Je ne le defendrai pas

Il faut dire que l’arrêté d’assignation à résidence était assez clair. Il était pris sur le fondement d’une loi votée par le parlement et le désignait comme une menace pour la France du fait de sa religion.

Je ne le défendrai pas

Non, je ne le défendrai pas.

Bien sûr, J’ai  lu qu’il avait une femme, deux enfants en bas âge, scolarisés dans une école de la république, un travail dans la même entreprise depuis toujours, qu’il votait à toutes les élections et que chaque fois qu’il se rendait dans l’isoloir, il ressentait  ce même frémissement d’appartenir à une communauté républicaine partageant les mêmes valeurs, les mêmes principes, fondamentaux, immuables.

Mais je ne le défendrai pas.

J’ai bien entendu qu’il n’avait pas compris pourquoi ni comment, que cela lui était tombé dessus comme une maladie, un accident, qu’il n’avait pas dormi des nuits entières à se retourner dans son lit, à se réveiller le matin sans oser regarder ses enfants dans les yeux quand ils lui demandaient pourquoi il ne pouvait pas les amener à l’école le matin comme il l’avait toujours fait avant qu’il ne signe ce papier remis par la police Française.

Mais Je ne le défendrai pas contre le ministère de l’intérieur devant le Tribunal Administratif. Je ne contesterai pas son assignation à résidence lui imposant de rester chez lui et de pointer au commissariat plusieurs fois par jours.

Il faut dire que l’arrêté d’assignation à résidence était assez clair. Il était pris sur le fondement d’une loi votée par le parlement et le désignait comme une menace pour la France du fait de sa religion.

J’ai bien compris qu’il a perdu son emploi, que son propriétaire a résilié son bail et que ses voisins depuis lors ne le saluaient plus et claquaient leur porte lorsqu’ils le croisaient dans les couloirs.

Mais qu’y puis-je ? Je ne le défendrai pas.

Non il n’y  a rien qui puisse changer cela. Pas même le fait qu’il ait été déchu de sa nationalité Française, alors qu’il était né Français, par un décret mentionnant qu’il portait atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation.

Là non plus, je ne contesterai pas cette déchéance de nationalité, votée par le législateur et exécutée par les autorités Françaises.

Et peu importe le fait que tout ce qu’on lui ait reproché soit faux ou résulte d’une rumeur colportée par un collègue, son employeur ou tout autre voisin jaloux de la superficie de son appartement.

Non tout cela n’a pas réellement d’importance, parce que finalement ça n’a pas intéressé grand monde, que la plupart ont trouvé ça pas si mal, et que les derniers choqués par le sort de cette famille se sont laissés écraser par l’impuissance et le fatalisme.

Je fais partie de cette dernière catégorie. Et pour la première fois depuis que j’ai prêté serment, depuis que j’ai juré, comme avocat, d'exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité, je reconnais mon impuissance.

Je ne le défendrai pas, ni lui, ni son épouse, ni ses enfants.

Je ne les défendrai pas, parce que né juif, j’aurais alors perdu ma qualité d’avocat en vertu du décret du 11 août 1941.

Je ne les défendrai pas parce que juifs nés Français en Algérie, ils ont été déchus de leur nationalité en vertu de la loi du 7 octobre 1940. 

Je ne les défendrai pas parce qu’après avoir été assignés à résidence, ils ont disparu dans un camp d’internement ouvert sur le fondement de l’ordonnance du 4 octobre 1940. 

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