Première ou deuxième République?

On fête, en ce 25 juillet, le 61 anniversaire de la première République. Pourtant le grand chambardement qui a suivi la fuite de l'ancien "sergent de sous-préfecture" a vu la rédaction d'une nouvelle Constitution, celle qui instaure la deuxième République. Question: pourquoi continuer à fêter la première devenue illégitime?

Question: pourquoi fêter l'instauration de la première République alors que nous avons écrit une nouvelle constitution ouvrant la voie à une nouvelle République, la deuxième, qui de facto instaure une nouvelle période (même si nous sommes en plein chambardement pour en définir les contours...). 

Une certaine école historique donne à lire la séquence monarchiste tunisienne comme un "long fleuve tranquille" oubliant que ce dernier fut "agité" par la colonisation et que de monarchie il n'en restait que l'ombre. 

Bourguiba liquide une fiction en proclamant la "République" et celle-ci correspond à une nouvelle recomposition de l'élite triée par le dur combat de la résistance au colonialisme. 

Globalement trois forces politiques occupent le devant de la scène à l'orée de la proclamation de l'Indépendance: le courant unioniste du grand Maghreb dirigé à partir du Caire par le "Lion du Rif" Abdelkrim El Khattabi. 

Ce dernier est l'instigateur de la lutte armée unie à l'échelle des trois colonies maghrébines et vise à construire un Maghreb uni. 

Le deuxième courant, c'est l'UGTT avec Ben Salah comme figure de proue, et enfin nous avons dès le retour "programmé" de Bourguiba de son exil français, l'instauration d'une "auberge espagnole" (ancêtre de Nida Tounes) qui rassemble le ban et l'arrière ban de tous les "militants de la vingt-cinquième heure". 

On assistera à une lutte féroce des "bourguibistes », soutenus par l'armée française présente sur le territoire après l'épisode de "l'indépendance dans l'interdépendance », contre les "unionistes" (qu'on a abusivement appelé "Youssefistes" alors que Salah Ben Youssef les rejoint une fois sa rupture avec Bourguiba consommée). 

Résultat, près d'un millier de morts (dans un pays qui ne compte qu'à peine 3 millions d'âmes à ce moment). 

Le courant "unioniste" défait, (rappelant qu'au Maroc ce sont aussi 15 000 victimes qui résultent de l'affrontement du courant « unioniste » avec le Makhzen de Mohamed V, appuyé là aussi par l'armée française), Bourguiba n'a aucune stratégie a mettre en oeuvre. Il fait appel à l'UGTT et à Ben Salah qui, fort de son expérience "social-démocrate" et sa connaissances des instances syndicales dominées par la social-démocratie européenne, (opposé au syndicalisme dominé par le bloc soviétique) va mettre en oeuvre un véritable Plan où toutes les ressources du pays seront mobilisées pour accomplir la fameuse "décade miraculeuse" sous les hospices du nouvel Etat et de son super ministre Ben Salah. 

La même école historique qui affublait la monarchie des atours d’une monarchie « constitutionnelle », écrira la légende bourguibienne. 

Elle contribua à façonner le mythe d’un Bourguiba « visionnaire » alors que ce dernier ne fit que s’approprier l’oeuvre d’autres dirigeants que lui. Ce sera même sa marque de fabrique durant les deux décades qui suivront la destitution de Ben Salah jusqu’à sa mise à l’écart par le « sergent de sous-préfecture » en 1987.

Le limogeage et de la condamnation de Ben Salah aux travaux forcés, une fois que ce dernier a accompli en une poignée d’années tout ce que ce pays compte d’infrastructures pérennes jamais égalées depuis, donne le signal de la contre-révolution libérale sous l’égide de Hédi Nouira, ancien gouverneur de la Banque Centrale et représentant de la nouvelle classe d’affairistes qui vont taillé le pays en pièces et privatiser l’essentiel de ses richesses. 

Rappelons pour mémoire, tant l’oeuvre Bensalhiste est gigantesque: les principales sociétés nationales mettant en oeuvre une politique de nationalisation des ressources naturelles, pétrole et gaz, phosphate, nationalisations des terres anciennement confisquées par les colons régies dans des coopératives de production; à quoi il faut ajouter la mise en place des société nationales d’électricité (STEG) de distribution d’eau (Sonede), le lancement des premiers projets touristiques, la construction des premières unités industrielles de sidérurgie (Fouledh), de raffinerie de sucre à Béja.

Sans oublier la mise en place des fondements de l’assurance sociale (sécurité sociale) et de la couverture sanitaire des quartiers et régions avec des dispensaires et la construction des premiers hôpitaux en région. Sans oublier la programmation d’un vaste plan de développement de l’enseignement avec la construction du premier campus technique et scientifique.

Autant dire que la poignée d’années « Bensalhistes » ont vu l’instauration d’un Plan qui peut être comparé, toute proportion gardée, à celui échafaudé par la résistance, au sortir de la deuxième guerre mondiale, en France.  

Dans nos vertes années militantes nous ânonnions la théorie du « capitalisme d’Etat » jetant Ben Salah aux gémonies de l’enfer bureaucratique. Nous expliquons, de manière totalement mécaniste, que ce dernier a pavé le chemin de l’accession avec Hédi Nouira, de la nouvelle classe d’affairistes qui produiront en deux décades les 75 milliardaires en dollars et les 6500 millionnaires dans la même devise.

Nous ne tenions pas compte que cette période a vu la défaite, suite à une lutte féroce, des deux courants qui auraient pu changer la face du pays et celui de la région: le courant « unioniste » liquidé physiquement et le courant « social-démocrate » représenté par l’UGTT et personnifié par Ben Salah. 

Celui qui ne maîtrise pas son passé ne peut vivre son présent et encore moins dessiner les pistes à creuser pour son avenir...

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.