Censures? Pactes de non-agression et autres prétextes obligent

 

 « Qui veut tuer Mediapart ? » Tel était le titredu carnet libre d’Edwy Plenel le 27 décembre 2013. Réponse évidente : bien sûr, ceux que certaines vérités dérangent. Et Mediapart a dérangé beaucoup de gens depuis un certain temps. Des gens de pouvoir.

 « Mediapart, seuls nos lecteurs peuvent nous acheter ». Tel était un autre titre de la rédaction, le 31 décembre 2013. Si on ne peut le tuer, qu’on l’achète ! Immoralement s’entend. Pour lui interdire de révéler d’autres vérités ! Comment ? Par une censure et, plus précisément, par une autocensure imposée résultant par exemple d’un pacte de non-agression, non écrit peut-être mais découlant de pressions financières.

 Une pétition avait circulé. « La liste des personnalités politiques représentant tous les courants de Gauche, les directeurs de journaux (Le Monde est absent pour le moment), montre qu’une grande partie de l’opinion estime l’attaque scandaleuse, qu’il faut se mobiliser » écrivait encore le collectif CAMedia le 28 décembre 2013. En la matière, aujourd’hui c’est plutôt gagné pour Mediapart. Et plutôt mal parti, à ce jour, pour Libération. Les journalistes de ce quotidien étaient du pouvoir. Le quatrième. Mais les capitaux sont du premier !

 Dans ce qui suit, c’est aussi de censure qu’il s’agit, et donc aussi d’indépendance et de liberté de la presse.

 Censures ? Pactes de non-agression et autres prétextes obligent

 La presse écrite est en crise paraît-il. Le quatrième pouvoir s’effrite. Elle n’a plus le monopole de l’investigation, des révélations… et de la censure. Existe aujourd’hui « Internet ». Ce qui n’est pas découvert par elle, ou si cela l’est mais est censuré, et cela arrive, est révélé ailleurs : sur les  « sites » et les « blogs ».

 Ce dont je voudrais ici rendre compte, c’est aussi d’un cas singulier : l’existence d’un pacte de non-agression, écrit ou non écrit, conduisant à une censure de fait exercée par un grand journal, de référence dit-on, sur son groupe et au delà. Ce qui devrait faire débat, à l’intérieur du groupe et à l’extérieur de celui-ci. En effet, s’il y a assujettissement, obligée ou non, d’une partie de la presse privée à un journal privé, il y a aussi assujettissement de fait d’une partie des médias de service public à ce journal privé. Ce qui devrait aussi faire débat. J’en traiterais ici à partir de cas que je connais bien, comme exemples révélateurs et significatifs de censures, imposées ou non.

 Premier exemple, le plus récent

Certains se souviennent peut-être encore de l’Appel à la création, je cite, d’un « Mémorial en hommage aux personnes handicapées victimes du régime nazi et de Vichy » lancé en novembre 2013, et relancé le 27 janvier dernier à l’occasion de « La journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’Humanité » par un communiqué de presse.

 Envoyé à plus de 2 000 journalistes de la presse spécialisée handicap, société, santé et journalistes de la presse quotidienne nationale, ainsi qu’au principales chaînes nationales TV et radios, il n’a chez ces derniers donné lieu à aucune réaction, malgré la qualité des premiers signataires. Parmi eux : Tahar Ben Jelloun, Françoise Héritier, Axel Kahn, Julia Kristeva, Edgar Morin, Serge Tisseron… Et bien d’autres. Rien dans la presse écrite nationale, rien à la radio et à la télé. Vous avez dit censure ?

Faux. Un journal en a parlé : « L’Humanité », le 7 mars denier par la voix de Julia Kristeva, rédactrice en chef d’un jour. « Un appel solennel est adressé au président de la République rappelant le sinistre programme hitlérien d’extermination des personnes fragilisées par la maladie ou le handicap » écrit-elle. Suivent les méfaits infligés par le régime nazi aux handicapés mentaux et physiques en Allemagne. Un mémorial leur est dédié dans ce pays. Est omis dans l’article de Julia Kristeva le fait que l’Appel en question adressé à François Hollande concernait aussi et surtout les handicapés mentaux, je cite, « condamnés à mourir par celui de Vichy ». Autocensure de l’auteure, ce qui serait trahir sa signature, ou censure pratiquée par « L’Humanité » ?

