Cinq années de révolution! 10 thèses pour comprendre les dynamiques à l’oeuvre.

Les deux Etats où le chambardement révolutionnaire de l'hiver 2010/2011 ne s'est pas transformé en conflit "internationalisé" que sont la Tunisie et l'Egypte maintiennent la flamme d'une lutte ininterrompue.

Cinq années de révolution!

10 thèses pour comprendre les dynamiques à l’oeuvre dans le monde arabo-kurdo-amazigh

 

1. Après quatre siècles de protectorat ottoman, un siècle et demi de colonisation capitaliste occidentale et plus d’un demi-siècle de semi-indépendance, nous avons vu alterné plusieurs possibles entre:

- révolutions et contre-révolutions, 

- volonté des masses laborieuses et populaires et de la jeunesse de vivre dignement et le retour, tel un métronome, de « Thermidor ».

Ces révolutions avortées ou renversées (Thermidor) ont instauré différentes variantes de dictatures, soutenues par une multitude de moyens, par les différents impérialismes dominant l’ensemble de la région.

Le demi-siècle passé s’est caractérisé par une main-mise sur l’ensemble de nos richesses par différentes ploutocraties qui se sont constituées en oligarchies foncières et financières. Leur nombre n’excède point les quelques centaines de milliardaires sur les 400 millions d’habitants que compte aujourd’hui notre « Oumma » arabo-kurdo-amazigh.

 Voilà qui indique la réalité de l’accaparement de nos richesses par le fameux 0,001% de la population. 

Peut-on dissocier les deux versants de cette aire: Maghreb et Machrek? (qui en arabe signifient « Occident/Maghreb et Orient/Machrek). 

 La dernière séquence du grand chambardement révolutionnaire vient de franchir sa cinquième année. L’hiver 2010/2011 étant son point d'orgue en Tunisie, Egypte, Libye, Syrie, Bahrein, Yémen. Cela indique, par l'expression de la colère des masses qui s'est exprimée à cette occasion, le lien qui relie les deux ailes de la région, résumé par le mot d'ordre qui a été repris en coeur dans toutes les manifestations pacifiques: "Le peuple réclame la chute du régime!" (Echaab Yourid Isquat Ennidham!). 

Mot d'ordre qui a vu la chute de quatre dictateurs emportés par le formidable chambardement révolutionnaire: Ben Ali, Moubarak, Kadhafi et Ali Saleh. 

Bachar El Assad, le dictateur syrien a été sauvé de la chute par l’internationalisation de la révolution syrienne et l’implication à ses côtés des puissances iranienne et leurs affidés du Hezbollah, qui se sont gendarmés pour sauver le régime minoritaire « chiite » (alaouite)  et la puissance impérialiste russe dont les bases en Syrie, sur la Méditerranée,  garantissaient le dernier débouché sur cette mer stratégique. 

Nous ne discutons pas ici les conditions concrètes qui se sont trouvées réunies pour en venir à bout des dictateurs déchus. 

Voici simplement les grandes lignes de ce qui est advenus.

A situation gravée dans le marbre de dictatures que d'aucuns prétendaient être pérennes, puisque chaque dictateur préparait le terrain à sa succession de manière quasi monarchique, les situations concrètes de chute des dictateurs ne sont point semblables.

 - Ben Ali a vu le concours d'une alliance exceptionnelle entre les clans de la bourgeoisie tunisienne, gênés par la trop grande voracité du clan présidentiel avec des couches moyennes supérieures qui commençaient à subir les contre coups de la fin d'un cycle d'accumulation commencé au début des années 1970 et la contre-révolution libérale instaurée après une décennie de "socialisme destourien", et des pans entiers de la population laborieuse pressurisés sans oublier le rôle d’une grande partie de la jeunesse sans emploi et sans avenir.

 - Moubarak fut poussé vers la sortie par ses pairs militaires qui craignaient pour leurs privilèges de nomenklatura militaire au pouvoir depuis le coup d’Etat des officiers libres de 1952.  

