DE QUOI LA MORT DE 76 000 FOUS AU TEMPS DU RÉGIME DE VICHY EST-ELLE LE NOM ?

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POUR LES 150 ANS DE "VILLE-EVRARD", HÔPITAL PSYCHIATRIQUE SITUÉ À NEUILLY-SUR-MARNE, J'AI ÉTÉ SOLLICITÉ POUR INTERVENIR LE 22 MARS 2018 DANS LA SÉRIE DE CONFÉRENCES QUI Y SONT PROGRAMMÉES. LE THÈME ÉTAIT CE JOUR LÀ : "VILLE-EVRARD ET LES GUERRES". VOICI DONC CI-APRÈS, À PEU PRÈS, LE TEXTE DE MON INTERVENTION.

« Le monde de l’internement paraît ainsi en pleine décomposition, l’ère pinélienne s’achève en France sur le spectacle désolant d’une organisation technique et sociale en faillite, témoignant d’une incurie scandaleuse de la part de l’appareil d’État.

L’extermination des malades et les difficultés matérielles d’entretien de hôpitaux durant la guerre ont achevé le fantôme d’assistance qui existait auparavant, le coup d’œil neuf que nous jetons sur la situation nous présente la condition absurde et tragique de l’univers concentrationnaire ». C’est Lucien Bonnafé qui écrivait cela. C’était en 1948, dans un texte demandé par Henri Ey en 1947, deux ans après la guerre. Et il avait été republié en 1977 dans un livre intitulé « dans cette nuit peuplée… ». Il faut être particulièrement de mauvaise foi pour instrumentaliser ce texte contre Lucien Bonnafé.s

 Après une pétition initiée notamment par l’anthropologue Charles Gardou et intitulée « Pour un mémorial en hommage aux personnes handicapées victimes du régime nazi et de Vichy », l’historien Jean-Pierre Azéma avait été chargé d’une mission par un Président de la République – François Hollande – afin de lui faire un rapport sur le sujet. Ce qui fut fait en octobre 2015.

 Dans celui-ci l’historien, dès la première page, écrit à propos de ce texte de 1948 : 1 - que Lucien Bonnafé dénonçait alors une politique « fascisante d’extermination délibérément menée par Vichy ». 2 – que, et on le voit, si Lucien, a bien écrit « extermination », sans adjectif, il n’a pas par contre écrit qu’il s’agissait d’une « politique fascisante », « délibérément menée par Vichy ». 3 – que si Jean-Pierre Azéma a un peu rapidement interprété la pensée de Lucien Bonnafé, il n’a cependant pas totalement tort quant à ce que Lucien pensait à propos d’une « politique fascisante ».

 Si par la suite Bonnafé n’a pas repris l’expression « extermination », sans adjectif, c’est par prudence à propos de l’usage qui pourrait en être fait. Par Jean-Pierre Azéma, par exemple. On peut s’étonner de ce que ce dernier n’ait pas lu dans la préface à L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy de Michaël Guyader ce passage : « Il n’est pas certain que l’utilisation du terme d’extermination n’ait eu d’autres conséquence que de priver la vérité historique d’un certain nombre de soutiens potentiels effrayés ou choqués par l’imputation au pouvoir Vichyste d’une intention de tuer là où l’oubli criminel de prendre soin aurait probablement suffi. Bonnafé lui-même n’écrit-il pas après avoir rappeler que Balvet n’était pas d’accord avec l’utilisation du mot extermination que pour lui-même « profondément d’accord avec le scrupule de Balvet sur les rigueurs de sens, le parcours attentifs de mes dossiers me fait découvrir que j’ai pris trop d’aise avec la justesse de sens, affirmant par exemple que le mot est tout à fait approprié » […] En revanche, il est certain que ce que le même Bonnafé avait appelé l’Hécatombe des aliénés ne pouvait pas, ne saurait pas ne pas poser des problèmes ».

Quant à une « politique fascisante » de Vichy, Lucien Bonnafé le pensait probablement mais ne l’avait pas dit dans ce texte-là. Il aimait à dire qu’il attribuait 51 % des responsabilités à Vichy et 49 % à l’institution dans ces morts-là. Marquant ainsi le rôle principal joué par Vichy dans la mort des fous. Ce que remarquait également un psychiatre, Francis Jan, en 2011 : « Le gouvernement de Pétain eut une attitude irresponsable, finalement criminelle. Il n’a pas examiné les conséquences du rationnement sur la population, en particulier pour les plus fragiles, qui sont morts de famine et de froid. Mais l’institution psychiatrique a également sa part de responsabilité en raison de son inertie, d’une sclérose de la pensée, d’absence de sens éthique, d’autant plus que les actions à mettre en œuvre étaient simples et auraient pu suffire (mais il lui aurait fallut un « regard différent ») ».

