Incendie à Courchevel: luxe insolent, insalubrité meurtrière

Au mois de janvier 2019, un incendie d’une rare intensité se déclare dans un bâtiment logeant des travailleurs saisonniers, provoquant 2 décès et 21 blessés. Si l’origine criminelle du feu ne fait guère de doute, la gravité des conséquences pourrait être due aux déficiences des installations de sécurité dans cet immeuble de Courchevel appartenant à la richissime famille Tournier.

Un bâtiment insalubre pour les travailleurs saisonniers

Le 20 janvier 2019, à 4h30 du matin, un incendie d’une extrême violence se déclare au dernier étage d'un immeuble, provoquant 2 décès et  21 blessés, dont 4 dans un état grave.

Les victimes : des personnes en contrat saisonnier, la plupart d’entre elles pour le Groupe Tournier, du nom de deux frères, riches propriétaires d’hôtels de grand luxe, de restaurants et de bars d’ambiance à Courchevel, Saint Tropez et Chambéry .

Le bâtiment : l’ancien hôtel Isba, édifié en 1950, fermé en 2010 pour cause d’insécurité, puis  racheté par les frères Tournier.

Toujours en attente de rénovation, la bâtisse est utilisée à l’hébergement  des salariés saisonniers contraints d’accepter ces conditions indécentes, du fait des coûts exorbitants des locations à Courchevel.

De nombreux témoignages dénoncent l’insalubrité générale des lieux et soulignent l’exiguïté des chambres,  6 à 8 m2 pour 2 personnes, avec parfois un seul lit et…jusqu'au placard à balai aménagé en logement !

Quant aux installations de sécurité, les descriptions sont accablantes : issues de secours bloquées,  extincteurs et détecteurs de fumée défectueux, défaut d’alarme incendie, consignes de sécurité inexistantes...

Le feu s’est ainsi propagé très rapidement et les occupants surpris dans leur sommeil n’ont eu, pour certains, que le choix de se défenestrer du 3ème étage. C’est le cas de cette jeune femme, Ambre, grièvement blessée.
L’enquête s’avère délicate du fait de la personnalité des frères Tournier, très influents tant au niveau local que national. Le voisinage de Bernard Arnault,  propriétaire de l’hôtel du Cheval Blanc et grand ami  du président E. Macron, pourrait aussi interférer sur les suites judiciaires.

Le nom de la famille Tournier est rarement cité et les frères opposent une fin de non-recevoir aux sollicitations de la presse, refusant d’apporter la moindre explication.

Le maire de Courchevel, P. Mugnier, est apparu bien embarrassé, après avoir affirmé que la sécurité était assurée dans ce bâtiment, il s’est  rétracté pour reconnaître que la rénovation n’était toujours qu’un projet.
 Et selon le sous-préfet d’Albertville, le dernier contrôle du bâtiment « devait certainement dater ».

Un couple, Isabelle et Alain Corci, parents d’Ambre grièvement blessée, se battent pour que justice soit rendue à leur fille et que toutes les fautes soient reconnues et sanctionnées.

La piste criminelle semble se confirmer, avec l’interpellation d’un suspect dont le geste incendiaire aurait eu pour mobile un règlement de compte dans le cadre d’un trafic de drogue.

Si cet acte meurtrier est bien à l’origine du drame, l’insalubrité et l’insécurité des locaux pourraient en avoir fortement aggravé les répercussions.
Aussi les édiles locaux ne sauraient être exonérés de leur probable négligence en matière de contrôle des normes de sécurité.
De même, la lourde responsabilité des frères Tournier reste engagée, leur comportement étant d’autant plus condamnable que leurs ressources financières sont immenses.

La famille Tournier, riches propriétaires  de Courchevel

Une fortune imposante

Dans les années 50, Joseph Tournier crée son premier hôtel et son bar à Courchevel.
A son décès sa femme et ses 2 enfants Éric et Nicolas reprennent l’affaire pour la développer très rapidement.
En 2019, les deux frères, Eric et Nicolas, sont à la tête d'un patrimoine considérable.

Des hôtels à Courchevel

Trois hôtels 5 étoiles : Le Saint Roch, Le Saint Joseph, Alpes Hotel Pralong.

Dix restaurants  : l’Aventure, le Bal, le Cap Horn, le San Marco, l’Anerie, le Grand Café, le Floor, la Casserole, le Mille Sabords, l’Equipe.

Trois bars d’ambiance : l’Équipe, le Ku De Ta, le bar-joe.

A Saint Tropez,

La Tartane Saint Amour, hôtel restaurant 5 étoiles

A Chambéry

Les Saints Pères, hôtel restaurant de grand luxe à Chambéry, tenu par les enfants d’Éric, Joy et Nils.

 Et bien d’autres encore : selon le site Info-greffe, Eric Tournier dirigerait 35 entreprises au total.

Une fortune bien masquée

Le secret sur le montant de leur richesse est jalousement gardé et la Maison Tournier ne délivre aucune information financière.

Par des  dénominations sociales trompeuses

Pour le Saint-Roch, il faut chercher « Pierre de Beaufix », pour le Saint Joseph, c’est « Paris Savoie L’Équipe », pour Alpes Hotel du Pralong, c’est « Coucou casse-cou » (véridique !) pour les  Saint Pères, c’est « Joy et Nils » etc …..

Par la non publication des comptes

La plupart des entreprises du groupe ne dépose pas leurs comptes, et quand elles le font, les résultats sont étonnants.

Ainsi, l’hôtel Saint Roch, avec ses 19 suites à 1080 € et 2010 € la nuit  et 5 chambres de 570 € à 1560 € la nuit, ne dégagerait qu’un bénéfice de 110 000 € par an !

Quant aux comptes consolidés, indispensables pour apprécier la situation d’un groupe dans son ensemble, ils sont inexistants, alors que l’enchevêtrement des sociétés (Holdings, SCI …) les rend encore plus indispensables.

Il apparaît donc clairement que les conditions scandaleuses d’hébergement des salariés saisonniers ne sont que la résultante  d’une course effrénée au profit faisant fi des morts et des blessés.

Tout juste un mois après le drame, Nicolas Tournier déclarait, à propos de la rénovation du Château Bonport, situé à Aix les Bains et acquis en 2014 « Je le veux plus beau que jamais », vantant la noblesse des matériaux utilisés  et la qualité des  professionnels retenus pour mener à bien ce chantier.  (Dauphiné Libéré 21/2/2019).

Rien n’est trop coûteux pour satisfaire les caprices de Nicolas Tournier  mais tout est trop cher pour assurer une sécurité minimale aux travailleurs saisonniers. L’indécence atteint le comble de l'inimaginable!

Fin janvier, les syndicats CGT de Savoie se sont constitués partie civile «pour que toutes les responsabilités soient recherchées». Mais la procédure est rapidement déclarée irrecevable par le tribunal de Chambéry, selon le motif que les syndicats n'ont pas « souffert  du dommage directement causé par l’infraction ».

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