Quelles leçons de l’élection de Kaïs Saïd en Tunisie. 1

Toute une ribambelle de renégats, d'anciens bateleurs d'estrades, surtout universitaires, sont passés en une génération "du col Mao au Rotary club » et se sont engouffrés dans l'appel d'air d'arrivée de "Si El Béji" au Palais de Cartage pour lui servir de marche pied, profitant comme leurs condisciples sous Mitterrand du label "Génération". Nous eûmes donc la "Génération Béji"…

"Il y a abondance d'espoir, mais il n'est pas pour nous"… : Franz Kafka

 

Quelles leçons tirées de la dernière séquence électorale législative et présidentielle en Tunisie?

Commençant par le commencement. 

La dernière séquence électorale a eu lieu suite à la mort physique de celui qui personnifia, depuis les premiers mois de la révolution, les forces réactionnaires mobilisées pour la contre-carrer. 

Il en a été le maître d'oeuvre, en bon connaisseur des arcanes du pouvoir, lui qui a consacré une grande partie de sa vie à le servir sous les deux régimes de Bourguiba et celui de l'artisan du coup d'Etat du 7 novembre, le "caporal de sous préfecture": Ben Ali. 

Sa dernière trouvaille fut la construction de ce que nous avons, dès le début, intitulé: "auberge espagnole », et qui fut baptisée d'un nom composé appelé à faire flores: "Nida Tounes!" (l'Appel de la Tunisie!), véritable cri visant à gendarmer le ban et l’arrière-ban des revanchards.  

« Génération Beji » 

A ces revanchards, sont venus se joindre à la dance macabre, toute une ribambelle de renégats, d'anciens bateleurs d'estrades, surtout universitaires, et qui sont passés en une génération "du col Mao au Rotary club", pour reprendre la belle formule de la lettre de Guy Hocquenghem adressée à ses anciens camarades soixante-huitards, en plein reniement de leurs engagement de jeunesse, avant de se donner la mort à 41 ans. La variante tunisienne du "col Mao" furent les vestes importées de Chine et qu'on appelait "Dengueri", le fameux bleu de Chine.   

Ces soldats mercenaires se sont engouffrés dans l'appel d'air d'arrivée de "Si El Béji" au Palais de Cartage pour lui servir de marche pied, profitant comme leurs condisciples sous Mitterrand du label "Génération". Nous eûmes donc la "Génération Béji"…

Nu comme ver

Rafraichissant la mémoire des traîtres qui se retrouvent, nu comme ver, à l'occasion de cette énième joute électorale. 

Le fameux et désormais défunt "Front Populaire", qui ne fut, en réalité, qu'un ramassis de "Cabranes", sans troupes, sous la direction d'un "Ould Echaab" ("Fils du peuple", formule qu'avait endossé le très stalinien Maurice Thorez à la tête du Parti Communiste Francais). Hamma Hammami caressait le rêve de devenir le "Grand Timonier » tunisien, réitérant l'alliance de Mao avec Tchang Kaï-Chek au cours de la lutte pour la libération nationale contre l'agresseur japonais. Il théorisa son alliance avec "Si El Beji" pour bouter hors du pays les "Nahdhaoui" et leurs acolytes. 

Rompant, de manière toute stalinienne, avec les fondements autour desquels se sont réunis des milliers de militantes et militants sincères qui se désolaient de l'émiettement et l'éparpillement des forces révolutionnaires et de leur défaite absurde aux élections à la Constituante, où ils furent raillés de "Sfir Facel" (zéro virgule) par leurs adversaires "fréristes", et affirmant que le Front Populaire devait s'opposer aux deux pôles de la contre-révolution: "Ennahdha et Nida Tounes", notre Hamma "Ould Echaab", sans se référer à aucune consultation de la base du Front Populaire décida  de s'allier avec "Si El Beji" dans un cadre qui déroulait toute une politique de trahison et de la plate-forme du Front à sa création et, surtout, des revendications toujours brulantes de la majorité des opprimé(e)s. 

Bey de Tunis et ses « Cabranes » 

Ce furent les folles journées d'agitations téléguidées, financées par de très riches donateurs appartenant à la Destourie, contre la fameuse Troïka. 

Ce furent les élections de 2014 qui ont permis, à "Si El Beji" de se faire élire "Bey" de Carthage et à son "auberge espagnole", Nida Tounes d'obtenir une courte majorité au parlement. 

En guise de remerciements, on gratifia une quinzaine de "Cabranes" du Front Populaire de strapontins parlementaires où ils brillèrent par leur pusillanimité, le vide sidéral de leur programme d'opposition et pour finir le boulot de démolition systématique de leur propre camp, une guerre des "chefaillons", deux listes concurrentes portant label "Front Populaire" et deux candidats à la présidentielle, "Ould Echaab" qui désirait continuer à manoeuvrer, en timonier au petit pied, et en solitaire le frêle esquif frontiste et le sémillant Mongi Rahoui du Watad (le parti du regretté Chokri Belaïd), ancien petit cadre bancaire et accessoirement "Président", durant tout le quinquennat de la commission des finances à l'Assemblée Nationale., ce qui a du nourrir chez lui des ambitions "présidentielles carthaginoises"… 

Les deux ont été douchés par un électorat qui les plaça en queue de peloton avec de misérables résultats. 

