Les leçons de l’élection de Kaïs Saïd en Tunisie 2

"Elections piège à cons »... Comment faire mentir ce slogan tant et tant de fois vérifié à travers les expériences électorales des trente dernières années.

"Elections piège à cons"

 

En mai soixante-huit la jeunesse révolutionnaire en France avait popularisé le slogan: "Elections, piège à cons". C'est en l'occurence le jeune dirigeant de la Ligue Communiste, Alain Krivine, candidat à la présidentielle de 1969 qui repris ce slogan dans un petit opuscule portant ce titre: "Elections, piège à cons!"

 

Récolte bien maigre

Si l'on reprend le cycle des trois dernières décennies qui ont vu, sur les quatres continents latino-américain, africain et européen de l'Est et de l’Ouest et pour finir en Asie, une véritable déferlante électorale qui a porté au pouvoir des partis de masses que ce soit à l'image du Parti des travailleurs (PT) de Lula au Brésil, des organisations issues de la société civile (associations, syndicats…) au Mali, au Sénégal, de la social-démocratie en Europe de l'Ouest avec comme figure de proue, François Mitterand, où le phénomène des "révolutions colorées" en Europe de l'Est après l'effondrement de l'Union Soviétique suite à la chute du mur de Berlin, on peut considérer que la récolte en terme d'avancées démocratiques a été bien maigre.

Le Brésil vient d'élire Bolsonaro, un candidat d'extrême droite, le continent latino-américain a vu un véritable mouvement de "Dégagisme" touchant les régimes qui se situaient "à gauche", tant en Equateur, au Chili, qu'en Argentine ou au Pérou. Souvent ce sont d'anciens partis de la droite qui reprennent du service. 

En Europe de l'Est, les "révolutions colorées" ont accouché de régimes autoritaires comme en Hongrie et en Europe de l'Ouest, l'Italie qui était dirigée par la social-démocratie a vu l'ascension d'un parti d'extrême droite, allié à un parti populiste. En France, le président socialiste Hollande cède la place à un président de centre-droit qui épouse de plus en plus les thèses de l'extrême droite pour assurer sa réélection, et dans l'ensemble des Etats du Nord européen une poussée de l'extrême droite se manifeste dans les institutions. Récemment nous avons vu le gouvernement de Syriza, de gauche, renverser, par les élections, au profit d'organisations de droite. Et last but not least, la Turquie du Frère Musulman Erdogan s'est transformée en prison à ciel ouvert où les libertés les plus élémentaires sont bafoués, sans oublier la volonté, sous prétexte de "terrorisme" de briser les reins des résistants kurdes de Syrie dans une véritable guerre d'extermination.

 

Processus électoraux et transformation radicale de la société

Nulle part nous n'avons un exemple où les changements issus de processus électoraux ont débouché sur une transformation radicale de la société.

Les conquêtes politiques et sociales connues ne sont jamais venues des élections et des parlements, elles ont toujours été la conséquence de mobilisations de masse, des grèves générales.

D'où la question: comment faire pour abolir un régime, devenu insupportable pour de larges masses sans prendre le pouvoir et renverser radicalement les institutions de l'ancien régime.

Même le processus d'accession de Bourguiba à la tête du nouvel Etat de la nouvelle république s'est déroulé avec l'abolition conjointement et de la colonisation directe (même si la fameuse politique du "Combattant suprême" consistant en une "Indépendance dans l'interdépendance" est le fruit du compromis passé avec l'ancienne puissance coloniale pour stopper le mouvement armé mené conjointement sur l'ensemble nord-africain par les partisans de Abdelkrim  El Khatabbi) et de la monarchie beylicale déjà réduite à une marionnette durant les années d'occupation coloniale.

En comparaison, les Frères musulmans d'Ennahdha, qui ont raflé la majorité à la Constituante de 2011 et gouverné dans le cadre de la fameuse Troïka, se sont vu réduit à servir de faire valoir à un Béji Caïd Essebsi durant le quinquennat de ce dernier. 

Le seul souvenir de leur passage aux affaires aura consisté à augmenter de manière irresponsable les appareils de répression (près de 90 000 nouvelles recrues), faisant des budgets de l'Intérieur et de l'Armée les premiers budgets de l'Etat, un creusement des déficits vertigineux et un endettement criminel, aggravé durant le quinquennat d'Essebsi allié dans la gestion à Ennahdha.

 

Sous la cendre la braise est brulante

Les lampions des élections en Tunisie viennent de s'éteindre. L'élection de Kaïs Saïd avec les 72,71% des voix, 56,80% de participation et la proportion de 90% des jeunes, dans la tranche d'âge 20/25 ans, qui auraient apporté leur voix à Saïd est un motif de fierté après huit années de contre-révolution. Cela est la preuve que le soufflet de la révolution n'est pas retombé. 

