QUAND UN HISTORIEN ÉMINENT, JEAN-PIERRE AZÉMA, MENT... EFFRONTÉMENT (suite 1)

il y a ceux, d’une part, qui soutiennent que le régime de Vichy a été alors, pour ce qui le concerne, responsable de « non-assistance à personnes en danger de mort », ou autrement dit d’abandon à la mort. Il y a ceux, d’autre part, qui soutiennent que ce régime n’a aucune responsabilité dans la mort des malades mentaux. C’est la thèse de Jean-Pierre Azéma.

 

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Jean-Pierre Azéma a donc rendu, le 20 octobre 2015, son rapport intitulé « Mission sur le drame que les personnes handicapées mentales ou malades psychiques ont connu dans les hôpitaux psychiatriques et les hospices français entre 1941 et 1945 ». Il l’a remis à Mme Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes, Mme Ségolène Neuville, secrétaire d’État chargée des Personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion, M. Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État aux Anciens combattants et à la Mémoire. Rapport rendu public sur le site :

 http://www.social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport-Azema_20102015.pdf.

 Cette mission devait notamment « dresser le dernier état des connaissances sur la question ». La question ? Il s’agit essentiellement d’apporter une réponse aux débats, aux polémiques dit l’historien, concernant les responsabilités relatives à la mort de 78 287 malades mentaux internés dans les hôpitaux psychiatriques. 78 287 morts sur « 120 000 enfermés » (chiffre indiqué par Lucien Bonnafé), soit plus de 65 % des « enfermés ». Lucien Bonnafé, celui qui révéla le premier (en 1945) la « chose »,  aimait à dire, sous forme de boutade, pour situer les responsabilités : 51 % des responsabilités à Vichy, 49 % à l’institution psychiatrique. Il voulait ainsi signifier, le connaissant bien, que la responsabilité principale incombait à Vichy.

 Les thèses opposées peuvent être résumés de la manière suivante : il y a ceux, d’une part, qui soutiennent que le régime de Vichy a été alors, pour ce qui le concerne, responsable de « non-assistance à personnes en danger de mort », ou autrement dit d’abandon à la mort (c’est le titre que j’avais donné en 2012 à un ouvrage sur le sujet). Il y a ceux, d’autre part, qui soutiennent que ce régime n’a aucune responsabilité dans la mort des malades mentaux. C’est la thèse de Jean-Pierre Azéma.  Les deux points de vue sont le fondement de la controverse et chacun a le droit de soutenir une thèse. Mais alimenter cette controverse par des allégations mensongères pour démolir la thèse opposée n’est pas justifiable.

 Pour arriver à sa conclusion, l’historien transforme en effet la thèse des premiers, et la mienne donc, - la non-assistance par Vichy à personnes en danger de mort - en «  intentionnalité du régime de Vichy d’éliminer les malades mentaux ». Ainsi il lui est facile de ne pas trouver chez moi, chez nous, la preuve d’une directive allant en ce sens. En effet, la non-assistance à personnes en danger de mort ne relève pas, par définition, d’une directive écrite, sinon elle serait « intention éliminatrice » et non plus « non-assistance ». C’est cette allégation mensongère qui permet à Jean-Pierre Azéma d’éliminer la thèse opposée à la sienne. C’est, à mon avis, l’allégation mensongère majeure dans le rapport en question (il y en a bien d’autres, voir le billet précédent), qui ne concerne donc pas que moi mais qui dans ce rapport me vise d’abord directement.

 « Il n’apporte pas la preuve que le gouvernement de Vichy a rédigé puis diffusé une directive officialisant « l’hécatombe » des malades mentaux ; bien plus, il déclare ne pas attacher une grande importance, à ce que le « non-dit » ait pu être ou non formulé « de manière administrative »… » écrit en effet à mon propos Jean-Pierre Azéma dans son rapport (page 6), alors que je n’ai jamais écrit, ni Lucien Bonnafé ni Max Lafont ni beaucoup d’autres qui ont écrit sur le sujet, qu’une directive écrite du gouvernement de Vichy devait obligatoirement exister et être trouvé pour prouver que ce régime « à bien eu l’intention d’éliminer les malades mentaux (page 24 du rapport) ». Je n’ai parlé que de « non-assistance à personnes en danger de mort », où il suffisait alors de s’abstenir de toute aide. Et je m’étonne que Jean-Pierre Azéma s’étonnât de ce qu’un « non-dit » ne fut pas formulé « de manière administrative ».

