Dire non à la re-vichysation des esprits

« Peut-on collectivement oublier le destin tragique des enfants, des femmes et des hommes, fragilisés par la maladie et le handicap qui furent exterminés par le régime nazi ou condamnés à mourir par celui de Vichy ? Rendons-leur hommage : demandons au Président de la République que notre pays érige, dans un lieu symbolique, un mémorial qui leur soit dédié ».

« Peut-on collectivement oublier le destin tragique des enfants, des femmes et des hommes, fragilisés par la maladie et le handicap qui furent exterminés par le régime nazi ou condamnés à mourir par celui de Vichy ? Rendons-leur hommage : demandons au Président de la République que notre pays érige, dans un lieu symbolique, un mémorial qui leur soit dédié ». Ce billet est pour attirer à nouveau votre attention sur l’Appel à la création d’un mémorial pour les victimes malades et handicapées du régime de Vichy qui s’ouvre par la phrase ci-dessus.

 40.000, 50.000 morts. Ce sont généralement les chiffres cités. Il résultent d’un calcul macabre d’où ont été déduits ceux qui statistiquement, par rapport à l’avant guerre, devaient mourir. Ce qui est rarement rappelé. À quoi on peut répondre, et je réponds, que ceux qui devaient statistiquement mourir sont morts avant que leur dernière heure statistiquement prévue ne soit arrivée. Ce qui porte alors le total, lui-même incertain, à 76.000 morts. Personnellement, je préfère alors parler de dizaines de milliers de malades mentaux, internés dans les hôpitaux psychiatriques sous le régime de Vichy, morts par abandon, sous-alimentation et autres maladies en résultant. L’historienne Rita Thalmann préférait, elle, utiliser l’expression « volonté du gouvernement de Vichy de se débarrasser des fardeaux inutiles ».

Voir :  http://fr.wikipedia.org/wiki/Rita_Thalmann.

 L’appel lancé en novembre 2012 a reçu à ce jour plus de 30.000 signatures. Le 27 janvier dernier, à l’occasion de « La journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’Humanité », un communiqué de presse a été publié. Envoyé à plus de 2.000 journalistes de la presse spécialisée handicap, société, santé et journalistes de la presse quotidienne nationale, ainsi qu’aux principales chaînes TV et radios, il n’a chez ces derniers donné lieu à aucune réaction. À ce jour, dans la presse écrite nationale, à la radio et à la TV : RIEN. Rien dans Le Monde, journal de référence pourtant. Rien non plus dans L’Humanité (?). Encore rien sur France Culture.

 Par contre, sur Internet des dizaines de sites relaient l’Appel. Wikipédia, encyclopédie en ligne de référence, dans un article consacré à la « Révolution nationale » rappelle l’implication du régime de Vichy dans des crimes contre l’humanité : déportation des 76.000 juifs de France dont 80 % arrêtés par la police française, mort de 3.000 juifs dans les camps d’internement en France, internement des milliers de tsiganes, déportation des « politiques »… Et « À cela s’ajoute enfin d’autres crimes moins connus tels que les 40.000 personnes délaissées et mortes de faim dans les asiles psychiatriques ».

Mais ce n’est pas qu’une question de mémoire. C’est aussi, 70 ans après les faits, un sujet d’Histoire. Qui, aujourd’hui, est devenu aussi un sujet politique controversé. Il y a ceux pensant que la responsabilité de Vichy est engagée dans ce drame et ceux voulant cacher les responsabilités du régime collaborationniste. « Le placard vichyste est déjà bien encombré sans qu’il soit besoin de l’enrichir de nouveaux cadavres » décrétait l’historien Henry Rousso en 1989. Il faut « mettre un terme (à propos de Vichy) à la guerre permanente entre français » déclarait en 1992 le Président François Mitterrand. Il y a peu, en 2012, un ancien Premier ministre (François Fillon) s’indignait : « … que cesse ce rituel infantile consistant à s’indigner tous les six mois parce qu’un scoop révèle que des Français ont collaboré, ou que Vichy fut complice de la “Solution finale” ». À quoi Lionel Jospin, répondant à François, Bayrou qui lui aussi appelait à la réconciliation des français sur le sujet, répliquait justement, en 1997 déjà : « Les français ne se rassembleront pas au prix de l’oubli, en tirant un signe égal entre les prudents et les justes, entre les collaborateurs et les résistants. Ils se rassembleront seulement sur des valeurs qui sont celles de la démocratie, de la République… ».

Il faut remarquer que les forces historiennes, politiques et médiatiques qui poussent à faire silence aujourd’hui sur les turpitudes vichyssoises sont souvent les mêmes que celles qui plaident pour la réhabilitation d’hommes de ce régime. Par exemple : de Jean Jardin qui fut Chef de cabinet de Pierre Laval, de Louis Renault qui fut fournisseur des armées allemandes et dont les entreprises, pour cette raison, furent nationalisées.