 - Kadhafi subit le contrecoup de ses multiples tripatouillages qui ont duré quatre décennies, depuis son coup d’Etat de 1969, et qui ont fini par se retourner contre lui et son clan tribal. Même si sa liquidation physique a été téléguidée par les forces spéciales françaises envoyées dans le sillage de l’intervention des forces impérialistes de l’OTAN trop contentes de se débarrasser d’un dictateur « incontrôlable ». Sarkosy désirant faire taire à jamais, celui là même qui, un an plus tôt avait planté, contre monnaie sonnante et trébuchante, sa tente en plein parc de l’Elysée et se pavanait dans Paris tel Père UBU. 

 - Ali Saleh fut écarté par la puissance tutélaire du Yémen: l’Arabie de la tribu des Saoud qui s’est, depuis l’unification du Yémen le 22 mai 1990, comportée en véritable puissance suzeraine sur le Yémen, consacrant son rôle de « gendarme » de la région après la disparition de Nasser et la contre-révolution libérale instaurée par Sadate et sa politique de « l’Infitah ».

 

2. Pour Nacira Guénif-Souilamas sociologue et anthropologue, professeur à l’université Paris VIII et vice présidente de l’Institut des cultures d’islam, la radicalisation d’un courant de l’islam est « la résultante d’une dynamique géopolitique très complexe » fruit d’une recomposition du monde depuis la fin de la première guerre mondiale, le démantèlement de l’empire ottoman et la fin des empires coloniaux.

Pour compléter ce tableau, il est nécessaire de rappeler que le mouvement communiste issu de la révolution d’octobre 1917 qui, a l’occasion de la création de la troisième internationale et son appel au « jihad » des peuples colonisés contre leurs colonisateurs; avait représenté un formidable ébranlement du monde colonial et en grande partie la partie musulmane de  cet empire colonial.

Malheureusement le Thermidor stalinien a eu comme conséquence que la question coloniale comme beaucoup d’autres questions ont été renvoyées aux calendes grecques. 

Staline avec sa « construction du socialisme dans un seul pays » transforma les partis communistes en outils de propagande et en gardes frontières, en défense de l’Union Soviétique. 

 Ce qui ne fut qu’à peine entrevu, le soutien effectif des partis communistes des grandes puissances aux luttes de libération (guerre du Rif, guerre en Syrie, guerre en Indochine, guerre en Indonésie et en Inde), disparu des radars de la politique anti coloniale de ces partis vers la fin des années 1920. 

L’acte symbolique par excellence était la dissolution de l’Etoile Nord Africaine, impulsée en 1925/1926 par les militants nord-africains du Parti Communiste et dont le nombre était estimé à 8000 membres pour un parti comprenant 60 000 adhérents. Ces derniers étaient désignés par la Préfecture de Police comme « les brigades de choc bolchéviques du Parti Communiste». 

Celle-ci fut dissoute une première fois en 1929 et reconstituée sous le nom de « Glorieuse Etoile Nord Africaine ». Dissoute une deuxième fois en 1934/35, ses principaux dirigeants emprisonnés et condamnés à de lourdes peines, elle recevra le coup de grâce de la part des autorité du Front Populaire en 1937 ou elle ne se relèvera plus d’une ignominieuse dissolution en application d’une loi votée pour dissoudre « les ligues fascistes ».

C’est de cette manière que le Front Populaire va remercier une organisation qui s’était mobilisée tout au long des affrontements avec les bandes fascistes en région parisienne et qui était partie prenante du mouvement qui verra l’accession du Front Populaire aux affaires.

C’est le Journal des Finances qui se félicite de cette dissolution en écrivant: « La dissolution de l’Etoile Nord Africaine, si elle doit être le point de départ d’une intervention plus énergique pour maintenir le calme en Afrique du Nord, est de nature à favoriser le groupe des entreprises qui y sont installées. » (Cité par Daniel Guérin: « Ci-git le colonialisme »). 