 En effet, dès l’introduction du livre, j’écris : « Il y a bien eu, de la part de Vichy, non-assistance à personnes en danger de mort et, pire peut-être, abandon à la mort de manière délibérée en raison d’une idéologie eugéniste prégnante alors et agissant comme une force concrète » (L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy, L’Harmattan 2012). Il n’y a pas ambiguïté sur la « chose ». Une non-assistance à personnes en danger de mort, je le répète, ne résulte pas d’une directive écrite au préalable, sinon elle est intention. Par contre, une intention d’éliminer les fous réclame obligatoirement une directive préalable (à moins que cela ne résulte d’un décret secret, comme ce fut le cas dans l’Allemagne nazie pour le gazage des malades mentaux). Une non-assistance à personne en danger de mort, avérée, ne peut donc se constater et être prouvée qu’après, par exemple une fois l’hécatombe réalisée. Là est l’allégation fausse perpétrée par Jean-Pierre Azéma, le vice caché dans la marchandise vendue aux ministres destinataires du rapport : je n’apporte pas « la preuve que le gouvernement de Vichy a rédigé puis diffusé une directive officialisant… », j’apporte la preuve qu’il y a bien eu non-assistance à personnes en danger de mort ou, en d’autres termes, « abandon à la mort ». Et cela en connaissance de cause, le chapitre 1 de L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy le démontre par le faisceau de témoignages qu’il rassemble (voir note 1). Il s’agit là, je le répète, de l’allégation mensongère majeure. Il ne s’agit pas ici de trancher entre « intention éliminatoire de Vichy » recherchée et non trouvée par Jean-Pierre Azéma, intention que je n’ai jamais affirmée exister, et « non-assistance à personnes en danger de mort » que j’assume. Il ne s’agit de se prononcer ici que sur l’existence ou non de l’allégation que l’historien m’impute. Ce qui est indéniable me semble-t-il, et fragilise par là même la thèse de l’historien.

 Dans son rapport M. Jean-Pierre Azéma écrit aussi, page 5 : « En 2001 était réédité Le train des fous, sous-titre Le génocide des malades mentaux, un roman écrit par Pierre Durand… ». Génocide ? Ce qui pour certains peut apparaître comme exagéré, choquant, voire scandaleux au regard de génocides reconnus. « Vous niez la spécificité irréductible du génocide perpétré à l’encontre des juifs » pourraient même s’écrier certains, à l’exemple de l’historienne tant vantée par Jean-Pierre Azéma dans son rapport.

 Peu importe, puisque le sous-titre en question est inexistant sur la couverture, et ailleurs dans ma présentation de ce livre réédité par Syllepse. Elle existait dans l’édition originale de 1988, celle éditée par Messidor. En 2001, j’étais alors vice-président des éditions Syllepse et responsable de la collection ou le roman était réédité. Nous avions alors supprimé le sous-titre, avec l’accord de l’auteur, parce que nous trouvions celui-ci inapproprié. Ici, affirmation inexistante. Bon, l’auteur du rapport s’est peut-être un peu trompé… intentionnellement.

 

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Jean-Pierre Azéma pose la question : « Comment évaluer les responsabilités du régime de Vichy ? ». Bonne question. Mais il répond ainsi, page 17 du rapport : « La mémoire sur l’occupation a évolué : au fur et à mesure que les exactions de l’occupant s’éloignent, c’est Vichy qui devient le principal responsable d’une série de crimes commis, ainsi celui de « non-assistance à personne en danger », crimes qui seraient demeurés impunis. Faut-il rappeler une fois encore que « L’État français » et ses responsables ont été à la Libération délégitimée politiquement et condamnés judiciairement : Pétain fut condamné à la peine de mort  commuée en peine de détention perpétuelle, le chef du gouvernement Pierre Laval et le secrétaire d’État au Maintien de l’ordre et chef de la Milice Joseph Darnand furent fusillés ».