 On peut lire, à propos de l’Appel, les billets précédents. Vérifier la véracité des propos ci-dessus, et encore signer cet Appel (il a reçu, à ce jour, plus de  35 000 signatures) sur :

www.change.org/MemorialVictimesHandicap

 Deuxième exemple, celui que je connais le mieux et pour cause :

Cela fait un peu plus d’un an environ qu’a été publié un livre, celui d’André Castelli et de moi-même : « L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy » (1). Si une presse régionale en a parlé – « La Marseillaise », « La Dépêche du midi » dans son supplément numérique -, d’autres encore, le silence est impressionnant par contre dans la presse nationale et parisienne. Le livre est-il inintéressant ? Le sujet épuisé ?

 Exemple, un peu inattendu, de l’exercice de la censure : celui du « Monde diplomatique ». « Depuis les années 1980, « Le Monde diplomatique » s’est placé à l’avant garde de la critique des médias » pouvait-on lire dans un communiqué diffusé par ce mensuel le 5 décembre 2013. Communiqué destiné à ses lecteurs pour les appeler à conforter son indépendance. Pourtant, « Le Monde diplomatique » n’est pas exempt, comme bien d’autres médias, de l’exercice de la censure, malgré son indépendance affirmée.

 On comprendra son silence à propos du livre, dont il a reçu un service de presse (Evelyne Pieiller), quand on saura que pour ce mensuel il est difficile ou impensable de critiquer « Le Monde » (tout court). On ne fait pas partie du même groupe - groupe qui détient 51 % du capital du mensuel - sans qu’existe un pacte de non-agression. Là est la limite de l’indépendance du « Monde diplo » (« relative indépendance politique vis-à-vis du groupe » dit Wikipedia).

 Il est vrai que dans le livre un chapitre entier, ravageur, est dédié au « Monde » (tout court). Chapitre d’abord consacré à son retournement de veste après 1987 et à son soutien alors à la thèse de l’irresponsabilité du régime de Pétain (pour faire plaisir à quelques-uns) dans l’abandon à la mort des fous par ce régime : « La bouleversante étude du Docteur Max Lafont sur ce qui ne fut pas autre chose qu’une mise à mort lente de quarante mille malades mentaux français sous le régime de Vichy ne pouvait être rendue publique de manière plus opportune… » y écrivait, la 10 juin 1987, Jean-Yves Nau.

 Chapitre consacré aussi à la démolition, par le journal, d’un livre : celui d’Alexandre Jardin où celui-ci, (mauvais) petit-fils, s’interrogeait sur la connaissance par son grand-père de la déportation des juifs alors qu’il était Chef de cabinet de Pierre Laval, et sur son silence à ce propos (il obtint un droit de réponse dans « Le Monde »). Chapitre consacré encore au soutien du journal aux (bons) petits-enfants de Louis Renault demandant la réhabilitation, de leur grand-père, collaborateur avec l’armée allemande dont l’entreprise fut pour cette raison nationalisée. Réhabilitation morale s’entend disent-ils, moyennant quand même une forte indemnisation financière réclamée. Chapitre où est mis en évidence une ligne idéologique du « Monde ». Révisionniste. « Un bon révisionnisme » écrivait le 9 mars 2007 Jean-Paul Angelelli dans « Rivarol », journal pétainiste, rendant compte du livre d’une historienne (« L’hécatombe des fous »), et se félicitant, en se fondant sur une analyse du « Monde » : « Incroyable, mais vrai. Le régime de Vichy est enfin innocenté d’avoir programmé un “génocide” ».

 On peut vérifier l’existence de ce pacte de non-agression, entre le « Monde diplomatique » et « Le Monde » (tout court). Par exemple, dans son numéro d’octobre 2013, au sujet de la Syrie. Le mensuel, dans un article intitulé « Cinglante débâcle de la diplomatie française » remarquait : « Les maladroits coups de menton en retraite, proposés in extremis par une France  qui aurait « fait plier Moscou » et « entraîné » Washington, résistent peu à l’analyse, contrairement à ce qu’écrivent certains quotidiens de l’Hexagone ». Or c’était précisément et essentiellement la thèse du « Monde » (tout court), qui bien sûr n’est pas cité. Autre exemple, pris dans le même numéro, où Serge Halimi dans un « Appel aux dons » constate que l’État consacre à l’assistance de la presse des centaines de millions d’euros par an. « Miséricorde souvent mal ciblée » écrit-il. Et de citer « Le Figaro », « L’Express », « Le Point », le « Nouvel observateur » et « Libération ». Mais oubliant, ou s’interdisant, pacte de non-agression oblige, de citer « Le Monde » (tout court), mais également « Télérama », gros bénéficiaire lui aussi de cette manne (10 millions d’euros), et qui fait partie du même groupe. Pourtant, « Le Monde » est le journal  bénéficiant le plus de cette « miséricorde souvent mal ciblée ». Plus de 18 millions d’euros, un peu plus même que « Le Figaro », « La Croix » en recevant plus de 10 millions, « L’Humanité » 6 et, il est vrai, « Le Monde diplomatique » seulement 188 000.