 

3. La date de création de l’Etoile Nord Africaine, 1926, est importante parce qu’elle correspond à la fois à la reddition d’Abdelkrim le « Lion du Rif » et l’écrasement de la première République indépendante issue d’une défaite, celle de l’armée coloniale espagnole à Anoual en 1921. Cette République du Rif ne survivra pas à l’agression conjointe de deux armées coloniales dirigées par Franco pour l’armée espagnole et Pétain pour l’armée française qui ont uni leurs efforts pour venir à bout de la résistance acharnée des Rifains avec le recours à un bombardement massif des montagnes du Rif avec des bombes chimiques. (Lire article: http://www.legrandsoir.info/il-y-a-50-ans-mourait-abdelkrim-el-khattabi-le-che-guevara-maghrebin.html).

 

1926, c’est aussi une date charnière entre l’abolition du Califat ottoman, par Ataturk en 1924 et la naissance de la Confrérie des Frères musulmans en 1928 à Ismailia en Egypte par Hassan El Banna. 

C’est dire « la complexité de la géopolitique » qui va déterminer les grandes orientations des politiques d’émancipation qui dirigeront les mouvements d’indépendance et les politiques adoptées par les nouveaux dirigeants issus de ces indépendances. 

 

4. Ce n’est pas un hasard si c’est près d’un siècle qui sépare deux moments fondateurs de l’histoire contemporaines: la première guerre mondiale qui démarra, il faut insister sur ce détail, en Afrique, entre les 3 principales puissances coloniales s’étant emparées du continent: France, Angleterre et Allemagne; et le grand chambardement révolutionnaire de l’hiver 2010/2011 qui est appelé à durer plus longtemps que ne dura la première guerre mondiale.

Avec la barbarie coloniale qui, telle un boomerang, se retourna contre ses promoteurs dans les colonies et finie par emporter les centres impérialistes, les colonisés finirent par se convaincre que la « civilisation » dont se targuaient les coloniaux pour soumettre des continents entiers ne pouvait être le nec plus ultra en matière de progrès.

Avec la deuxième guerre mondiale qui s’en suivie, les peuples colonisés mirent toutes leurs forces pour que, sur les trois continents, le rapport de force bascule en faveur de leur libération. 

Le général d’armée et Maréchal de France De Lattre, à la veille de la grande débâcle de Dien Bien Phu, tirait des conclusions logiques qui n’ont pas été écoutées par les « va-en-guerres » français: « Le Canal de Suez se défend sur la mer Rouge. Si le Tonkin saute, toute l’Asie sera perdue et c’est en Asie que vivent les deux tiers des Musulmans. De l’Asie partiront alors les mots d’ordre qui soulèveront les masses d’Afrique du Nord. » Des paroles prémonitoires. (Jean Raymond Tournoux: Secrets d’Etat. ed 10/18)

Beaucoup de cadres des armées de libération nationale auront fait leur apprentissage à Monte Cassino (entre autres Ben Bella, l’un des fondateurs du FLN et le premier président algérien) où ils libéreront l’Europe des griffes nazis et en Indochine où ils assistent à la vaillance des nationalistes Viet-minh et leur dévouement pour venir à bout de l’occupation coloniale. Ce qui a fait dire aux coloniaux: «quel idéal puissant anime aujourd’hui les Nhaqués? Patriotisme? Communisme? Ou les deux? ».

 

5. Le grand chambardement révolutionnaire qui balaye, depuis 2010/2011, l’ensemble des deux ailes de ce que nous appellerons, dorénavant, le « monde arabo-kurdo-amazigh » est une nouvelle séquence qui ne peut s’expliquer uniquement par la domination impérialiste de la région. 

Et d’abord pourquoi « monde arabo-kurdo-amazigh »?