Que sous la cendre la braise est toujours brûlante. 

Pour une raison où il ne faut pas être grand clerc pour deviner les raisons de la colère.

Tous les indicateurs sont au rouge vif. Le pouvoir d'achat a dégringolé de plus de 40% depuis la fuite du dictateur du fait des politique anti-sociales adoptées par les différentes équipes, et elles ont été pléthoriques, à enfoncer, jour après jours, le pays dans la crise. On peut même parler de "vente à la découpe" de ce qui a échappé aux appétits des rapaces de l'ancien régime. 

Les biens confisqués aux familles du couple présidentiel se sont vus redistribuer par le jeu des crédits bancaires auxquels ont seuls accès la poignée de familles, au nombre n'excédant pas 75, qui disposent toujours des clés du système et de ses principaux rouages. (Banques et assurances, téléphonie mobile et internet, officines d'importations, speculation foncière et matériaux de construction.)

Ces derniers n'ont eu de cesse de faire des lois visant à détruire les mécanismes de solidarité, à supprimer l'indexation des salaires, à privatiser à tour de bras et à démanteler les services publics.

Sous leur règne, la corruption s'est généralisée à un point jamais atteint dans le passé. Pas un secteur qui lui échappe, se développant tel un cancer. 

Le gaspillage des deniers publics prend des proportions effarentes et les administrations croulent sous le poids de cette maladie contagieuse.

Résultat de cette gabegie un fonctionnement des services publics de santé, d'éducation, de transport, d'alimentation en eau et électricité de plus en plus bancal, des infrastructures qui menacent ruines. 

A ce tableau déjà bien sombre à l'intérieur du pays viennent s'ajouter les indicateurs économiques de nos principaux partenaires et en premier lieux l'Europe, qui sont en berne. Même des Etats comme l'Allemagne Fédérale de Merkel qui avait jusqu'à present tirer son épingle du jeu tombe en recession.

Auto-organisation, élections directes de la base au sommet et droit de révocation des élus 

Que peut faire notre nouveau président dans une telle situation? Lui qui est corseté par une Constitution qui lui laisse peu de marge de manoeuvres. Lui qui n'a, pour le moment, à l'Assemblée Nationale, aucune force politique sur laquelle s'appuyer pour mettre en oeuvre son projet de renouvellement des modes de représentation qui remettent la pyramide sur sa base avec élection directe au sein des comités locaux, puis régionaux et enfin réuni au niveau national pour légiférer avec un droit de révocation des élus par leurs électeurs.

Il n'y a pas trente six mille solutions! Il nous faut nous remobiliser en nous appuyant sur ce formidable score qui est un bon indicateur du niveau de raz le bol des larges masses. Près de trois millions d'adultes en âge de voter, autrement dit près de la moitié de la population adulte représentative des couches les plus nombreuses et les plus défavorisées du pays ont par leur voix attribuées à Kaïs Saïd, marqué leur désir de dire halte à la gabegie. Ils ont été sensibles au fait que le candidat Saïd insiste dans ses interventions sur la nécessité de réanimer l'espoir entrevu durant les premier mois de la révolution et rapidement étouffée par la contre-révolution. Nous avons entrevu durant les premiers mois de la révolution les possibles en terme d'auto-organisation, lorsque dans les quartiers, spontanément, nous avons pris en charge notre auto-défense et l'organisation de nos quartiers. Nous avons débuté en tant que travailleurs, employés, salariés du public et du privé, jeunes et chômeurs à réclamer des comptes à nos dirigeants et surtout à réclamer leur demission pour incapacité, autrement dit à fourrer notre nez dans la gestion de nos usines, de nos administrations, de la gestion des terres monopolisées par des cartels minoritaires, de nos universités et institutions scolaires.  A vouloir jouir pleinement de notre citoyenneté dans une dignité retrouvée après avoir été bafouée par des appareils de repression et de "justice" se comportant en véritables mercenaires des classes parasitaires qui spolient notre pays. 

A l'échelle de notre continent arabe, les convulsions ont repris de plus bel. Hier en Irak et aujourd'hui au Liban, des mobilisations populaires massives comme on n’en a pas vu depuis longtemps viennent d'éclater avec le même agenda que le nôtre, ce qui nous confirme dans l'hypothèse que ce continent n'est pas près de voir s'arrêter les soubresauts dont on va bientôt fêter le neuvième anniversaire. 

C'est cette fenêtre qu'il faut de nouveau ouvrir en favorisant toutes les formes d'auto-organisation dans nos quartiers, nos régions comme cela fut réalisé au lendemain de la fuite du dictateur. C'est cette voie qu'il faut suivre en s'appuyant sur la dynamique du dernier cycle électoral. Ce n'est de nouveau que le début, continuons le débat et le combat.   

 

     

 

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