 Ceci dit, Le Monde diplomatique » est ici la victime (consentante ?) d’un pacte de non-agression. Imposé ? J’en suis un vieil abonné (des dizaines d’années), mais encore un membre de ses « Amis » depuis la création de l’Association. Je ne sais si le pacte de non-agression engage aussi celle-ci dans les différents débats qu’elle organise ?

Troisième exemple, le plus surprenant

On comprend moins le silence de « L’Humanité », qui elle aussi a reçu un service de presse (Patrick Apel-Muller), à propos de « L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy ». Censure pour d’autres prétextes que ce qui a été décrit précédemment. « L’Humanité » avait été, en mars 2001, le seul quotidien à publier intégralement une pétition sur le sujet – « Pour que douleur s’achève » - et « L’abandon à la mort… » est à situer dans son sillage. Elle en fit alors un événement : un bandeau en première page et deux pages intérieures. « Le moment n’est-il pas venu aussi de percer à jour, comme le demandent les signataires, “l’enchevêtrement des responsabilités” qui ont permis le crime ? Si tant est, comme le souligne Lucien Bonnafé (…) que “le comportement d’une société à l’égard de ses rejetés est (toujours) un signe incisif de son degré de civilisation”. Hier, comme aujourd’hui… » écrivait ce jour là Jean-Paul Monferran. Ce qui reste d’une singulière actualité.

 « Je me félicite de la relance de la campagne pour ramener à la mémoire publique l’abominable “traitement final” de ces quarante mille “fous” durant le régime de Vichy » écrivit alors le philosophe Lucien Sève. « On ne peut oublier cette hécatombe. L’action aujourd’hui contre l’oubli et pour les droits de l’homme  est partie prenante  du combat des communistes  et des gens de cœur pour l’émancipation humaine. Dans cet esprit en tant que dirigeante du PCF ayant en charge la coordination des activités pour le développement des libertés et des droits de l’homme je souscris complètement à votre appel » ajouta Nicole Borvo Cohen-Seat qui fut longtemps présidente du “groupe communiste, républicain et citoyen” au Sénat.

 Cependant, « L’Humanité » à la mort de Lucien Bonnafé, en 2003, gomma complètement l’extermination douce des fous sous Pétain, Darlan, Laval dans la page qu’elle consacra au psychiatre. C’était pourtant le dernier témoin vivant de ce drame et un acteur important et constant pour la reconnaissance des responsabilités de ce régime dans le drame. Ce silence est critiqué dans le livre. Pas un mot dans « l’Humanité » de ce qui avait été l’un des grands combats de Lucien Bonnafé, tout au long de sa vie. Mensonge par omission ? Ainsi en tout cas s’en sont allées ce jour-là dans « L’Humanité » la rigueur historique, et le respect dû à la mémoire d’un mort.

 On peut s’étonner ici de ce que « L’Humanité » se soit prêtée à ce jeu : l’occultation d’un fait historique et d’une partie de la biographie d’une personnalité communiste, pratiques relevant d’un autre âge. Il est vrai que « L’Humanité » se rangea ensuite, à la sortie d’un livre qu’elle loua, à la thèse d’une historienne exonérant le régime pétainiste de toute responsabilité dans l’extermination douce des fous pendant la guerre : « … à la différence de l’Allemagne nazie, qui a froidement et scientifiquement organisé l’extermination des malades mentaux, le régime de Vichy n’a pas « programmé » cette hécatombe des fous. Néanmoins, il est indubitable que le contexte eugéniste de l’époque n’a pas été sans effets sur la manière dont les hôpitaux psychiatriques ont eu à pâtir, beaucoup plus que les hôpitaux « normaux », des restrictions dues à la guerre et à l’Occupation allemande » pouvait-on lire dans « L’Humanité » du 30 mars 2007. On comprend mieux alors le silence de « L’Humanité » à propos de « L’abandon à la mort… ». Ce livre est-il pour autant inintéressant ? Le sujet épuisé ?