Parce que les deux questions kurde et amazigh ont été reléguées, tout au long de ce demi-siècle des indépendances, au second plan, si ce n’est niées par les promoteurs d’un nationalisme exclusivement « arabe ». 

Au nom d’une prétendue efficacité dans la lutte, on a réclamé des kurdes et des amazigh de remettre à plus tard leur propres revendication d’autonomie, d’autogestion et droit à l’autodétermination.

Les nouveaux régimes issus des nombreuses tractations avec les forces coloniales ont fini par écraser toutes velléités de revendications qu’elles proviennent des secteurs sociaux, de la jeunesse ou des minorités nationales ou religieuses. 

Aujourd’hui les deux questions liées à l’oppression vécue dans cette région par les peuples kurdes et amazigh, nous oblige de ne plus hiérarchiser les priorités et de s’attaquer en même temps aux questions sociales et économiques et aux questions  « nationalitaires » touchant aussi bien les kurdes, les amazigh que les arabes. 

Là où les forces impérialistes cherchent des points d’appui pour « diviser ce qui l’est déjà » nous devons trouver les moyen de présenter un front uni arabo-kurdo-amazigh. Nous en avions un exemple vivant, aujourd’hui, en Syrie ou population arabes et kurdes, sunnites et chiites unissent leurs efforts pour ne pas céder à la division de leurs rangs.

 

6. Contre les thèses « complotistes » qui répètent, jusqu’à la nausée, que ce sont les équipes de Gène Sharp qui ont organisé pour le compte de la CIA les « révolutions colorées » ou le fameux « printemps arabe », nous réaffirmons que le grand chambardement qui a nourri l’hiver 2010/2011 est un véritable cas d’école où « ceux d’en bas ne veulent plus être gouvernés comme avant et ceux d’en haut ne peuvent plus gouverner comme avant » (Lénine). A partir de cette instant s’ouvre une longue période de « crises, de ruptures, en un mot la révolution,  (pensée à l’image des « catastrophes - pour l’organisme antérieur- des mutations génétiques » (Daniel Bensaïd).

L’ensemble de la région arabo-kurdo-amazigh a connu en moins d’un siècle des bouleversements démographiques, économiques, sociaux et politiques que d’autres régions, par exemple en Europe, ont traversé en une période s’étendant sur plusieurs siècles.

 a) Démographiques: 

Au moment où la puissance impériale française décide de détourner les turbulences de ses satrapes qui ont semé une véritable désolation en Europe sous la gouverne de Napoléon premier, au point que l’on décrivit cet épisode comme digne d’une « démence » (Yves Benot), le roi Charles X, désireux de restaurer son image, organise la conquête de la Régence d’Alger où il s’en suivi durant une quinzaine d’année l’extermination de près d’un tiers d’une population algérienne estimée à 3 millions d’âmes.  La France était non seulement le territoire européen le plus peuplé avec près de 36 millions d’âmes, c’était aussi la première puissance économique d’Europe. 

En 1962, au moment de l’indépendance de l’Algérie, celle-ci comptait environ 9 millions d’habitants et en 2016 on approche des 40 millions, en comptant la diaspora.

Pour la régence de Tunis, la progression est presque du même ordre: à peine 700 000 habitants au moment où en 1881 l’empire français décide d’élargir sa colonisation au territoire tunisien. 

Au moment de l’indépendance, en 1956, le pays compte environ 3,5 millions d’habitants. En 2016, on estime la population à 11 millions avec en plus un million d’immigrés hors du territoire.

Pour le Royaume du Maroc la courbe est similaire à celle de la Régence d’Alger. 6 millions en 1900, 10 millions au moment de l’indépendance et près de 40 millions en comptant la diaspora.

L’Egypte comptait une population 4,5 millions au début du XIXe siècle. Au moment du coup d’Etat des officiers libres, elle comptait à peine 17 millions d’âmes. Aujourd’hui, elle avoisine le 90 millions d’âmes.

