Le régime de Vichy : seulement autoritaire ?

LU DANS L’HUMANITÉ DES DÉBATS

 

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Vendredi, 28 Juin, 2019

Par Armand Ajzenberg, historien autodidacte du régime de Vichy.

SEULEMENT AUTORITAIRE ?

 Dans sa chronique philo dans l'Humanité du 12 mai 2019, Cynthia Fleury revenait sur le message tweeté par Emmanuel Macron le 1er mai dernier : « Le 1er mai est la fête de toutes celles et ceux qui aiment le travail, le chérisse, parce qu’ils produisent, parce qu’ils forment, parce que qu’ils savent que, par le travail, nous construisons l’avenir. Merci de porter ces valeurs et d’œuvrer chaque jour pour notre nation ». Message qui aurait pu aussi être signé du dictateur Pétain. Par exemple, le message du 1er mai de ce dernier, en 1941, disant : « Le travail est le moyen le plus noble et le plus digne que nous ayons de devenir maître de notre sort. Un homme qui sait accomplir une tâche avec courage et expérience représente toujours une valeur pour ses semblables » en témoigne.

Et l’actuel Chef de l’État français aurait pu alors reprendre, en cœur ce que Pétain, en ce 1er mai 1941, disait encore : « l’union de la nation ne sera plus une formule trop souvent trompeuse, mais une réalité bienfaisante. L’ordre social nouveau, tenant compte de la réalité économique et de la réalité humaine, permettra à tous de donner leur effort maximum dans la dignité, la sécurité et la justice ».

Cynthia Fleury fait état, dans sa chronique, du dernier livre de Pierre Laborie (Penser l’événement 1940-1945, Gallimard 2019), historien qui a, je la cite, « beaucoup étudié l’ambivalence des comportements des Français pendant le Seconde guerre mondiale ». Elle ajoute : « La nature des relations entre les Français et Pétain a considérablement retardé les prises de conscience : étonnant de voir comment ont pu exister des sentiments anglophiles, gaullistes, anti-allemands et respectueux du maréchal Pétain ».

Aujourd’hui, l’ambivalence des Français à propos du régime pétainiste n’est plus ce qu’elle était. Elle existe encore cependant, le message macronien en témoigne. La nature du régime de Vichy, fasciste/totalitaire ou seulement autoritaire ? Là est aujourd’hui la question, là est aujourd’hui la réponse ambivalente de certains Français. Notamment d’historiens, Français, spécialistes de ce régime, par la réponse qu’ils donnent à la question. Pour Jean-Pierre Azéma et l’école historique Rémondienne, qui fait autorité, le régime de Vichy n’était qu’un régime autoritaire, comme aujourd’hui celui d’Erdogan en Turquie, et surtout pas fasciste.

Surtout pas fasciste ? Oui, selon les critères azématiens du fascisme, taillés sur mesure par Azéma lui-même pour pouvoir l’affirmer. « On définira le nouveau régime – celui de Pétain – comme un régime autoritaire plutôt que totalitaire de type fasciste puisqu’il ne fait pas profession d’expansionnisme guerrier […] En s’inspirant de Max Weber, le régime de Vichy peut être considéré comme un régime « autoritaire charismatique », qui s’appuie dans un premier temps sur la rencontre des attentes de la masse et d’une personnalité à laquelle il est prêté des vertus singulières » est-il écrit dans un rapport de Jean-Pierre Azéma, publié en 2018 (La politique du sport et de l’éducation physique en France pendant l’Occupation, INSEP-Éditions).

L’ambivalence des historiens français sur le régime de Vichy

« Pour Jean-Pierre Azéma le critère du fascisme c’est l’expansionnisme, pour Winock, c’est l’esprit de conquête, l’impérialisme » écrit Zeev Sternhell dans son dernier livre (L’histoire refoulée, Cerf, janvier 2019). Livre dont L’humanité n’a, à ce jour, pas rendu compte. Pour Zeev Sternhell, « le fascisme, c’est la mise de toute l’autorité, de toute la puissance de l’État concentrée entre les mains du chef, au service de nouvelles valeurs. Le fascisme est une révolte contre les principes des Lumières, ou plus concrètement contre la démocratie, le socialisme d’origine marxiste et le libéralisme. Vichy n’était rien d’autre. La dictature de Vichy n’était ni plus ni moins pluraliste  que le régime mussolinien et l’ascension de Pétain a été plus facile que celle d’un Mussolini ou d’un Hitler » (1). Il va sans dire que je préfère, et de loin, les critères du fascisme recensés par Sternhell que ceux, taillés sur mesure par Azéma, pour dédouaner le régime de Vichy d’avoir été fasciste.