 Le contexte comme prétexte ? Il n’y avait pas moins, sous le régime de Pétain, d’antisémitisme que d’eugénisme. Faudrait-il comprendre et excuser ce régime d’avoir livrer les juifs, enfants et adultes, aux nazis au prétexte du contexte ? Et encore plus excuser l’abandon des fous à la mort pour la même raison ? Si la réponse de « L’Humanité » est non à la première question et oui à la seconde, c’est qu’alors, pour elle, un être humain fou vaut moins qu’un être humain juif. Non ? Ce que, bien que juif, je n’oserais soutenir.

 Quatrième exemple

On comprend mal qu’une chaîne de radio publique, « France culture » pour ne pas la nommer, où l’Histoire est une discipline reine, établisse un silence radio sur la sortie de « L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy ». « France culture » ne fait pas partie du groupe « Le Monde » mais semble respecter un pacte de non-agression implicite vis à vis de celui-ci. Sur cette chaîne est-il interdit d’avoir un avis opposé à celui décrété par le journal de référence ? Ou, pour le moins, de faire état et rendre compte d’un point de vue qu’on ne partage pas  ? Il en va de même pour « France Inter », qui a eu un service de presse (Jean Lebrun). Le livre est-il inintéressant ? Le sujet épuisé ?

 Ce n’est pas  en tout cas l’avis du psychiatre Michel Caire (actuellement Chef de service du Département d'Information Médicale de l'EPS Maison-Blanche) qui écrit sur son site « Histoire de la psychiatrie en France », site de référence en la matière, à propos du livre :

« Une contribution polémique au débat sur l'hécatombe dont les hôpitaux psychiatriques furent le théâtre sous l'Occupation, dont le régime de Vichy porterait la responsabilité directe.

Bien que très axée sur la dénonciation des thèses opposées et de leurs auteurs, l'étude d'A. Ajzenberg, acteur engagé de longue date dans le combat initié par Lucien Bonnafé et Pierre Durand, et poursuivi par Max Lafont, Patrick Lemoine, Antoine Spire et autres, est intéressante et documentée, comme le texte d'A. Castelli consacré à Montfavet (publié en 1996 dans la revue Chimères) » (2).

 ooooo

 La presse écrite est en crise. Le quatrième pouvoir s’effrite. Également je crois pour les raisons évoquées ci-dessus. Cependant, en dehors du sort réservé à notre livre, qui n’est qu’un exemple – et exception faites du cas singulier de « L’Humanité » - c’est la question générale de l’assujettissement d’une partie de la presse à un journal privé, certes « d’élite, sûr de lui-même et dominateur », qui est posée. On a là des exemples de censure à propos d’un même sujet. Bizarre, non ? Pire, c’est ce même assujettissement de fait d’une partie des médias de service public à ce même journal privé qui est aussi posé et qui devrait aussi faire débat.

 Ceci dit, ce billet n’a pas pour objet d’agresser les journalistes, ni ceux des publications citées ni les autres, mais de les interpeller. Ce qui y est dit ne sont pas affirmations gratuites mais sont à chaque fois, je crois, démontré. Censures, et tabous, traduisent la difficulté qu’a notre société encore aujourd’hui à se mettre à jour avec un passé pas toujours glorieux. D’où la précipitation des médias cités, et de tous les autres, à avaliser la thèse d’une historienne exonérant de ses responsabilités le régime de Vichy dans l’abandon à la mort de dizaines de milliers de malades mentaux. Sans preuve.

 L’historienne ? C’est bien sûr de Mme Von Bueltzingsloewen qu’il s’agit. Sa preuve, elle la résume ainsi (« Le Monde », 25 juillet 2010) : « Non… La preuve que Vichy n’a pas voulu les exterminer, c’est la publication, en décembre 1942, de la circulaire « Bonnafous » (du nom de Max Bonnafous alors ministre de l’Agriculture et du Ravitaillement). Ce texte, précisément attribue aux malades des suppléments alimentaires qui permettent de faire reculer la mortalité dans les asiles ». Circulaire qu’elle attribue à l’influence de la femme de Max, psychiatre.