Retour à la case de "Sfir Facel" (zero virgule) … Aux législatives, on a prié 14 députés de l'ex-Front de débarrasser le plancher; seul le fameux Rahoui qui porta les deux casquettes de candidat à la présidentielle et aux législatives à réchapper à la guillotine électorale.       

Révolution Permanente

Mais ce que des cerveaux quelconques (et ils sont légion à s'être vu pousser des ailes depuis le début du grand chambardement de l'hiver 2010/2011) ne pouvaient saisir, qu'ils fassent partie des "Cabranes" du Front Populaire ou de ces vulgaires ignares de l'auberge espagnole Nida Tounes, c'est que nous traversons les turbulences d'un véritable cycle de révolution permanente. 

Léon Trotsky qui fut l'artisan et l'acteur de premier plan de deux cycles similaires: la révolution de 1905 vaincue et la révolution victorieuse de 1917 qui "ébranla le monde" en quelques dizaines de jours, décrit bien dans sa monumentale "Histoire de la révolution Russe », ces soubresauts: "D'ordinaire, l'Etat monarchique ou démocratique, domine la nation; l'histoire est faite par des spécialistes du métier: monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l'arène politique, renversent leurs représentants, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ d'un nouveau régime".

Il précise que "dans une société prise de révolution" les classes s'affrontent et "en un bref laps de temps, jettent à bas des institutions séculaires, en crée de nouvelles et les renversent encore". Cette dynamique n'est propre qu'à des moments de turbulences, comme dans les secousses telluriques, parce qu'elles sont "directement déterminées par de rapides, intensives et passionnées conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution."

D'habitude, "la société considère les institutions qui la surplombent comme une chose à jamais établis" . Ce n'est qu'exceptionnellement, en présence de "circonstances indépendantes de la volonté des individus ou des partis" que les individus mécontents se libèrent "des gênes conservateurs" et se lancent dans l'insurrection.

"Les rapides changements d'opinion et d'humeur des masses, en temps de révolution, proviennent, par conséquent, non de la souplesse et de la mobilité du psychisme humain, mais bien de son profond conservatisme. Les idées et les rapports sociaux restent chroniquement en  retard sur les nouvelles circonstances objectives, jusqu'au moment où celles-ci s'abattent en cataclysme; il en résulte, en temps de révolution, des soubresauts d'idées et de passions que des cerveaux de policiers se représentent tout simplement comme l'oeuvre de "démagogues". "  

C'est avec cette âpre sentiment de ne plus tolérer l'ancien régime que les masses se mettent en mouvement. Elles le font pour appréhender les problèmes posés par la crise à "partir de la méthode des approximations successives". Si l'élan se brise contre des conditions objectives "alors commence la réaction: désenchantement dans certains milieux de la classe révolutionnaire, multiplication des indifférents, et, par suite consolidation des forces contre-révolutionnaires."

Conditions objectives

En ce qui concerne notre grand chambardement, il est vrai que les fameuses "conditions objectives" ont ouvert grandement la porte à un déchainement des forces de la réaction et ce dès le milieu de l'année 2011. 

Ce furent d'abord les oligarchies qui ont fait mains basses sur nos Etats et nos richesses, privatisant à leur profit ces dernières de manières rentières, voir quasi-mafieuses.

Elles se liguèrent momentanément pour abattre la révolution.

Elles reçurent, dès le début, le soutien des différentes puissances impérialistes ayant quelques intérêts à défendre dans les Etats en ébullition.. C'est un véritable déluge de feu qui s'est abattu sur les différents segments de la révolution arabe, en Libye, en Egypte, en Syrie, en Irak, au Yemen avec ses centaines de milliers d'assassinés, d'estropiés à vie, ses millions de réfugiés ayant fui cette répression sanguinaire.

En Tunisie, la répression pris des formes moins expéditives, des manifestants furent néanmoins visés à la chevrotine, faisant perdre la vue à un grand nombre d'entre-eux, sous la férule du gouvernement de la Troïka qui augmenta de manière catastrophique les budgets des ministères de l'intérieur et de l'armée, sous le prétexte fallacieux de "lutte contre le terrorisme".

L’UGTT, un rempart!

Dans ce pays l'existence d'une centrale syndicale, l'UGTT fut, à ne pas douter, le rempart au déchainement de la réaction. 

Une centrale puissante, (elle fut quand même l'armature logistique des journées du soulèvement qui ont suivi l'immolation par le feu du jeune Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010 et la fuite du dictateur vers l'Arabie Saoudite le 14 juillet 2011), unifiée, puisqu'elle compte plus d'un demi-million d'adhérents, même si ces derniers font partie des secteurs les mieux lotis de la classe laborieuse, l'UGTT, quoi qu'en disent ses détracteurs, et en dépit des dirigeants de la centrale et de leur pusillanimité,  a toujours servie de contre-poids aux attaques contre les travailleurs et de cadre de riposte à la spoliation de leurs intérêts. 

