UN RAPPORT IDÉOLOGIQUEMENT TRÈS ORIENTÉ DE L'HISTORIEN JEAN-PIERRE AZÉMA-


LETTRE OUVERTE ADRESSÉE À

 MMES MARISOL TOURAINE, SÉGOLÈNE NEUVILLE

 ET M. JEAN-MARIE TODESCHINI

Dans le rapport que vous a remis M. Azéma, s’il s’agit certes d’Histoire, un peu, il s’agit surtout d’idéologie, voire de politique. «  La mémoire sur l’occupation a évolué : au fur et à mesure que les exactions de l’occupant s’éloignent, c’est Vichy qui devient le principal responsable d’une série de crimes commis, ainsi celui de « non-assistance à personne en danger », crimes qui seraient demeurés impunis. Faut-il rappeler une fois encore que « l’État français » et ses responsables ont été à la Libération délégitimés politiquement et condamnés judiciairement : Pétain fut condamné à la peine de mort commuée en peine de détention perpétuelle, le chef du gouvernement Pierre Laval et le secrétaire d’État au Maintien de l’ordre et chef de la Milice Joseph Darnand furent fusillés ». C’est l’absolution accordée à Vichy par le « pape » des historiens.

Lisant cela, on doit comprendre que M. Azéma désapprouve la reconnaissance, par le président Jacques Chirac en 1995,  de la complicité de l’État français dans la déportation des juifs de France. Reconnaissance confirmée en 1997 par Lionel Jospin alors Premier ministre. M. Azéma est ainsi sur la même longueur d’onde que les Chefs d’État ayant précédés Jacques Chirac. Mais également en phase avec des prises de position d’hommes politiques plus récentes, par exemple celles des François, Fillon et Bayrou. C’est son droit de penser ainsi, mais alors son analyse du sujet sur lequel il avait a éclairé le Président de la République ne relève plus d’une Histoire objective mais d’une position idéologique et politique personnelle dans laquelle il voudrait entraîner aussi le Chef de l’État.

Dans son rapport, d’entrée de jeu, M. Azéma attribut au psychiatre Michaël Guyader (Michel selon l’historien) une citation tirée de sa préface à L’Abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy (Syllepse, 2012) : « Nous n’en avons pas fini avec les universitaires, historien(ne)s ou non… ». Faux. Cette phrase n’existe pas dans la préface. En fait, il s’agit du commentaire, sur un site internet (Entre les lignes entre les mots), du présentateur du livre.  « Et l’ouvrage se terminait par », ajoute l’historien : « Nous demandons que soit reconnu par les plus les plus hautes autorités françaises l’abandon à la mort… ». Faux. Il se trouve que cette phrase n’a jamais terminé le livre. Elle se trouvait à la fin d’une pétition (Pour que douleur s’achève)  datant de 2001. J’ai du respect pour l’historien, mais l’homme est fatigué. Et/ou vice versa.

Il y a donc eu des dizaines de milliers de morts. Mais combien précisément ? 78 287 au total répond M. Azéma. Mais nuance, 43 000 victimes seraient mortes de faim. Les autres, 35 287, seraient statistiquement mortes au vu des moyennes de mortalité d’avant guerre. On frémi à l’idée que l’historien n’ait préconisé comme geste mémoriel (ce dont il était aussi chargé) l’érection d’un mur où les noms de ceux statistiquement morts ne devraient pas figurer. Impossible tri. On peut aussi soutenir que ces 35 287 là sont probablement morts, la famine aidant si l’on peut dire, avant leur dernière heure statistiquement calculée. Mais l’historien n’a pas suggéré d’élever de mur.

Dans son rapport, M. Azéma dit encore : « contrairement à ce qui a été écrit, les malades mentaux internés ont reçu, du moins au début du système de rationnement, les mêmes rations que ceux des hôpitaux généraux, les hôpitaux publics donc ». On se demande alors pourquoi, dès le 27/10/1941, à la Société Médico-Psychologique, des psychiatres posaient cette question : « Pourquoi les hôpitaux psychiatriques ne bénéficiaient-ils pas des suppléments alloués aux autres hôpitaux ? ». Il y eut alors, de partout en France, des plaintes et de des réclamations de psychiatres qui finirent par aboutir début 1943.

