Le conflit intérieur: complément d'enquête


A la suite de  l’émission complément d’enquête diffusée sur France 2, le 25 septembre dernier, hasard du calendrier, le soir de Roch Hachanah, nouvel an juif, une enquête à été ouverte à la demande de François Pupponi, maire de Sarcelles destinée à Madame Taubira, sur les propos tenus à visage découvert, par un jeune de Sarcelles. Ces propos violents semblent justifier les actes à caractère antisémite commis au cours des émeutes du 20 juillet 2014 et comportent l’expression conditionnelle d’une violence meurtrière contre les juifs. Ce jeune homme, convoqué demain par les services de police du commissariat de Villiers le Bel, m’a demandé d’assurer sa défense. Je dois avouer ne jamais avoir été confronté jusqu’à ce jour à un tel dilemme. Ni lorsque j’ai défendu des jeunes auxquels on reprochait d’avoir participé aux manifestations, ni lorsque j’ai accepté de défendre l’organisateur de cette manifestation et encore moins dans le cadre de procès terroristes dits Jihadistes. Dans aucun de ces cas, ces personnes n’avaient exprimé de propos ou commis d’actes à caractère antisémite, encore moins avec violence et publiquement. Puis je défendre, du fait de ma propre judéité, une personne qui exprime, quel que soit son degré  d’élaboration, une pensée de violence meurtrière à l’égard des juifs, et partant de moi-même ? Aurais-je le recul suffisant pour assumer à titre personnel une telle défense, et lui prodiguer la meilleure défense possible alors même que du fait de cette identité, je suis personnellement visé ? Il est finalement assez rare que la question de la clause de conscience de l’avocat se pose de manière aussi claire et paroxystique. Pour être encore plus franc, ma pensée première fut de refuser sa demande. Et depuis deux jours, je me retenais de composer son numéro pour lui faire part de ma décision et peut être même de mon dégout irrépressible tant à l’égard de ses propos qu’à l’égard des motivations potentielles qui l’avaient conduit à me contacter. Etre défendu par un avocat juif n’est ce pas finalement la meilleure des stratégies judiciaires pour une personne ayant prononcé de tels propos ? Et l’instrumentalisation dont je pouvais être l’objet n’était elle pas en soi une raison suffisante pour refuser ? Qui plus est, accepter une nouvelle fois un dossier de ce type allait probablement accroitre l’image déjà bien ancrée de cet avocat juif qui a fait de la défense des actes antisémites un fonds de commerce somme toute assez répugnant, si tel était le cas. Au cours de cette réflexion, j’avais aussi une pensée pour ma famille vivant à Sarcelles, elle-même interloquée par mes positions, littéralement harcelée par les membres de la communauté qui se demandaient si finalement la génétique n’y était pas pour quelque chose, et rejetant l’opprobre sur eux. Je ne peux que m’excuser pour les tourments que je leur ai causés. Mais je ne regrette rien. Je ne peux regretter mes choix après avoir lu et entendu les messages de remerciement de jeunes des cités, de personnes originaires du maghreb, de musulmans qui m’ont tendu la main en exprimant leur gratitude, leur espoir dans cette citoyenneté qui se dérobait sous leurs pieds au profit de conflits identitaires mis en exergue par certains politiques et de nombreux médias avides de conflits, se repaissant des schismes républicains, exhibant enfin la preuve si évidente de ce que l’islam, les musulmans, les arabes et les cités plus généralement constituaient un danger pour la république Française. Alors j’ai accepté ce matin de le recevoir, de discuter avec lui, de cerner la réalité de son antisémitisme supposé, de voir si derrière l’expression d’une violence meurtrière à l’égard de l’une de mes identités, il n’y avait pas autre chose. La caméra et la dépersonnalisation qu’elle génère en particulier pour une personne qui n’y est pas habitué, les copains du quartier et la volonté de fanfaronnerie, la rage personnelle, irrationnelle,  qui peut à tout moment changer de forme et de cible, l’étiquetage social du jeune arabe de cité, ou du jeune juif de la LDJ, qui inconsciemment assume le rôle dans lequel le média l’assigne, en particulier quand l’éditorialiste est en recherche d’images et de mots chocs synonymes d’audimat, les questions orientées de la journaliste et le montage, sélection partiale de nombreuses heures d’enregistrement, juxtaposition de phrases decontextualisées. Il n’en reste pas moins ces propos bruts et leur violence qui continuent à m’interroger même après mon dialogue avec ce jeune homme. Je ne pouvais résoudre ce conflit intérieur et plus la matière et les interrogations se multipliaient, plus mon indécision s’accroissait. Jusqu’à cet appel téléphonique, cet après midi, d’un  jeune entrepreneur de la banlieue Lyonnaise, des Minguettes m’a-t-il dit, issu de l’immigration comme on dit, qui spontanément et avec une voix emplie d’émotion a souhaité me remercier pour le premier texte que j’avais fait paraitre sur ce blog, et pour mon intervention vidéo qui l’a suivi. Je tenais à vous dire Monsieur que c’est à moi de vous remercier. Parce que vos mots m’ont tout simplement permis de sortir de ce conflit intérieur, de ce cloaque de la pensée où finalement les choix les plus naturels deviennent les plus ardus, du fait de cet enfermement de l’esprit, de ce cloisonnement essentialisant, de ces murs médiatiques qui interdisent de penser l’autre comme un autre soi, de cette politique qui nous assigne à une résidence identitaire. Le conflit intérieur c’est cela avant tout : l’enfermement. Je ne sais ce que la justice dira de vos propos, jeune homme. Je sais néanmoins ce que j’en pense. Mais je vous défendrai. Pas seulement parce que je suis avocat, pas seulement parce que vous m'avez choisi pour mes prises de positions. Mais surtout parce que j'ai compris aujourd'hui que l'ouverture est la seule et unique voie possible, parce que vous avez frappé à ma porte et qu'en l'ouvrant la violence inhérente aux murs et aux mots qui nous séparaient a disparu. Je vous defendrai.

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