Ouverture sur le conflit

Il y  a quelques temps, alors que je m’évertuais à préparer une plaidoirie pour défendre un jeune homme poursuivi devant le Tribunal correctionnel pour des faits d’association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste, je me suis mis à rechercher la définition du mot conflit.

Il y  a quelques temps, alors que je m’évertuais à préparer une plaidoirie pour défendre un jeune homme poursuivi devant le Tribunal correctionnel pour des faits d’association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste, je me suis mis à rechercher la définition du mot conflit. La veille, la procureure, avait entamé ses réquisitions en évoquant le conflit des civilisations, qui selon elle était au cœur de ce procès visant ce jeune « djihadiste ». Le conflit des civilisations comme essence de la procédure visant à juger un jeune Français, originaire de la banlieue Nord Parisienne a qui l’on reprochait de s’être rendu en Afghanistan pour combattre les forces de la coalition avec les talibans. Au-delà du caractère polémique que suscitait l’évocation, certes grossière, de la théorie d’Huntington, je fus saisi d’un doute sur la possibilité même d’évoquer une telle théorie devant une juridiction Française. Comment  en effet ne pas s’interroger sur l’à-propos d’un tel concept ? Lorsqu’il s’agit de juger un jeune homme Français pour des actes censés être réprimés par le code pénal Français, que signifie le conflit des civilisations ? Que ce jeune Français n’appartient pas à notre civilisation ? Et à quelle autre civilisation appartiendrait-il alors ? Et la République Française serait elle l’expression d’une civilisation à part entière ou appartiendrait elle à une civilisation regroupant d’autres Etats, d’autres régions du monde ? Et l’institution judiciaire Française aurait-elle vocation à définir les contours de cette civilisation, et de celle qui s’y opposerait, vocation à déterminer les valeurs reconnues par tous les membres de telle ou telle civilisation ? Toutes ces interrogations me permirent de structurer le début de ma plaidoirie, mais je sentis que je passais à côté de l’essentiel. J’avais choisi de contredire le concept le plus aisé à déconstruire, et j’avais inconsciemment fait l’impasse sur l’essentiel de cette rhétorique et de cette expression si maladroitement employée par le représentant du ministère publique. Ce n’était finalement pas tant le terme de civilisation qui avait provoqué ma stupeur, que celui de conflit. En prenant conscience de l’origine de mon trouble, je décidais de rechercher la définition de ce mot pourtant si couramment employé dans tous les champs du vocabulaire juridique, politique, journalistique, géopolitique, et de toutes les disciplines appartenant  au champ des sciences humaines en général. Le fait est que mon trouble s’est accru à la lecture des maigres définitions qu’en donnaient les quelques dictionnaires que je pu consulter. Mon étonnement atteignit son paroxysme lorsque j’entrepris de rechercher des contributions philosophiques ou intellectuelles sur le thème du conflit et que je fus pris de la même sensation de vide. Alors pourquoi ? Pourquoi le conflit dans son essence et dans ses ressorts internes n’a-t-il que rarement fait l’objet d’études approfondies ? Ce concept serait-il à ce point général que seules ses expressions militaires, juridiques, familiales psychanalytiques mériteraient une réelle étude ?  Ou bien ferait-il partie de ces mécanismes à ce point consubstantiels à l’esprit humain qu’il empêcherait toute distanciation nécessaire à son appréhension ? C’est d’abord à cette question que j’ai choisi de m’atteler dans le cadre d’une série d’articles à venir dont la rédaction nécessitera la contribution de ceux qui s’y intéresseront. Pourquoi le conflit se refuse à la pensée ?  De manière empirique je propose aux éventuels contributeurs de débuter cette étude par le conflit avec soi-même, le conflit intérieur qui fera l’objet du prochain article, avant d’engager une étude transversale du conflit parental quant à la résidence des enfants, sujet encore en débat au parlement, puis de ce conflit armé particulier qu’est la guerre civile, et au fur et à mesure de nos études s’ouvriront je l’espère d’autres types de conflits qui nous amèneront peut être à la découverte de caractéristiques communes aux différents types de conflits et à la compréhension de ce phénomène encore trop vierge. Car si le conflit peut être décrit, étudié, décortiqué, et mis en lumière dans ses caractères fondamentaux, alors peut être pourrons nous commencer à envisager sa résolution, et comprendre le passage de la violence originelle de l’Etat de nature à la violence encadrée du contrat social.

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