 C’est son droit de penser ainsi. On croit comprendre alors qu’écrivant cela Jean-Pierre Azéma condamne le reconnaissance par le Président Chirac, en 1995, de la complicité de l’État français de Vichy dans la déportation des juifs de France. L’analyse de Jean-Pierre Azéma est une prise de position idéologique, voire politique. Encore une fois c’est son droit. Mais vouloir la faire partager, ce qui n’a rien à voir avec sa mission, par les ministres destinataires de son rapport va au delà de ce qu’ils lui ont confié. Et pour cela m’instrumentaliser, par fabrication d’allégations mensongères et imputations inexistantes, afin de dédouaner Vichy de ses responsabilités quant à la non-assistance des dizaines de milliers de malades mentaux, est scandaleux et indigne d’un personnage qui s’affirme scientifique.

 Les raisons de ces faux, mensonges et égarements de langage, à propos de ma présentation du « Train des fous » de Pierre Durand et de « L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy », lui sont dictées, me semble-t-il, par la volonté de mettre en valeur le travail d’une historienne, Isabelle von Bueltzingsloewen : « véritable somme », « plus nuancé dans ses conclusions ». Mensonges d’un côté et louanges de l’autre. Assume-t-il aussi cette affirmation « nuancée » de l’historienne : « Pour les psychiatres – communistes et non-communistes – engagés dans ce que l’on appellera par la suite le mouvement “désaliéniste”, la référence aux morts de faim sous Vichy participe d’une stratégie militante […] L’enjeu n’est pas de faire la vérité sur ce qui s’est passé, mais d’exploiter l’horreur de l’événement et la mauvaise conscience qu’il suscite pour faire bouger les choses et obtenir des réformes réclamées depuis 1930 » ?Affirmation mensongère, non prouvée par elle bien sûr, mais que l’historien fait probablement sienne, comme il fait sienne la conclusion de l’historienne : « La famine qui a décimé les internés n’a pas été voulue, encore moins planifiée. Ni par les autorités allemandes ou françaises, ni par les psychiatres ». Il semble visiblement nécessaire à Jean-Pierre Azéma d’utiliser des allégations fausses ou inexistantes pour valider une telle conclusion d’où est exclue l’idée même de non-assistance à personnes en danger de mort.

 Entériner les méthodes utilisées par Jean-Pierre Azéma – à savoir, attribuer à celui dont on veut contester les thèses des propos inexistants ou faux le concernant – pourrait ouvrir les portes à une falsification généralisée dans toutes les recherches historiques. Cela concerne moins la justice que les pairs de l’historien. Leur silence pourrait conduire à ce que soit déconsidérée l’ensemble de la corporation. Mais entériner la méthode utilisée par Jean-Pierre Azéma dans un rapport public destiné à des ministres ayant eux-mêmes à éclairer le Président de la République sur des décisions qu’il aura à prendre est d’une autre nature que celles pouvant avoir lieu, ou non, dans la pratique d’une corporation intellectuelle. Si le rapport de Jean-Pierre Azéma, miné par des faux, n’était pas condamné par la justice cela autoriserait d’autres rapporteurs, ayant à orienter d’autres décisions ministérielles, à agir de la même manière. Par exemple en matière de santé publique où cela pourrait avoir des conséquences immédiates bien plus grave pour la population que celle concernant un passé historique. Les ministres destinataires du rapport vont-ils dépose plainte contre Jean-Pierre Azéma pour tromperie caractérisée ?

 ooooo

Note 1

 L’ABANDON À LA MORT… de 76 000 fous par le régime de Vichy

 Réponse à quelques historiens qui le nient

 CHAPITRE 1

Vichy : de la non-assistance à personnes en danger de mort au « laissez-les mourir »

 Extraits

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Y a-t-il eu non-assistance à personnes en danger de mort ?

 Dans la quatrième de couverture de son ouvrage - L’hécatombe des fous - Mme von Bueltzingsloewen pose ces questions :

 « Sous l’Occupation, 45 000 malades mentaux sont morts dans les hôpitaux psychiatriques français. Morts de faim. » Ce qui est indéniable. Les questions suivantes sont ensuite posées : « Les a-t-on laissé mourir ? Ont-ils été exterminés par le régime de Vichy ? Les psychiatres ont-ils été complices ? Alexis Carrel a-t-il été impliqué dans le drame ? » Ces questions trahissent son dessein et celui de son ouvrage : d’abord prouver que Vichy n’a eu aucune responsabilité dans la mort des dizaines de milliers de fous sous ce régime, et ensuite conduire ses lecteurs à penser que ceux qu’elle vise ont répondu OUI aux questions qu’elle pose et ainsi les disqualifier. « C’est ce que, aujourd’hui les partisans d’un devoir de mémoire mal compris martèlent avec force » affirme-t-elle en effet.