La Syrie passe de 4 millions au moment de la prise du pouvoir par le Baas au début des années soixante à une population avoisinant les 25 millions au début de la guerre civile de 2011.

Voilà un petit aperçu de l’explosion démographique d’une partie de l’ensemble arabo-kurdo-amazigh. Avec une précision supplémentaire, la majorité de la population est jeune. 

En comparaison, l’ex-puissance coloniale française a à peine doubler sa population, dans le même laps de temps, avec l’apport d’un fort appoint immigré: polonais, italiens, espagnols, portugais, maghrébins, chinois etc… 

 b) économiques: 

Les oligarques ont bâti leurs fortunes en s’appropriant, à la faveur de mécanismes étatiques complètement privatisés, donc par le vol et la rapine, l’essentiel des « bijoux de familles » de nos différents Etats. 

Pour accomplir leurs forfaits ils se sont:

- Appropriés les secteurs les plus rentables, seuls ou avec l’apport de partenaires étrangers (Banques et assurances, Services, Tourisme,Telecoms, Secteurs du Bâtiment et de l’Alimentation, Agriculture d’exportation etc…). 

- Procédés à l’exploitation féroce de l’ensemble du monde du travail avec des salaires, réduit au simple entretient de la force de travail des travailleurs.

- Formés une véritable armée de réserve composée de chômeurs et de précaires pour s’en servir contre les prétentions du monde du travail à améliorer son quotidien. (augmentation de salaires, amélioration des couvertures sociales, libre-expression des travailleurs).

- Utilisés d’importantes filières des trafics en tout genre. (La fameuse économie parallèle) utile et nécessaire pour compléter un tableau de chasse, sans lequel il n’y a pas de système capitaliste. La corruption, le népotisme, les passes droits, sont le lubrifiant d’un système qui a pour valeur cardinale: « Tous les coups sont permis ». (voir le dernier scandale des « Panama Papers »)

Un seul indice est à lui seul éclairant de l’ampleur de l’accumulation privée produite en moins de trente années, celle des « trente piteuses » (1980/2010)

En Tunisie, la terre n’avait quasiment aucune valeur marchande avant les années 1970/1980. Son prix va connaitre une flambée spéculative en moins de trois décades. Certaines parcelles, quand il en existent encore autour des mégapoles que sont devenues les grandes villes, se négocient à un prix 1 millier de fois plus élevé que leur prix initial. 

C’est ce qui explique qu’en moins de 30 ans s’est constituée une oligarchie estimée à 70 milliardaires en dollars et 6500 millionnaires en dollars pour un pays, la petite Tunisie, dont le PIB n’excède pas celui de la multinationale Orange: 25 milliards de dollars. 

 c) Au niveau du système éducationnel et de la formation globale, encore un chiffre qui montre la métamorphose de cette région: en Algérie au moment de l’indépendance, on dénombrait à peine moins d’un milliers de diplômés, dont quelques dizaines dans les branches scientifiques et techniques. Et cela après 130 années d’ « oeuvre bienfaitrice de la colonisation ». 

Aujourd’hui, le chiffre des diplômés de l’enseignement universitaire au chômage se décompose comme suit: 300 000 pour la Tunisie et environ un demi million pour l’Algérie et un demi million pour le Maroc. 

 

7. Abdel Aziz El-Rantisi, l’un des leaders du Hamas à Gaza, assassiné par un missile israélien, raconte au journaliste Chris Hedges, qui travaillait pour le compte du magazine Harper’s, ce qui l’a marqué en ce mois de novembre de cette année 1956 où l’armée israélienne, profitant de la guerre tripartite (France, Angleterre et Israël) contre Abdel Nasser, commettra à l’occasion de l’occupation de Gaza, l’un des premiers massacres de ce qui deviendra une lancinante répétition: « J’entends encore les gémissements de mon père (son frère, l’oncle d’El Rantisi venait d’être abattu par l’armée sioniste. El Rantisi avait à peine 9 ans) je revois ses larmes qu’il a versées sur son frère. Je n’en ai pas dormi pendant des mois… Cet épisode a laissé dans mon coeur une plaie qui ne pourra jamais cicatriser. Le seul fait de vous raconter cette histoire me donne envie de pleurer. On n’oublie jamais des actes pareils… (Ils) ont planté la haine au fond de nos coeurs. » (Joe Sacco; Gaza 1956)

