Quand un duel Le Pen-Mélenchon sert de prétexte pour envoyer l'argent au Luxembourg

Fuyons ! Ou pas… Le succès des eurosceptiques dans les sondages permet à quelques courtiers en assurance-vie de mettre en avant les contrats hébergés au Luxembourg. Un beau prétexte pour vendre leur marchandise, qui n’a pourtant rien d’un produit miracle.

« Avant la présidentielle, ils exfiltrent leur argent au Luxembourg ». Ces derniers jours, cet article du Parisien, daté du 16 avril, a été commenté, relayé, et repris par d’autres médias, comme France Inter, BFM TV, etc. Point de départ : l’éventualité d’un second tour Le Pen-Mélenchon, avec ce qu’il implique en matière d’incertitudes économiques. Déstabilisation des marchés financiers, potentielle sortie de l’Europe, retour au franc, etc. Message : les épargnants fortunés se ruent sur les contrats d’assurance-vie luxembourgeois. « Plusieurs dizaines de clients par jour » se montrent intéressés à en croire un courtier cité par le quotidien francilien. Message sous-entendu par ces courtiers bien heureux de voir leur propos ainsi relayé : souscrire une assurance-vie au Luxembourg vous permet d’abriter une partie de votre épargne en cas de retour au franc.

Que pensent les voisins Luxembourgeois de cette panique dans les rangs des épargnants français ? « Vu du Grand-Duché, le regard est plus nuancé », lit-on sur le site du quotidien francophone gratuit L’Essentiel, qui donne la parole à Marc Hengen, administrateur délégué de l’Association des compagnies d’assurances et de réassurances : « Chaque élection crée de l’incertitude. Une des réactions est d’aller voir ailleurs. » Surprise : il ne constate pas « d’explosion particulière liée aux élections françaises » !

Un scénario très hypothétique

Fuite des capitaux ou non, la stratégie de l’assurance-vie luxembourgeoise est-elle la bonne ? Premier contre-argument : le second tour Le Pen-Mélenchon, ou l’élection de l’un de ces deux candidats dans un autre scénario électoral, reste l’une des hypothèses les plus improbables dans le match à quatre qui opposent les favoris des sondages (dans l’ordre) Macron, Le Pen, Fillon et Mélenchon. Même s’il convient de prendre des pincettes avec les sondages…

Second contre-argument : de quoi l’assurance-vie luxembourgeoise protège-t-elle ? Certes, le Grand Duché offre des garanties supérieures en cas de faillite de l’assureur (contre 70.000 euros par assuré et par compagnie en France). Il s’agit donc d’un atout pour des clients au gros patrimoine, en cas de faillite, ce qui reste extrêmement hypothétique. D’autres avantages ? Pas d’avantage fiscal puisque les souscripteurs sont imposés en France sur ces avoirs. S’assurer un contrat « en euros » à l’heure d’un potentiel retour au franc ? Peut-être. Mais même si Marine Le Pen accède au pouvoir, le retour au franc ne se ferait pas à court terme, loin de là.

Une publicité gratuite

Difficile de faire des paris sur de telles incertitudes ! En attendant, ces courtiers (que nous ne citerons pas, pour ne pas rajouter de la publicité à la publicité) ont profité d’un joli coup de pub ! Or la plupart de ces contrats luxembourgeois facturent très fortement les nouveaux versements : les frais d’entrée avoisinent parfois les 5% ! Bien plus élevé que la plupart des assurances-vie françaises, et bien plus élevé que les contrats d’assurance-vie en ligne, sans frais de versement…

Les mêmes courtiers – et quelques autres – avaient profité voici quelques mois de la polémique sur le blocage des retraits permis par la loi Sapin 2 pour promouvoir l’assurance-vie luxembourgeoise. Or, rappelons que ce blocage n’interviendrait qu’en cas de crise financière profonde, et pour 6 mois maximum. Mais l’herbe semble toujours plus verte ailleurs…

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