Les réponses de Mme von Bueltzingsloewen à ses propres questions sont évidemment NON. Donnons maintenant nos réponses, les miennes et celles des signataires de la pétition « Pour que douleur s’achève », que j’espère ne pas trahir, et qui ne sont pas tout à fait celles qu’elle nous attribue :

 - Les a-t-on laissé mourir ? OUI.

 - Ont-ils été exterminés par le régime de Vichy ? NON, il a suffi de les laisser mourir.

 - Les psychiatres ont-ils été complices ? NON. Certains ont fait quelque chose, certains ont essayé de faire quelque chose, d’autres ont été lâches.

 - Alexis Carrel a-t-il été impliqué dans le drame ? OUI, comme idéologue.

 La quatrième de couverture de son livre aurait pu encore être rédigée de cette manière :

 1 - En 1941, les fous enfermés dans les hôpitaux psychiatriques étaient-ils en danger de mort et le gouvernement de Pétain était-il averti de ce danger ? La réponse indubitablement est OUI.

 2 - Le gouvernement de Pétain était-il en mesure d’accorder des suppléments aux malades enfermés dans les hôpitaux psychiatriques dès 1941 ? OUI, puisque le gouvernement Laval l’a décidé (en quantité insuffisante) à partir de décembre 1942.

 3 - Accorder des suppléments alimentaires représentant 500 calories par malade et par jour - soit 1,25 calorie par jour et par Français représentant pour chacun moins d’un gramme de pain - auraient-ils représenté un danger pour la population française ? Là, le NON s’impose indubitablement.

 Ces questions auraient pu encore être précisées de cette manière :

 - La personne (Chef de l’État ou de gouvernement ou ministre) a-t-elle eu connaissance du danger concernant les malades internés dans les hôpitaux psychiatriques ? OUI, bien sûr.

 - Cette personne (Chef d’État ou de gouvernement ou ministre) était-elle en mesure d’agir ? OUI, encore.

 - Cette action présentait-elle un danger pour la personne (Chef d’État ou de gouvernement ou ministre) ou pour un tiers (la population) ? NON, évidemment.

 Il se trouve que ces dernières questions sont précisément celles qui définissent la notion de non-assistance à personne en danger dans le Code pénal français. Le Code pénal sous Vichy n’était pas ce qu’il est aujourd’hui, mais curieusement c’est Vichy qui en a introduit la notion. Elle était circonstancielle et avait à voir avec l’occupation allemande : il s’agissait de protéger l’armée allemande de la Résistance armée et non de protéger des civils. La loi visait les personnes au courant de la préparation d’attentats « terroristes » et qui ne les dénonçaient pas.

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 ET POURTANT…

 Les autorités vichystes étaient-elles averties de l’hécatombe en cours ? Max Lafont, en 1987, dans L’extermination douce signale pour l’année 1941 les communications des psychiatres à la Société médico-psychologique à propos des carences alimentaires : Frantz Adam à Dijon le 28 avril ; Sivadon et Quérou à Ainay-le Château le 23 juin ; J. Dublineau et L. Bonnafé le 27 octobre ; Bessière, Brisson, Talairach le 24 novembre. À la séance de la Société médico-psychologique du 29 octobre, les choses furent mises sur la table et à sa suite une démarche prudente et feutrée fut faite auprès du ministre de la Santé. Faits cités par Max Lafont donc et repris par Olivier Bonnet et Claude Quétel en 1991 dans leur article publié dans Nervure. Dans une séance du 22 juin 1942 de la même Société médico-psychologique, nouveau débat à propos de la famine dans les hôpitaux psychiatriques. « Devant les statistiques qui nous sont apportées, j’estime que la  Société a le devoir d’intervenir. Ce qu’il faut, c’est que le bureau de la Société fasse une démarche auprès du Ministre ou son représentant, et expose que la fonction des asiles est absolument parallèle à celle des hôpitaux » déclare Georges Heuyer (Annales médico-psychologiques, 1942, 102e a.,T.II, pp. 235-243). Une nouvelle démarche est ainsi entreprise auprès du Secrétaire général du ministère de la Famille et de la Santé.