Ce que l’historienne ne dit pas, c’est que le ministre en question, à cette date et depuis un certain temps ou un temps certain, avait quitté son épouse. Pour une actrice célèbre : Gaby Morlay. Ils abritèrent alors leur bonheur dans une villa de la Côte d’Azur.

 Ce que l’historienne dit dans son livre mais ne commente pas, c’est que les pensionnaires des prisons, qui mouraient pareillement aux fous, bénéficières de suppléments alimentaires quelques jours avant la fameuse « circulaire Bonnafous ». Ce qui donne à penser que la décision n’émanait pas d’un ministre mais venait de plus haut : d’une décision de Pierre Laval peut-être ?

Le psychiatre Michel Caire, dans son analyse de « L’abandon à la mort… » écrit : « Préférée à la « fable Bonnafous », « l'hypothèse Heuyer » fait l'objet d'un développement intéressant (pp.81-99). A. Ajzenberg nous rappelle que le président Laval avait commandité auprès de son ministre de la santé Raymond Grasset la création d'un « Conseil technique de l'enfance déficiente et en danger moral », où siègeront Louis Le Guillant, médecin directeur de l'hôpital de La Charité, Jean Dublineau et Georges Heuyer, qui tous trois réclamèrent par ailleurs des mesures pour sauver les malades des hôpitaux psychiatriques. L'auteur postule que ces trois importantes personnalités purent, avant-même la mise en place de ce Conseil (25 juillet 1943) faire des démarches auprès de l'autorité centrale : Heuyer lui-même "fréquenta Vichy dès 1941" (p.83). Laval, tenant à ce projet, aurait ainsi par intérêt, "nécessité politique" oblige, accordé ces suppléments alimentaires.

Nous avions nous-mêmes suggéré le rôle possible des psychiatres membres du Conseil Supérieur de l'Assistance de France, avec les docteurs Georges Demay, Paul Gouriou, Charles Perrens et Jean Lauzier notamment (voir sur ce site : Pages d'histoires : Sous l'Occupation : Hécatombe par carence). Il pourrait être intéressant par ailleurs d'étudier celui de la Société de médecine légale, qui tint sans discontinuer ses séances sous l'Occupation, comme le fit la Société médico-psychologique ».

 Ce que l’historienne ne dit pas, c’est qu’à la date de cette circulaire les 2/3 des 76 000 malades mentaux (chiffre total) étaient déjà morts, et que le dernier tiers de ceux-ci mourra encore  après la circulaire, toujours de faim, de froid et des maladies qui s’ensuivent.

  Ce que l’historienne ne dit pas, c’est que c’est le ministre Bonnafous qu’il a fallu apparemment convaincre car il s’opposait, depuis plusieurs mois, aux attributions de suppléments alimentaires demandées par le secrétaire d’État à la santé, suite aux réclamations des milieux psychiatriques. « J’ai l’honneur de vous faire connaître que les démarches effectuées depuis plusieurs mois auprès du Secrétaire d’État à l’Agriculture et au Ravitaillement en vue de l’attribution supplémentaire de denrées contingentées viennent d’aboutir » est-il écrit dans la circulaire du 4 décembre 1942. Qui est le menteur ou la menteuse ?

 Une autre piste était et est toujours à explorer : « Cette circulaire dite « Bonnafous » est une "preuve" de l'"innocence" de Vichy pour les uns ["la preuve absolue, la seule, de ce que Vichy n'avait aucune volonté génocidaire s'agissant des fous internés" pour Mme von Bueltzingsloewen, écrit l'auteur p.78], qui serait "contrebalancée" par une autre "preuve" qui est ce courrier de mai 1942 - découvert par S. Odier - d'un Directeur régional de la Santé et de l'Assistance (XXe région) [du « Secrétariat à la Santé », écrit Robert Redeker dans Le Web de L'Humanité du 20 novembre 2000 après M. Lafont, L'extermination douce, 2000, p.254 : « Secrétariat d'État à la Santé (XXIIe région) cabinet du Directeur Général »] adressé au directeur de l'hôpital psychiatrique de Saint-Egrève, recommandant aux médecins de désigner les bénéficiaires d'un régime de réalimentation en fonction de leur curabilité (p.56), ce qui, implicitement, revient à "laisser mourir" les autres » écrit encore dans son analyse Michel Caire.