 Vichy ? Une “sale affaire de famille”, celle du peuple français, et qu’il faudrait cacher ? Mais dans les familles les “sales affaires” ressurgissent toujours. L’abandon à la mort des fous par le régime de Vichy ? Sujet encore aujourd’hui largement tabou dans la presse écrite… mais aussi parlé. Vous avez dit censure ? Certes. Silences en tout cas de nature à laisser libre court aux tentatives actuelles de revichysation des esprits. « Travail, Famille, Patrie » en lieu et place de « Liberté, Égalité, Fraternité » ? La faute aux journalistes ? Non. Dépendant d’un système fortement hiérarchisé, ils ne sont pas totalement libres. Ils le seront quand ils pourront publier, dans le journal où ils travaillent, quelque remarque désagréable pour celui-ci. Et ce n’est pas demain la veille ! Cela est même fortement déconseillé car pouvant être considéré par la hiérarchie comme une faute professionnelle.

Il y a aujourd’hui une montée évidente des forces qui poussent à la revichysation des esprits : l’antisémitisme de Dieudonné, les agressions racistes contre Christiane Taubira, l’homophobie, les attaques contre tout ce qui est affirmé, par la rumeur ou le mensonge, comme une menace à une « identité de la personne » conservatrice (contre le mariage pour tous, contre l’égalité homme-femme, contre le droit à l’avortement, contre une fin de vie adoucie…). Programme qui aurait pu être celui de la « Révolution nationale » si ces questions avaient alors été à l’ordre du jour. À cette fronde, animée par quelques individus et groupuscules extrémistes, religieux ou non, se joignent des responsables et élus des partis de la droite traditionnelle. S’y joint aussi le magazine Valeurs actuelles, qui en fait son fond de commerce et a franchi la barre des 100.000 diffusions payées. Le Front national reste en embuscade, attendant de devenir le « premier parti de France » pour les rejoindre. Ce qu’il faut souligner, et qui est le plus grave, et ce n’est pas l’agitation soutenue par ces forces (qui n’est pas nouvelle), c’est que ces individus et groupuscules soient aujourd’hui entendus et suivis par des milliers ou des millions de gens. En cela ce n’est pas tant les réseaux sociaux qui sont à mettre en cause, mais l’absence de perspectives proposées par les forces politiques, entre autres.

La situation actuelle peut apparaître similaire à celle des années 30. Par les montées factieuses ? Oui. Par les ripostes ? Non. Rappelez-vous le 6 février 1934 où l’extrême droite tenta un coup de force contre la République. Rappelez-vous le 12 février suivant où la gauche unie réagit par une grande manifestation qui ouvrit la voie au « Front populaire » de 1936. Aujourd’hui, le Parti communiste n’est plus ce qu’il était et au Parti socialiste point de Léon Blum à l’horizon.

Cette montée de l’extrême droite est décrite et le plus souvent stigmatisé par la presse écrite et parlée nationale. N’y a-t-il pas quelque hypocrisie à d’un côté pourfendre cette montée et de l’autre nier ce que Wikipédia nomme « crimes » de Vichy à propos des malades mentaux abandonnés à la mort ? N’y a-t-il pas quelque hypocrisie à dénoncer individus et groupuscules fascistes, voire nazis, et faire silence sur l’Appel à la création d’un mémorial pour ces victimes d’un régime que les « factieux » voudraient faire revivre ? N’y a-t-il pas quelque hypocrisie à prendre posture d’antifascistes et, en même temps, vouloir réhabiliter des hommes de Vichy ?

Quatre-vingt-quatre personnalités se sont associées à l’Appel pour la réalisation d’un mémorial, dont de nombreux acteurs de la vie intellectuelle. Par exemple : Tahar Ben Jelloun, Vincent de Gaujelac, Michel Etievent, Patrick Grainville, Jean-Claude Guillebaud, Françoise Héritier, Axel Kahn, Julia Kristeva, Jean-François Mattéi, Serge Moati, Edgar Morin, Patrick Poivre d’Arvor, Marcel Rufo, Patrick Segal, Louis-Georges Tin… Mais encore d’autres personalités : Paul Blanc, Rony Brauman, Claire Brisset, Pascal Bruckner, Stéphane Diagana, André Gérin, Sylvie Guillaume, Pierre-Alain Muet, Michèle Picard, Serge Tisseron…

L’ambition est de réunir 500.000 signatures afin de les remettre au Président de la République, M. François Hollande et à la Ministre déléguée aux Personnes handicapées et à la lutte contre l’exclusion, Mme Marie-Arlette Carlotti. Peut-être alors presse écrite nationale, TV et radios en parleront. 

Ce billet est pour vous demander de vous associer à cet Appel et, plus, de faire en sorte que sa diffusion soit démultipliée. Pour en prendre connaissance, voir l’ensemble des personnalités s’y étant associées et le signer, il vous suffit d’aller sur ce site :

www.change.org/MemorialVictimesHandicap

Ainsi, ce sera aussi manière de dire NON aux tentatives tendant à une revichysation des esprits.

Armand Ajzenberg

Février 2014

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.