 Bonnet et Quétel révèlent, dans le même article, le rapport médical pour l’année 1941 du Dr K. Sizaret (médecin-directeur de l’hôpital psychiatrique de la Mayenne) qui « n’occulte pas le phénomène » et rend « compte à l’administration préfectorale du développement de la mortalité et de l’aggravation de la situation sanitaire ». Celui-ci écrivait dans son rapport : « Les derniers mois de 1940 avaient fait apparaître une situation anormalement mauvaise. Celle-ci ne tarda pas à empirer. Le service des hommes s’est montré particulièrement atteint. Frappé par l’état général précaire d’un grand nombre de ses malades, par le développement de l’amaigrissement et l’apparition de troubles causés par les restrictions, le docteur Fauvel, dès le mois de janvier alertait l’Inspection Départementale de l’Hygiène. […] Les causes de cette élévation (de la mortalité) ne sont ni multiples, ni mystérieuses, aucune épidémie n’a sévi […] la cause de l’augmentation létale est unique : la sous-alimentation. […] Semblable problème n’est pas soluble quand il s’agit d’une collectivité hospitalière qui ne peut percevoir strictement que les quantités officielles légales admises pour chaque individu. Nos malades sont de fait condamnés à mourir de faim (Olivier Bonnet, Claude Quétel, Nervure, journal de psychiatrie, Tome IV, No 2, mars 1991, P. 27) ».

 Isabelle von Bueltzingsloewen aussi fait état de multiples réclamations de directeurs d’établissements psychiatriques. C’est le directeur de l’hôpital psychiatrique autonome de Bassens qui, du 3 septembre 1940 au 7 mars 1941, fait cinq rapports aux services préfectoraux. C’est le directeur de l’hôpital psychiatrique Marchant qui informe le 9 juin 1941 (c’est la cinquième fois qu’il le fait depuis son arrivée à la tête de l’établissement en décembre 1940) de l’état sanitaire des aliénés internés. C’est en juin 1941, à Cadillac-sur-Garonne, qu’une commission d’enquête est formée pour informer le préfet de l’ampleur et des causes de la surmortalité asilaire. « Ce lobbying intensif se traduit par une inflation de rapports alarmistes qui rompent avec la périodicité et le style habituels de ce genre de littérature » note l’historienne (Isabelle von Bueltzingsloewen, L’hécatombe des fous, p. 162).

 C’est encore Louis Le Guillant apostrophant son préfet : « M. le Préfet, vos malades ont perdu 7 tonnes de viande ». Monsieur le Médecin-Directeur, vous avez de ces expressions ! rétorque le préfet. Et Le Guillant de répondre : « Ce n’est pas mon expression qui est choquante, c’est la mort de nombre de mes patients ». À Montdevergues-les-Roses, dès 1940 : « M. le préfet de Vaucluse nous a engagé très nettement ces derniers temps à apporter le maximum de restrictions compatibles avec l’état de nos malades, dans l’utilisation de la viande de boucherie et, de façon générale, à apporter la plus stricte économie dans le régime alimentaire ». « Personne ne semble avoir conscience que le zèle “à apporter le maximum de restrictions compatibles avec l’état (des) malades” auquel engage le préfet, va entraîner l’hôpital et ses malades sur le chemin de la mort » écrit André Castelli dans son récit sur cet établissement. Le 1er juillet 1941, le directeur écrit au préfet de Vaucluse pour lui transmettre, à toutes fins utiles, une délibération de la Commission de surveillance s’associant aux vœux émis par le Conseil d’Administration de l’Union Hospitalière du Sud-Est demandant qu’un droit de priorité soit accordé aux établissements hospitaliers pour les approvisionnements en denrées alimentaires et fournitures de toutes sortes… Fin 1941, le préfet fait parvenir au directeur de l’hôpital psychiatrique le double d’un courrier qu’il a adressé au secrétaire d’État à la Famille et à la Santé du gouvernement de Vichy, courrier faisant suite à des rapports établis par le directeur de l’établissement les 12 septembre, 2 et 21 octobre. « Je me suis adressé au Ravitaillement général qui m’a fait connaître le 22 octobre courant qu’il ne lui est pas possible de délivrer un bon de déblocage pour les denrées demandées, les établissements hospitaliers s’approvisionnant à l’aide des tickets de leurs pensionnaires ». Le préfet a fait parvenir sa lettre à Vichy, mais il n’a rien obtenu. « En ce mois de novembre, la situation reste difficile. D’autant plus que l’autorisation d’acheter des fruits et légumes dans les Bouches-du-Rhône a été refusé par le Ravitaillement général » raconte encore André Castelli.