Par cet épisode rappelant d’autres histoires de massacres en d’autres lieues, à d’autres époques, sur tous les continents, Rantisi nous rappelle comment on fabrique « des terroristes ». 

Les bonnes âmes effarouchées  continuent à souhaiter qu’on les laisse tranquille avec ces « guerres d’un autre âge », ces « guerres de religions », « ces fanatiques islamistes/islamiques », « cette mauvaise graine ». Ils souhaitent même qu’on en finisse, une bonne fois pour toute, en les ratatinant à coup de bombes (à l’uranium appauvri), à coup de « barils de TNT » lorsque les munitions viennent à manquer… larguer du ciel par tout ce qui peut voler. Des avions supersoniques, de petites « merveilles de technologie» dont l’heure de vol se compte en plusieurs dizaines de milliers d’euros, des hélicoptères tueurs et des drones dont le prix pourrait nourrir les provinces bombardées durant des années, sans oublier tout l’armement dit léger de plus en plus sophistiqué. 

Et tout cet arsenal est  fabriqué par des multinationales occidentales, bien propre sur elles, les Lockheed Martin, Boeing, etc… ou par les russes de Poutine ou les chinois de l’indéboulonnable « Parti Communiste »…. Sans oublier les fabricants de seconde zone, qu’ils soient sud-africain, brésilien, turque, iranien, tchèque, bulgare ou coréen…

On comprend que les chargés d’affaires de ces pays se trouvent en première ligne dès l’annonce d’un conflit, d’une guerre pour prendre les commandes et s’assurer de la bonne livraison. 

Ne dit-on pas que « la guerre est la continuation de l’économie par d’autres moyens. » 

Cela résume bien ce que subissent les palestiniens depuis la création de l’Etat sioniste d’Israël en 1948, par la volonté des anciennes puissances coloniales, appuyées par les Etats-Unis et l’Union Soviétique, à la fois de se laver définitivement les mains de l’Holocauste dont les européens étaient seuls responsables et par le même mouvement, semer les graines de la haine et une nouvelle « guerre de cent ans » au coeur de la région. 

 

8.  Les révolutions ne se commandent pas, furent elles « colorés » ou « fleuries »… Quand un processus dure autant que celui que nous vivons aujourd’hui dans l’ensemble de la région arabo-kurdo-amazigh; on ne peut nous convaincre que tout cela n’est que manigances de «cerveaux malades ». 

Là où, au sein des Etats, à l’exemple de la Tunisie ou de l’Egypte, où une forte tradition de luttes ouvrières alliées à celles de la jeunesse et des différentes composantes de la société civile (syndicats, associations, ligues des droits de l’homme, organisations politiques radicales etc…) ont maintenu vivantes des traditions de luttes et de résistances, les règles de la lutte n’ont pas dégénéré en « guerre civile » ouverte. 

Même les atrocités commises par le Maréchal dictateur Sissi, en Egypte, suite à son « coup d’Etat référendaire » n’ont visé qu’un petit secteur de la contestation représentée par la mouvance des Frères Musulmans. Les militaires, dans une tradition bien égyptienne, ont toujours, depuis Nasser, pris peur de la capacité de la Confrérie à contrer leur pouvoir; les deux forces politiques s’adressant aux mêmes couches sociales.