Aucune autre organisation syndicale semblable n'a structuré le champ social dans les 20 autres Etats arabes. Elle s'est toujours apparenté à un proto-parti "social-démocrate ».  C'est la signature que lui imprime l'un de ses principaux animateurs devenu ministre d'un Bourguiba aux abois. après la liquidation de l'opposition armée, entre 1955 et 1960, avec la complicité de l'ex-armée coloniale française restée présente sur le territoire et ce jusqu'aux évènements de Bizerte de l’été 1961: Ahmed Ben Salah. Ce dernier fut secrétaire général de l'UGTT, à la suite de l'assassinat de Farhat Hached, par les milices fascistes des colons français, la fameuse "Main Rouge", (qui désiraient faire taire, à jamais, le leader qui comptait créer un syndicat maghrébin uni, adossé à la lutte armée organisée à l'échelle maghrébine par Abdelkrim El Khatabi).

Pour avoir côtoyer les instances dirigeantes de la social-démocratie européenne au sein de la Confédération Internationale des Syndicats libres (CISL), il était imprégné de cette culture du compromis caractéristique des syndicats nord-européens. Devenu super ministre en charge de l'économie, de la santé, de l'éducation, il mis en pratique un véritable plan qui s'apparente, par certains aspect, au "Programme de la Résistance" en France, et qui n’est autre que le fameux rapport du VIe congrès de l'UGTT, rejeté une première fois, en 1956, par Bourguiba qui ne désirait pas "que les revendications égalitaires" se transforment "en pression des démunis sur les possédants".

 Tout ce que la Tunisie compte d'infrastructures essentielles en matière d'énergie, d'eau, d'agriculture, d'enseignement, de santé, de développement des bases industrielles dans le phosphate, le pétrole et le gaz, la production d'acier (El Fouledh) et l'usine à sucre de Béjà, sont à mettre au compte de Ben Salah et de l'UGTT. 

Fidèle à sa réputation de girouette, notre "Combattant Suprême", influencé par la nouvelle garde des opposants au "socialisme de Ben Salah", et adeptes de la fameuse politique d'"Infitah", du "laisser-faire" pour se remplir rapidement et facilement les poches, condamna ce dernier à 10 années de travaux forcés… 

Quelles que soient les positions des directions de la centrale syndicale depuis la fuite du dictateur, caractérisées par un conservatisme bureaucratique visant à sauver les avantages de leurs fonctions et les prébendes qui en dépendent, le seul fait que la réaction fait feu de tout bois pour tenter de démolir l'UGTT est la preuve, à contrario, de l'utilité de cette organisation dans le champ social et politique tunisien. Les tentatives téléguidées de créer des concurrentes à cette dernière, au nom de la "pluralité syndicale" ont été vouées, jusqu'à présent, à l'échec et cela est aussi une des spécificités tunisiennes.

Un parlement mal élu... et un président faisant un carton

Les électeurs ont boudé les législatives en s'abstenant à plus de 59% des inscrits. Nous avons un parlement élu par une minorité de citoyens. Ce qui en résulta est, comme pour la précédente élection de 2014 un vent de "dégagisme" pour les sortants. Le Front Populaire a perdu la quasi-totalité de ses députés à part Mongi Rahoui qui a profité de sa double casquette et donc d'un double temps d'apparition sur les plateaux télés et radios; en tant que candidat à la présidentielle et en tant que concourant aux législatives.

L'ancienne auberge espagnole Nida Tounes de feu "Si El Beji" n'a récupéré que trois petits sièges après avoir raflé la majorité en 2014 avec 83 élus. Autant parler d'un ratage complet d'unifier les rangs de la Destourie tenter par le nonagénaire Essebsi. Cette dernière a présenté pas moins de six listes concurrentes aux législatives. Cela est une démonstration éclatante de l'incapacité des fractions de la classe dirigeante de trouver, en période de crise aggravée par la fin du long cycle d'accaparement, un terrain de compromis. De plus, elles n'ont plus d'hommes capables de jouer le rôle bonapartiste à l'image du "Combatant suprême": Bourguiba.

Cela confirme le pronostic de Lénine pour décrire un processus révolutionnaire "quand ceux d'en haut ne peuvent plus gouverner comme avant et ceux d'en bas ne veulent être commandés comme avant".

L'élection de Kaïs Saïd avec 72,71% des voix (2 777 981 électeurs) sur 3 892 095 de votants est une écrasante preuve que "ceux d'en bas" ne veulent toujours pas être gouverner comme avant. Près de 430 000 électeurs se sont joint au deuxième pour voter (3 465 184 votants au premier tour), ce qui a définitivement fait pencher la balance en faveur du professeur de droit constitutionnel. Alors que notre magnat de la télévision arrive avec beaucoup de peine à doubler son score du 2em tour (525 517/ 1 042 894), Kaïs Saïd voit son score multiplier par quatre fois et demi (620 711/ 2 777981). Carton plein...

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