 À Clermont-de-l’Oise, le Dr André Ceillier, médecin-chef du service général des femmes, qui a pris ses fonctions le 7 juin 1941 alerte la commission de surveillance « en lui citant des faits et des chiffres » dès le 19 juillet de la même année. Il ajoute : « Puis mes collègues se sont joints à moi pour écrire à M. le Directeur Tournaire, le 9 octobre 1941, une lettre officielle où nous exposions en toute clarté la gravité de la situation, avec prière expresse de transmettre notre lettre à MM. Les préfets de l’Oise, de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne, ainsi qu’aux directeurs régionaux de la Santé publique. […] Quelques jours plus tard, le 29 octobre 1941, j’alertais la Société médico-psychologique qui a paru très impressionnée par mon exposé et mes statistiques. Nous nous sommes réunis en comité secret le même jour et avons lancé un appel aux Pouvoirs publics en leur signalant notamment que “dans certains hôpitaux psychiatriques la ration alimentaire était nettement inférieure à ce qui est nécessaire pour le maintien de la vie” ».

 Une partie des malades de Clermont-de-l’Oise avait été évacuée sur Pau en 1940. Ici aussi, le rapport au préfet en date du 4 octobre 1941 est un véritable cri d’alarme montre Pierre Durand dans son roman Le train des fous. C’est ainsi que le médecin inspecteur départemental de la Santé écrit au directeur régional de la Santé et de l’Assistance publique de Toulouse, le 28 novembre 1941 : « Les restrictions alimentaires ne paraissent pas avoir influé d’une manière sensible sur la morbidité et la mortalité pour l’ensemble de la population ; il n’en est pas de même pour les aliénés de l’Hôpital psychiatrique… » (Pierre Durand, Le train des fous, p. 140).

 À toutes ces plaintes, à toutes ces demandes de suppléments alimentaires, Vichy répondit par le silence. Silence qui pour certains historiens vaut « preuve » d’aucune volonté exterminatrice de ce régime. Silence rompu en 1942 par une circulaire du 3 mars signifiant le refus d’accorder des suppléments alimentaires. Circulaire contredite par une autre du 4 décembre 1942 accordant quelques suppléments alimentaires, un an et demi après les plaintes et réclamations des aliénistes. Réclamations de plus en plus massives, qui sont peut-être, entre autres, le facteur déclenchant de cette dernière circulaire. Cela paraît plus convaincant que l’idée d’un brusque accès d’humanisme de la part d’un ministre collaborationniste, par ailleurs solidaire de toutes les déportations de juifs vers les camps de la mort.

 Y a-t-il eu non-assistance à personnes en danger de mort, en connaissance de cause, de la part de Vichy, et cela dès le printemps 1941 ? Cela semble-t-il ne fait aucun doute. Il a suffi, pour le démontrer, de rassembler les divers témoignages connus de l’époque. Mme von Bueltzingsloewen, elle-même, écrit : « Dès le printemps 1941, les médecins en charge des aliénés internés comprennent donc que pour obtenir des suppléments de ration en faveur des malades il faut se tourner vers le gouvernement de Vichy (Isabelle von Bueltzingsloewen, L’hécatombe des fous, p. 172) ». Pourquoi fait-elle ce constat et ignore-t-elle le silence gouvernemental régnant, pendant 18 mois, quant aux demandes de ces médecins ? Combien de dizaines de milliers de morts pendant ces 18 mois ?

Cette non-assistance à personne en danger pouvait-elle à la Libération être jugée ? Il semble que oui, le Code pénal alors prévoyait cette charge. Pétain, Darlan, Laval, des ministres, des hauts fonctionnaires pouvaient être tenus pour responsables des dizaines de milliers de morts. Darlan avait été exécuté par la Résistance, Pétain, Laval, certains ministres, des hauts fonctionnaires ont été jugés et condamnés (certains ont échappé à la Justice). Personne n’a été jugé pour non-assistance à personnes en danger ou extermination douce des fous.

 

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