Bayo, jeune gradé de l'armée espagnole, ayant fait la guerre du Rif, dans les rangs de l’armée espagnole, contre les maquisards d'Abdelkrim et qui s'en inspira d'abord dans les rangs des Républicains espagnols, durant la guerre civile, en 1936 et ensuite au Mexique, au début des années cinquante, où il tira une synthèse dans un petit livre: "100 leçons de la guerre de guérilla" qui fut le manuel des maquisards cubains autour de Castro dans la révolution cubaine. Castro et Guevara furent conquis par les méthodes appliquées par Abdelkrim pour défaire l’armée espagnole, à la bataille d’Anoual de juillet 1921. Rappelons que cette défaite, la première au vingtième siècle d’une armée coloniale, sera le point de départ du demi siècle que l’on intitula: la révolution coloniale.  En ce qui concerne notre « Lion du Rif », peu d’historiens se sont penchés sur le rôle fondamental joué par ce dernier dans ce qui adviendra de l’Espagne contemporaine après sa cuisante défaite face aux « fellagas » d’Abdelkrim. Avec une guérilla d’à peine 3000 hommes modestement armés, il écrasa littéralement l’armée espagnole provoquant 17 000 morts dans ses rangs, sans compter les blessés et les prisonniers par centaines. Il récupéra un armement lourd et léger qui lui permis de résister durant six longues années non seulement aux militaires espagnols désarçonnés mais aussi à l’armée française dont il ébranla le commandement. Si côté espagnol, occupant le nord du Maroc, le général Sylvestre qu’Abdelkrim a défait en vint à se suicider, remplacé plus tard par celui qui deviendra le tyran fasciste: le général Franco, côté français, qui occupaient le sud du Maroc, à partir de la ligne Rabat/Fez, la guerre révolutionnaire qu’opposera le « Lion du Rif », coûtera ses galons au Maréchal Lyautey, remplacé par le Marechel Pétain ainsi qu’à de nombreux généraux.

Pour venir à bout de la résistance héroïque du peuple Rifain, il y non seulement les traditionnelles trahisons des chefs de tribus stipendiés, mais surtout la mobilisation sous la férule de Pétain et ses satrapes de la moitié du contingent militaire français, soit environ un demi-million de soldats armés jusqu’aux dents et appuyés par ce qui sera une première: les bombardements chimiques à l’ypérite ou « gaz moutarde, utilisé en abondance par Pétain et Franco. L’armée espagnole alignant environ 200 000 soldats pour laver l’affront. 

Voilà pourquoi le Che voulait rencontrer en personne, Abdelkrim, qui maîtrisait à la perfection la langue espagnole en plus d’être amazigh, arabophone, francophone, en un mot un parfait polyglotte. Le Che voulait s’instruire, à la source, pour ses futurs combats auprès du vieux Lion.   

Hamadi Aouina

Le 09 octobre 2017     

 

 

(1) Les infos de cette introduction ont été collectés dans différents articles écrits par notre regretté camarade Daniel Bensaïd et se trouvent sur le site portant son nom: http://www.danielbensaid.org/Dossier-Che-Guevara

 

 

 

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