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Derrière les mots et les expressions utilisés se cache toujours une idéologie. Quand Jean-Pierre Azéma utilise le mot « fascisante », ce n’est pas pour traduire une réalité mais pour donner à penser au lecteur, ici d’abord un Président de la République, que s’agissant de Pétain et d’Hitler c’est la même politique qu’ils menèrent à l’égard des fous. Alexis Carrel déplorait alors « l’effort naïf fait par les nations civilisées pour la conservation d’êtres inutiles et nuisibles ».

 À propos du gazage des fous en Allemagne nazie… et des mots utilisés à ce propos, Hitler édictait qu’il s’agissait d’« accorder une mort miséricordieuse » à ceux « qui auront été jugés incurables ». Ce qui correspondait bien à une décision eugénique éliminatoire. En France, à la même période pratiquement, pareillement, une circulaire datée du 3 mars 1942 et spécifiant qu’« il est difficile de faire obtenir à ces malades un supplément à la ration qui leur est octroyée, supplément qui ne pourrait être prélevé que sur les denrées déjà trop parcimonieusement attribuées aux éléments actifs de la population, en particulier aux enfants et aux travailleurs… », répondant alors à des psychiatres réclamant les mêmes suppléments alimentaire que ceux accordé aux malades des hôpitaux généraux, prouvait bien que ce même régime de Vichy avait, à cette date, effectivement la même volonté de laisser mourir de faim les malades mentaux qu’Hitler. Par d’autres moyens qu’Hitler.

 À preuve encore de cette attitude eugénique éliminatoire des autorités vichystes, ce courrier retrouvé par un historien, Samuel Odier, daté du printemps 1942 où un haut fonctionnaire du Secrétariat d’État à la Santé (23e région sanitaire) répondait ainsi à des médecins de l’hôpital de Saint-Égrève (Isère) demandant des suppléments alimentaires (matières grasses et lait notamment) : « Dites à vos médecins de faire un choix non uniquement pour départager ceux qui peuvent encore être sauvés de ceux pour qui il est déjà trop tard, mais pour privilégier ceux qui ne sont pas trop atteints mentalement, les « récupérables » pour la société ».

 Eugénisme éliminatoire qui est même confirmé dans le rapport de Jean-Pierre Azéma. Qui écrit (pages 19 et 20 de ce rapport) : « les sanatoriums furent fort bien traités, comme le furent tous les tuberculeux que les médecins diagnostiquaient guérissables… ». Où Jean-Pierre Azéma ne se rend même pas compte du contenu eugéniste, et éliminatoire, de ce qu’il écrit à propos de telles mesures. Non, écrit-il, cela « tend à démontrer l’absence de politique éliminatrice. Une absence dont témoignent également un certain nombre de faits évoqués plus haut : le régime de suralimentation accordé aux aliénés tuberculeux ». Il ne se rend pas compte de ce que son propos sur « les tuberculeux que les médecins diagnostiquaient guérissables » rejoint celui de ce courrier retrouvé par Samuel Odier, « privilégier ceux qui ne sont pas trop atteints mentalement, les « récupérables » pour la société », et témoigne ainsi de ce que le régime de Vichy avait bien alors une politique eugéniste éliminatrice.

 Selon une source, il s’agit de Willy Dressen, procureur public au service central d’enquêtes sur les crimes nationaux-socialistes et historien allemand, il y aurait eu en Allemagne, 100 000 malades mentaux morts par gazage. Ce qui donne 1,54 mort pour 10 000 habitants.

En France, pour 76 000 malades mentaux mort par dénutrition cela donne 1,84 morts pour 10 000 habitants. S’il s’était agit d’un match, la France alors aurait gagné aux points.

 Non, pour Jean-Pierre Azéma le régime de Pétain, Laval, Darlan… et les autres n’était pas un régime fasciste mais seulement un régime autoritaire (comme celui d’Erdogan aujourd’hui), ce qui est quand même moins mal. Affirmation un peu gratuite et non prouvée, et cependant soutenue par nombre d’historiens français du « temps présent ».