En Tunisie, la perpétuation d’une tradition de syndicalisme engagé, faisant de l’UGTT, un véritable proto-parti, a permis comme en différentes occasions (lutte anti-coloniale, expériences « socialistes » de l’après indépendance, opposition au parti unique et grèves générales, telles celles du 26 janvier 1978 qui fut, comme le mouvement de la jeunesse du 5 février 1972, le creusé de toute une génération de militants très actifs en cet hiver 2010/2011) que ce dernier joue un rôle central, soit dans l’accélération du mouvement révolutionnaire. Le poids de l’UGTT a aussi servi à freiner le mouvement d’où la nature ambivalente de cette organisation qui a fini par recevoir le prix Nobel en même temps que le syndicat des patrons en 2015.

Par contre, en Libye et en Irak, les clans des diverses mafias (du trafic des armes aux trafics en tous genres comprenant la drogue et la traite des hommes et des femmes) ou bien des différentes tribus sont en guerre ouverte pour des positions stratégiques en défense de leurs nouveaux privilèges. Ils disposent, pour cela, du pétrole comme monnaie d’échange.

En Syrie et au Yémen, face à la radicalité des mouvements de contestations et en raison des positions stratégiques qu’occupent ces deux régions, la multiplication des manipulations étrangères a transformé ces pays en nouvel Afghanistan. 

Et comme dans ce dernier pays, ce sont les « seigneurs de la guerre », ces milices mercenaires prêtent à se vendre au plus offrant, qui imposent, en allant jusqu’à commettre les pires atrocités, la loi. 

Une loi qui n’est régie par aucune « idéologie », si ce n’est le bakhchich tiré des nombreux trafics: armes, pétrole, drogues, prostitutions, trafic d’organes etc… et des nombreux « dons » des nombreux donneurs d’ordre.

 

9. Le monde arabo-kurdo-amazigh est de nouveau, aujourd’hui, à la croisée des chemins.

Nos motifs d’espoir sont nombreux. Dans aucun des Etats en révolution, nous n’avons de victoire franche de la « contre-révolution ».

En Egypte, non seulement la dure répression n’a pas mis un frein aux luttes de nombreux secteurs salariés et aux luttes de la jeunesse, mais le Maréchal vient de perdre la face aux dernières élections législatives largement boycottées (moins de 5% de participation). La Confrérie des Frères Musulmans a été décapitée, beaucoup de ses dirigeants assassinés,  embastillés ou exilés et cette « leçon » n’a servie à personne. Elle peut produire le pire comme le meilleur. 

En Tunisie, les dernières années 2015/2016 n’ont pas vu un recul des luttes sectoriels, même si on enregistre une légère baisse par rapport aux années phares 2011/2012.

Les recompositions à l’oeuvre au sein des classes dominantes n’ont toujours pas produit leurs effets en terme de stabilisation de leur domination. La vitalité de mouvements de contestation de la société civile ne se dément pas. La répression a marqué des points, mais point de défaite franche pour tous les secteurs à la pointe de la lutte.

La Confrérie des Frères Musulmans en Tunisie, Nahda,  a accédé à la gestion des affaires courantes grâce à des élections où le principal parti gagnant fut celui de l’abstention.

Cette opportunité a été aussi renforcée par l’éternelle pusillanimité des formations dite de « gauche » incapables de tirer les leçons de l’histoire. 

Mais aussi bien en Tunisie, qu’en Egypte l’expérience gouvernementale de la Confrérie nous révéla que celle-ci ne possédait aucun programme de rechange, qu’elle  s’est coulée comme la branche turque, qui était son modèle, dans une gestion ultra libérale de l’économie.  

A une différence prés, l’arrivée de l’AKP d’Erdogan à la gestion des affaires s’est faite durant le boom économique que va connaître la Turquie durant cette décade des années 1990/2000 caractérisées par les guerres qui faisaient rage en Afghanistan, en Tchétchénie,  en Yougoslavie, en Georgie, en Arménie, en Irak. Regardez une carte de la région et vous comprendrez les retombées sonnants et trébuchants de cette base de l’OTAN, doublée par le statut d’ancienne puissance impériale ottomane ayant son pré-carré turcophone et une volonté de retrouver sa main-mise sur le proche et moyen orient comme au bon vieux temps de l’empire ottoman. 

