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Billet de blog 19 mai 2022

Mener le combat contre les violences sexuelles et protéger le procès équitable

Oui, je crois les victimes. Et oui, il faut croire les victimes, comme un cri politique, car c’est le seul et unique paradigme pour changer la condition de toutes les femmes sans attendre le trop lent changement de notre société. Mais qu’en est-il lorsque le combat politique tend à faire disparaitre l’Etat de droit, le procès équitable, et le minimum qu’on puisse attendre d’une société civilisée.

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Voilà plusieurs jours, depuis que des accusations de violences sexuelles sur Taha Bouhafs ont été communiquées dans la presse, j’éprouve un mélange inconciliable de sentiments douloureux qui se confrontent avec mes principes que je pensais inébranlables. Chacun sait les liens qui me lient à lui. L’amitié que nous nous sommes portés et qui a grandi dans les luttes et les procédures que nous avons menées ensemble. J’ai pourtant choisi de ne pas être son avocat, car notre proximité est incompatible avec la distance nécessaire à l’exercice de la profession d’avocat.

Comment admettre qu’un ami puisse avoir commis des violences a rebours des principes que je défends ? Celui du nécessaire combat politique contre les violences notamment sexuelles contre les femmes. Celui de la lutte fondamentale pour l’accueil de la parole des victimes. Celui de la légitimité de la dénonciation publique de ces agresseurs.

Car, oui, les femmes victimes de violences doivent avoir un lieu bienveillant, pour accueillir leur parole, leur expérience et leur permettre de prendre conscience des violences subies afin de décider si elles souhaitent ou non porter leur affaire en justice tant celle-ci s’avère défaillante à les accueillir et à enquêter. Et ces lieux sont bien trop rares, notamment en raison de notre histoire ancestrale de domination patriarcale et de l’absence de volonté réelle des pouvoir publics de former suffisamment les policiers dans l’accueil et l’investigations sur ce type de violences.

Oui, les victimes doivent pouvoir dénoncer publiquement.

Oui, je crois les victimes. Et oui, il faut croire les victimes, toutes les victimes, par principe, comme un cri politique, car c’est le seul et unique paradigme pour changer la condition de toutes les femmes sans attendre le trop lent changement de notre société.

Alors à ceux qui opposent, abruptement, la seule présomption d’innocence pour justifier que de s’opposer aux dénonciations politiques et publiques, il faut rappeler le désarroi des femmes et l’histoire des combats féministes pour transformer une société qui peine à avancer.

Mais qu’en est-il lorsque le combat politique tend à faire disparaitre l’Etat de droit, le procès équitable, et le minimum qu’on puisse attendre d’une société civilisée. Lorsqu’il empêche une personne accusée publiquement de faits délictuels ou criminels, y compris les pires faits, de pouvoir avoir connaissance de la nature des faits dont il est accusé, du nombre de ses accusatrices et des raisons pour lesquelles il est accusé.

J’attends depuis ces accusations qu’une enquête soit faite. Qu’elle soit de nature journalistique, politique ou judiciaire, en protégeant l’anonymat desdites victimes. Mais qu’elle soit faite et qu’elle rende compte, afin que moi ami, ou simple citoyen je puisse me faire une idée et me positionner par rapport à ces accusations et par rapport à lui.

D’aucun me diront que le procès équitable ne s’applique que dans la sphère judiciaire et dès lors que les faits se cantonnent à la sphère médiatique et politique, il ne sert à rien d’en faire état. C’est oublier qu’il est le fruit d’une longue tradition humaniste et philosophique, celle des lumières qui a transformé profondément tous nos rapports sociaux sous tous ses aspects. Que cette tradition a permis de mettre un terme à l’absolutisme.

L’absolutisme, c’est-à-dire le pouvoir d’accuser, sans même avoir à expliquer les accusations, l’accusateur, le nombre d’accusateurs, les faits qui sont reprochés, la possibilité de s’expliquer sur les faits, de les contredire ou de les accepter, de demander pardon à la victime, d’essayer de comprendre pourquoi et comment, d’apprécier les circonstances aggravantes ou atténuantes.

Et lorsque tout cela est rendu impossible, alors les lumières s’éteignent. Lorsque celui qui est accusé ne sait ni de quoi, ni de combien de faits  il est accusé, alors les lumières s’éteignent.

Après tout pourquoi pas ? A quoi bon accorder le bénéfice de la justice à quelqu’un accusé de ces violences sexuelles. L’objectif du combat politique, la légitimité de transformer la société ne devrait-elle pas primer sur l’exigence d’une justice aussi défaillante soit elle ?

Penser cela, c’est déjà renoncer à obtenir un jour une justice équitable qui entende également les victimes. Penser que le procès et la sentence seront simultanées, publiques et surtout, sans participation de l’accusé lui-même, c’est revenir en arrière et ne plus regarder devant.

Faire cela, c’est aussi prendre le risque de dénonciations qui pourraient se solder par des retours de flamme contre le combat pour les violences sexuelles elles-mêmes.

Dire cela, c’est créer des lignes de fractures irréparables et demander à ceux qui croient à la fois au procès équitable et au combat contre les violences sexuelles d’avoir à choisir.

Confronté à tous ces dilemmes, personnels, moraux, politiques et juridiques, et après une réflexion longue et douloureuse, je crois que le combat politique pour les victimes peut et doit s’articuler avec le respect des droits de ceux qui sont accusés y compris publiquement.

Le chemin est étroit et sinueux. Mais nous devons l’emprunter.

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