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 Ce qui anime Jean-Pierre Azéma dans la fabrication de son rapport c’est précisément l’idéologie qui le gouverne. Celle-ci peut être résumée par l’article d’un journaliste du Figaro, du 27 novembre 2004, Eric Roussel. C’était à propos de la sortie d’un livre collectif intitulé Fascisme français ? La controverse où était mené une contre offensive à propos des thèses de Zeev Sternhell. Le journaliste écrivait : « Pour les auteurs ici rassemblés, la vision de l’auteur de « Ni droite, ni gauche » est fausse. Non, clament-ils d’un seul cœur, la France ne fut pas la terre d’élection du fascisme. Vichy qui attira évidemment d’authentiques admirateurs des « expériences » italiennes, voire allemandes, ne saurait être assimilés, aux yeux de Jean-Pierre Azéma, à la doctrine de Mussolini. Régime certes autoritaire et responsable d’actes indéfendables, le système mis en place par le maréchal Pétain s’apparentait davantage à celui de Salazar au Portugal. Avec malheureusement une connotation antisémite plus marquée ».

 Où la manière de qualifier aujourd’hui ce régime d’hier, dirigé par Pétain, Darlan et Laval… et les autres, est bien révélatrice d’une idéologie gouvernant certains historiens : le régime pétainiste, fasciste ou seulement autoritaire ? Il y a d’un côté les historiens témoins à charge contre ce régime, et de l’autre ceux se faisant les avocats à décharge de celui-ci.

 Dans le premier camp, celui des témoins à charge, pour qui le régime de Vichy était bien fasciste. D’abord l’historien israélien Zeev Sternhell. Pour lui, en France, existaient avant guerre des forces fascistes. Celles-ci ayant ensuite été installées au pouvoir à la faveur de la défaite et de l’occupation de la France par les nazis.

 Pour l’historien américain Robert O. Paxton « Le régime de Vichy n’est certainement pas fasciste au début, car il ne possède ni parti unique ni institutions parallèles. Mais au fur et à mesure qu’il se transforme en État policier, sous les pressions de la guerre, des institutions parallèles apparaissent : la milice, les cours martiales, la police aux questions juives »… et il devient fasciste. » (Les fascismes, 1994, article mis en ligne le 30.05.2006).

 Dans le second camp, celui des historiens se faisant avocats à décharge du régime pétainiste et estimant que celui-ci n’était pas un régime fasciste mais seulement autoritaire. Cette dernière désignation étant une manière et de relativiser la nature de ce régime et les responsabilités pouvant lui être imputé. Parmi ces historiens, d’abord Robert Aron pour qui « Pétain » n’était qu’un « bouclier » face à l’Allemagne. Analyse tellement caricaturale qu’elle n’est pratiquement plus reprise par aucun autre historien. D’autres encore qualifient le régime de Vichy comme ayant été seulement « autoritaire » : André Sigfried, René Rémond, Serge Berstein, Alain-Gérard Slama, Philippe Burrin… et évidemment Jean-Pierre Azéma, pour qui « les enjeux historiographiques ont été pour partie obscurcis par une certaine focalisation des débats sur l’existence d’un fascisme vichyssois ».

 Robert O. Paxton, dans le texte déjà signalé, constate que « d’énormes difficultés surgissent dès que l’on s’engage à définir le fascisme. Ses frontières sont floues ». Et il ajoute un peu plus loin : « Disparates dans leurs symboles, dans leur décor, et même dans leurs slogans, les mouvements fascistes se ressemblent plutôt par leurs fonctions ». Par État fasciste, on entend généralement, aujourd’hui, État totalitaire dont un Chef détient le pouvoir absolu.

 « Les mouvements fascistes se ressemblent plutôt par leurs fonctions » nous dit Robert O. Paxton. En effet ils se ressemblent, et se rassemblent aussi par leur solidarité. Faut-il rappeler que le portugais Salazar apporta son soutien à Franco et envoya une Légion portugaise, évaluée entre 12 000 et 20 000 hommes, pour participer aux combats contre les républicains. Qu’il ouvre aussi les ports portugais au transit d’armes, en provenance de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, et destinés aux forces franquistes. Que l’aide de Salazar, dans les six premiers mois de la guerre d’Espagne se révélera décisive pour la victoire du fasciste Franco en 1939. Qu’ensuite, la Seconde Guerre mondiale terminée, que Salazar, à la faveur de la guerre froide, se mit du côté des Occidentaux et put reconquérir ainsi leurs faveurs est une autre histoire.