Les nouvelles équipes gouvernementales issues de processus électoraux où l’ « argent sale » a coulé à flot pour écarter les Frères musulmans en Egypte et en Tunisie, n’ont, au final, rien d’autres à offrir que le fameux «du sang et de la sueur » de Churchill.  

Nos économies sont en panne sèche en liaison avec la déflation qui plombe les principaux centres capitalistes. Et les annonces du FMI sur les prévisions moroses en matière de croissance mondiale pour 2017 n’offrent aucun répit aux dirigeants de la transition qui est appelée à durer.

 

10) Ce qui caractérise la révolution de la Oumma arabo-kurdo-amazigh, c’est d’abord et avant tout sa singularité par rapport aux révolutions historiques de références. 

Par rapport à la révolution française de 1789 qui mobilisa moins de 25 millions d’habitants de l’hexagone, ou plus prés de nous la révolution russe qui toucha une population estimée à prés de cent millions d’âmes, la révolution arabo-kurdo-amazigh touche une population, à cheval entre les trois continents asiatique, africain et européen de prés de 400 millions. La seule révolution comparable par le nombre est la révolution chinoise.

Mais à la différences des trois révolutions citées plus haut, la révolution arabo-kurdo-amazigh se déroule sur une région morcelée en 22 entités étatiques, avec des frontières « fermées », comme c’est le cas entre l’Algérie et le Maroc, ou Gaza les territoires palestiniens ou le Sahara Occidental sous occupation militaire. 

Sans oublier que les oligarchies gouvernantes imposent, dans certains cas, pour les citoyens des visas, empêchant la libre circulation entre pays limitrophes. Cette aspect n’est point anodin et explique cette incapacité à construire des mouvements régionaux regroupant différentes forces politiques révolutionnaires.

Mais ce morcellement est aussi en quelque sorte une « chance » puisque les oligarques ne peuvent coordonner leur attaques contre le mouvement révolutionnaire. Même s’ils s’impliquent au niveau de leur « pré-carré », comme c’est le cas de cet exécuteur des basses oeuvre de la domination impérialiste dans la péninsule arabique: l’Arabie des tribus Saoud.

Si en certaines régions, la situation comme pour la Syrie, le Yémen et dans une moindre mesure la Libye, s’installe dans des formes de guerre permanente où plusieurs acteurs régionaux et internationaux interviennent, il reste des régions qui ne sont pas encore rentrées dans la lutte; ce qui ne saurait tarder au vu de l’évolution des situations. 

C’est le cas de l’Algérie, du Maroc voir de l’Arabie Saoudite elle-même qui ne peut rester éternellement en dehors du chaos qu’elle se charge de promouvoir chez ses voisins (Bahrein, Yemen). La chute du prix du pétrole est en train de tarir les ressources des oligarques pétroliers. On assiste déjà aux premiers signes de crises de liquidités qui frapperont durement les Etats pétroliers.

On peut affirmer que la révolution arabo-kurdo-amazigh dispose encore de forces de réserves à lancer dans une bataille où en aucune partie de cette vaste région, la contre-révolution ne l’a franchement emporter.

Il faut être aveugle pour ne pas voir qu’en cette cinquième année, nous avons encore de la marge en terme de potentiel de luttes.

En Egypte, comme en Tunisie de larges secteurs de la jeunesse comme de larges secteurs de la classe travailleuse ne se laissent pas prendre au mirage de l’appel à l’unité nationale attisée par des attentats commis de manière minutés par des forces qui toutes travaillent à apporter de l’eau au moulin de la répression, de la limitation des libertés chèrement acquises ces dernières années.

Et ce n’est que le début! Le combat continu.

 

Hamadi AOUINA

Mercredi 13 avril 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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