Pour les introducteurs de L’histoire refoulée, Didier Leschi et Laurent Kestel, « l’existence ou non d’un « fascisme français » est devenue  l’une des plus importantes controverses historiographiques de la deuxième moitié du XXe siècle […] c’est essentiellement de l’extérieur du champ des historiens franco-français qu’ont surgi de nouvelles critiques envers la thèse immunitaire. Parmi ces historiens anglo-saxons dont la qualité des travaux a été parfois mise en doute au titre que, n’étant pas français, les nuances des archives leur échapperaient, en plus de Robert O. Paxton, il faut citer Robert Soucy, mais également William D. Irving, Samuel Kalman, Kevin Passmore, Samuel Goodfellow, Brian Jenkins, Chris Millington, Sean Kennedy ou encore Caroline Campbell ». Sans oublier, aujourd’hui, Zeev Sternhell, historien non pas anglophone mais israélien.

L’ambivalence des historiens français, dit spécialistes du régime de Vichy, par rapport à la nature de ce régime n’est pas moins grande, aujourd’hui, que celle des Français, hier, à propos des relations ambivalentes qu’ils entretenaient à l’égard de Pétain et de ses ennemis. Il y a donc actuellement des historiens français pour qui le régime de Vichy n’était pas fasciste (Jean-Pierre Azéma et, plus généralement, l’école historique Rémondienne) mais seulement autoritaires et d’autres, traumatisés par les premiers, qui n’arrivent pas à qualifier la nature du régime de Vichy. Pour eux, « le régime de Vichy » est « le régime de Vichy ». Et même Pierre Laborie n’échappe pas à cette « thèse immunitaire ».

La nature des relations ambivalentes entre les français et Pétain a considérablement, en son temps, retardé les prises de conscience d’alors. La nature des relations entre les français à cette histoire récente, donnant crédit aux opinions ambivalentes des historiens français ayant pignon sur rue, où le régime de Vichy n’aurait été qu’autoritaire, retardent pareillement la prise de conscience de nos concitoyens sur leur histoire à-venir.

 (1) (cette annotation ne figurait pas dans l’article publié par L’Humanité) Mais le fascisme c’était aussi l’antisémitisme d’État, c’est-à-dire l’adoption d’une législation anti-juive. C’était le cas pour l’Allemagne de Hitler, dès 1935, avec les lois issues du Congrès de Nuremberg. C’était le cas pour l’Italie de Mussolini, dès 1938, avec notamment l’exclusion des juifs de la fonction publique. C’était le cas, encore, pour la Hongrie de Horty, dès 1920 avec l’adoption d’un numerus clausus. Lois renforcées en 1938, quand la Hongrie devient l’alliée de l’Allemagne hitlérienne.

 C’était bien sûr encore le cas de la France occupée, dès le 3 octobre 1940 avec la loi portant le premier statut des juifs, sans que l’occupant l’ait demandé, jusqu’à celle du 11 décembre 1942 relative à l’apposition de la mention « juif » sur les titres d’identité, en passant par celle du 21 juin 1941 limitant à 3% le nombre d’étudiant juifs admis dans l’enseignement supérieur, ou par celle du 22 juillet 1941 instaurant des administrateurs provisoires dans les entreprises détenus par un juif (ceci, disait la loi, « En vue d’éliminer toute influence juive dans l’économie nationale »).

Ces États, l’Allemagne hitlérienne, l’Italie mussolinienne, la Hongrie de Horty, la France pétainiste étaient tous des États fasciste ayant promulgué, entre autres, des lois anti-juives. Non, nous disent les historiens de l’école rémondienne. Si l’Allemagne était bien alors nazie, si l’Italie était alors bien fasciste, comme la Hongrie, la France pétainiste n’était, elle, qu’un État autoritaire selon les règles édictées par Jean-Pierre Azéma et ses compères historiens de l’école rémondienne.

 Il est étonnant que Serge Klarsfeld, qui se veut porteur de la mémoire des « Fils et Filles des Déportés Juifs de France », se soit rallié aux thèses des historiens rémondiens : « Je parlerai en simple observateur de bon sens qui fut aussi un enfant juif pourchassé par la Gestapo et par le police de Vichy […] l’armistice signé par le Maréchal Pétain a été soutenu par la très grande majorité de la population française qui a vu en lui le sauveur de la Patrie […] Un régime autoritaire était institué ». Autoritaire et surtout pas fasciste, même si « Ce régime a affirmé dès le début sa proximité idéologique avec l’Allemagne hitlérienne… » écrit-il dans un article du No 142, juin 2019, du bulletin des FFDJF, reprenant un exposé prononcé à un colloque qui s’était tenu à Rome les 7 et 8 mai 2019.

 

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