 Salazar et Pétain, chefs d’États simplement autoritaires, et non fascistes ? C’est le point de vue de Jean-Pierre Azéma. Assurément, pour lui le gouvernement siégeant à Vichy ne doit avoir aucune responsabilité quant à l’abandon à la mort des malades mentaux, ce qui aggraverait le cas de ce régime.

 Les images les plus abouties des régimes fascistes ayant existé sont celles de l’Italie de Mussolini et celle de l’Allemagne d’Hitler, qu’on préfère qualifier avec raison de nazi. L’image actuelle la plus aboutie d’un régime autoritaire est celle de la Turquie d’Erdogan. On s’explique alors un peu mieux la volonté de Jean-Pierre Azéma de dédouaner le régime de Vichy des fous morts de faim.

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 De quoi la mort de 76 000 fous au temps du régime de Vichy est-elle le nom ?

On a vu que Lucien Bonnafé avait utilisé le terme d’« extermination », sans adjectif, en 1948 et qu’ensuite, pour ne pas donner prise à ceux qui comme Jean-Pierre Azéma voudraient en changer la signification en l’assimilant avec ce qui s’est passé avec la shoah, il a utilisé d’autres formulations, avec adjectif. Par exemple, avec Max Lafont « extermination douce ».

 Michel Caire, psychiatre et historien de la psychiatrie, après son analyse de L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy, a répertorié les diverses formules utilisées à ce propos. Il écrit, s’agissant des expressions utilisés, après 1948, par Lucien Bonnafé et moi-même :

« Voici, sans aucune prétention d'exhaustivité, quelques-uns des termes que nous avons nous-mêmes relevés dans divers ouvrages consacrés au sujet, et qui montrent que les affirmations citées ci-dessus méritent d'être nuancées :

  • Hécatombe


 « Hécatombe par carence » (Bonnafé),
 « Hécatombe » (pétition « Pour que douleur s’achève », « Hécatombe des fous » (titre de l’ouvrage d’Isabelle von B.)

[…]

  • Non assistance à personne en danger de mort


Dans le titre du Chapitre 1 et à diverses reprises dans le livre d’Ajzenberg



      - Abandon à la mort


 Max Lafont


 Pétition « Pour que douleur s’achève »


 Armand Ajzenberg

« Abandon délibéré » pour Maxime Gremetz, député communiste, dans une question écrite à M. le Premier Ministre, citée dans le Courrier de la pétition « Pour que douleur s’achève ») »

 Mais encore :

« Indifférence criminelle collective » par Max Lafont, « Mauvais traitements et négligences coupables » par Santé mentale No 38, « Abandon délibéré » par Maxime Gremetz, « Extermination douce » par Max Lafont, « Extermination » par Pierre Durand et Patrick Lemoine, mais aussi par Alain Vernet et Michel Henin dans Libération, et encore par André Vanomme (maire de Clermont d’Oise), « Génocide » par Pierre Durand, Max Lafont, Patrick Lemoine, Pierre Deniker, Alain Vernet et Michel Henin, « Crime contre l’humanité » par Pierre Durand, « Éradication des malades mentaux » par Patrick Lemoine, « Élimination » par Pierre Durand, Philippe Fontanaud (site Serpsy), pétition « Pour que douleur s’achève », « Épuration » dans la pétition « Pour que douleur s’achève », « Mise à mort » par Jean-Yves Nau (Le Monde), « Assassinat » par le Dr Escoffier-Lambotte (Le Monde), « Holocauste » par Le Monde (dans un compte-rendu de la thèse de M. Lafont, 1979, « Traitement final » par Lucien Sève, « Solution finale » dans Santé mentale No 38.

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 Dans une pétition initiée par Lucien Bonnafé, Patrick Tort et moi-même – Pour que douleur s’achève… - nous avions utilisés l’expression Abandon à la mort. Expression entendue comme non-assistance à personnes en danger de mort. C’est celle que j’ai utilisée dans un livre publié en 2012 : L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy.

 Jean-Pierre Azéma, à propos de ce livre et de moi, écrit dans son rapport : « Il n’apporte pas la preuve que le gouvernement de Vichy a rédigé puis diffusé une directive officialisant « l’hécatombe » des malades mentaux… ». Affirmation mensongère, parce que ça n’a jamais été ma thèse. J’ai toujours affirmé que l’hécatombe des fous sous le régime de Vichy résultait d’une non assistance à personnes en danger, et ceci en connaissance de cause. Le psychiatre et historien, Michel Caire, que Jean-Pierre Azéma cite pourtant dans son rapport, l’atteste dans l’analyse qu’il a fait de L’abandon à la mort.