 Mme von Bueltzingsloewen n’a pas emprunté cette piste, et pour cause : « Les positions de S. Odier sont aisément récupérables. En 2005 encore, il conclut son article paru dans le collectif “Morts d’inanition”. Famine et exclusions en France sous l’Occupation par cette phrase pour le moins ambiguë (p.93) : Si l’État français n’a pas particulièrement cherché  à exterminer les malades mentaux internés, il paraît en revanche relativement évident qu’il ne les a pas suffisamment assistés et ce, en toute connaissance de cause » écrit-elle. Il est vrai que Samuel Odier « … compte d’ailleurs parmi les signataires de la pétition Pour que douleur s’achève ». Ses travaux « sont infiniment mieux accueillis par tous ceux qui cherchent une caution scientifique à la thèse de l’abandon à la mort » dit-elle encore. De plus, il « est d’ailleurs le seul historien à trouver grâce aux yeux d’Armand Ajzenberg… ». Ce Samuel Odier, il a vraiment beaucoup de défauts. On peut ici apprécier l’objectivité de l’historienne, sa scientificité et son honnêteté intellectuelle.

 Ce que l’historienne ne dit surtout pas, c’est qu’à cette date le cours de la guerre changeait. Von Paulus était encerclé dans Stalingrad. Les américains avaient débarqué en Algérie et au Maroc. En France, les attentats contre les troupes allemandes et la Collaboration se multipliaient et la Résistance s’organisait. Laval était un pragmatique et il lui fallait autant que possible conserver la cohésion du peuple français pour pouvoir poursuivre sa politique de collaboration avec les nazis. L’attribution de quelques suppléments alimentaires, en quantité insuffisante et trop tardive, est un revirement par rapport à une circulaire précédente qui les refusait. « Dans les conditions actuelles, il est difficile de faire obtenir à ces malades un supplément à la ration qui leur est octroyée, supplément qui ne pourrait prélevé que sur les denrées déjà trop parcimonieusement attribuées aux éléments actifs de la population, en particulier aux enfants et aux travailleurs » disait en effet une circulaire du 3 mars 1942 et elle est à rapprochée du courrier retrouvé par Samuel Odier, et peut-être inspiré par cette circulaire.L’attribution de quelques suppléments était donc une marche arrière, et il y en eut d’autres, similaire à celle qu’avait effectué Hitler en 1941 quand il interrompit le gazage des malades mentaux en Allemagne, suite également à des protestations. Il continua les mises à mort par d’autres méthodes, gardées secrètes. Mais il lui fallait avant tout conserver la cohésion du peuple allemand.

 Il y a au moins doute quant aux raisons ayant poussé Laval a accordé quelques suppléments alimentaires aux internés des prisons et des asiles psychiatriques. Ce qui semble certain, c'est que Max Bonnafous n'y était pour rien. Ce qui est non moins certain, c'est que des recherches restent à effectuer, s'agissant aussi bien des détails que de toute l'histoire. Et cela ne relève plus seulement des historiens mais d'une recherche interdisciplinaire : historiens certes, mais aussi philosophes, sociologues, anthropologues, etc... et praticiens de la santé.

 ooooo

 Pour moi, la question est : qu’en sera-t-il pour les générations à venir de cette histoire dans une Histoire du régime collaborationniste siégeant à Vichy, elle-même bloquée ou pas encore totalement révélée ? Un simple fait divers, oublié dans dix, vingt ou cinquante ans ? L’enjeu politique aujourd’hui, l’enjeu historique pour demain, est me semble-t-il, là : l’oubli de cette histoire ou son inscription dans la mémoire collective, avec la caractérisation des responsabilités des uns et des autres. Il ne s’agit pas de repentance, sa dénonciation est très à la mode aujourd’hui, mais de reconnaissance. Mais, soyons optimiste, tabous et censures ne sont jamais définitifs. L’Histoire finie toujours par reconquérir ses droits. Il en va de la responsabilité des journalistes, des historien(nes), de toutes et de tous pour que cela soit aujourd’hui et non au siècle prochain.

 (1) L’Harmattan, nov. 2012

(2) L’analyse complète de Michel Caire à propos de « L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy » sera publiée ici, avec son accord, dans les billets qui suivront.

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