 S’il y avait eu une directive officialisant l’hécatombe des malades mentaux, il n’aurait pas s’agit alors de non-assistance à personnes en danger de mort mais de volonté affirmé du régime de Vichy d’exterminer les malades mentaux. Ce que, je le répète, je n’ai jamais dit ou écrit. Cette affirmation mensongère est même la raison principale du renvoi de Jean-Pierre Azéma, sur le banc des prévenus, devant la 17e chambre correctionnelle du TGI de Paris, le 23 novembre à 13h30.

 « … le plus grossier oubli des responsabilités du pouvoir de Vichy sur l’hécatombe est d’ignorer que le pouvoir n’a donné aucune réponse à la prestigieuse Société médico-psychologique demandant que les hospitalisés en psychiatrie aient les mêmes suppléments sur les rations que ceux des hôpitaux généraux. D’où résulte une « absence » de preuve qui permet d’afficher comme conclusion d’un travail d’«historien » qu’on ne peut pas conclure à une politique, même inavouée, d’«extermination douce ». Ce n’est pas moi qui ai écrit cela. C’est Lucien Bonnafé, dans sa préface au Train des fous de Pierre Durand, en 2001. Ce n’était pas Jean-Pierre Azéma qui était alors visé, mais un autre de ses confrères. Mais Lucien avait déjà analysé ce qu’écrit en 2015 l’historien aujourd’hui poursuivi.

 Dans sa préface, Lucien Bonnafé écrivait aussi : « L’homme de science qui vous parle fut témoin de l’hécatombe d’environ 40 000 internés de plus que n’en condamnait la mortalité ordinaire, en France, sous le pouvoir de l’occupation-collaboration, et répliqua en militant pour changer le système inhumain qui gérait l’exclusion des fous, et pour le remplacer par son contraire : après le règne d’un système borné à la gestion des lieux de rejet, il s’agissait de créer dans tout secteur de population évalué à l’échelle humaine, un ensemble de moyens pour aider les citoyens souffrant de difficultés de relation à mieux faire face à leurs problèmes ».

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 De quoi la mort de 76 000 fous au temps du régime de Vichy est-elle le nom ?

En Italie, paraît-t-il pour parler du même abandon à la mort des fous, une autre expression est utilisée : l’« extermination passive ». L’expression me plait bien. Elle correspond exactement à la définition juridique de cette incrimination : « Par « extermination », on entend notamment le fait d’imposer intentionnellement des conditions de vie, telles que la privation d’accès à la nourriture et aux médicaments, calculées pour entraîner la destruction d’une partie de la population » dit en effet la loi (art. 7 du traité de Rome de la Cour internationale, repris dans le code pénal français par l’article 212-1 de la loi voté le 5 août 2013). Cette non-assistance à personnes en danger, correspondait donc bien à un « crime contre l’humanité ». En effet, l’État français de Vichy, complice de la déportation vers les camps de la mort des 76 000 juifs de France, complice donc du « crime contre l’humanité » qu’a été la shoah, ce même régime, s’agissant des malades mentaux n’a pas ici été complice mais acteur passif d’un autre « crime contre l’humanité », celui des 76 000 fous morts de faim.

 Si la non-assistance à personnes en danger de mort correspond bien à un crime contre l’humanité, elle ne figure pas comme telle – une extermination passive – dans le droit français. L’actualité récente, la mise en examen de Nicolas Sarkozy, nous rappelle que dans le droit français existe bien la notion de corruption passive. Concernant les personnes exerçant une fonction publique, l’article 432-11 du code pénal spécifie qu’il s’agit-là de « s’abstenir d’accomplir un acte de sa fonction, de sa mission ou de son mandat ». L’extermination passive ne figure pas dans le droit français. Pourtant « s’abstenir » d’accorder à des personnes, en période de crise, des suppléments alimentaires correspond bien à cette expression, et cela a été le cas sous le régime de Vichy. Il n’est pas interdit de penser que cela pourrait se renouveler. Si l’extermination passive ne figure pas dans le droit français, pas encore, peut-être serait-il judicieux de l’y introduire ?

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