M. Azéma préfère, lui, accorder crédit à la fable « Bonnafous », ce ministre de Laval qui aurait cédé à l’influence de sa femme pour accorder des suppléments alimentaires aux malades mentaux. Fable, car bien avant cette date Max Bonnafous avait quitté sa femme pour une actrice de cinéma, Gaby Morlay, et coulait avec elle des jours heureux sur la côte d’azur. À cette date, début 1943, les 2/3 des fous internés (52 188) étaient déjà morts. M. Azéma ajoute qu’alors la mortalité avait baissé. Certes, les plus fragiles étaient déjà morts. Il cite l’hôpital de Maison-Blanche où les taux de mortalité passent entre 1942 et 1943 de 29,4 % à 18 %. Il ne cite pas celui de Montdevergues-les-Roses où aux mêmes dates les taux passent de 29,8 % à 31 %. Mais quand on veut prouver…

En fait, dès le début du rationnement, avant même l’Occupation, des suppléments étaient accordés aux restaurants des hôpitaux généraux, à ceux des écoles et aux coopératives qui géraient des restaurants d’entreprises, mais pas aux hôpitaux psychiatriques. Suppléments fixés par le Secrétaire d’État au ravitaillement  et équivalents semble-t-il à environ 400 calories (Michel Cépede). Il faut dire encore qu’un supplément de 500 calories par jour et par malade mental interné aurait représenté environ 2,5 calories par Français, et sachant qu’un gramme de pain vaut environ ces 2,5 calories, une miette, on mesure l’ignominie de l’argument : la difficulté a accordée des suppléments. Argument avancé par Vichy et repris par M. Azéma, alors que des suppléments seront alloués début 1943 quand les conditions de ravitaillement seront devenus bien plus difficiles  pour tous les français.

Surtout, pas d’amalgame entre le cas Français et le cas Allemand dit, en gros, l’historien. Pour lui, En Allemagne nazie il y eu 200 000 à 250 000 handicapés mentaux et physiques exterminés par gazage, injection létale ou dénutrition. Selon des sources allemandes, les fous y figuraient pour 100 000 à 120 000 individus, ce qu’il ne dit pas. Sans faire d’amalgame, on a quand même le droit de comparer. On obtient alors : en Allemagne nazie, 1,85 fous morts par « extermination dure » (gazage et autres) pour 1 000 habitants. Dans la France de Vichy : le même chiffre, ou à peu près, toujours pour 1 000 habitants. Extermination dure en Allemagne, extermination douce en France ? Même rendement, si l’on ose dire.

Dans le drame subi par les fous, Vichy n’y était pour rien. M. Azéma se range à l’avis de sa collègue, Mme von Bueltzingsloewen : « rien ne permet de conclure à une implication directe des autorités vichystes dans la mort des malades mentaux ». Et ils ajoutent : la seule responsabilité de Vichy dans ce drame c’est qu’ « en faisant le choix de la collaboration, il a fait celui de céder aux exigences grandissantes de l’occupant nazi qui a pu organiser le pillage systématique du pays pour soutenir son effort de guerre. Et donc prit le risque de compromettre la survie d’une partie de la population française ». Forte pensée historienne. Faut-il rappeler que Pétain avait fait volontairement le choix de la Collaboration et non celui de la Résistance. Il semble bien que pour M. Azéma, s’il s’agit  d’exonérer Vichy de crimes dont ce gouvernement n’était pas complice mais responsable, il s’agit aussi de sauver le « soldat » von Bueltzingsloewen.

Mais il faut revenir au rapport de M. Azéma. Pour lui, ceux qui ont le moins résisté à la mort, ce sont « les vieillards, les grabataires et les malades chroniques ». Les chiffres ne corroborent pas cette affirmation. Exemple : au Vinatier, près de Lyon, la moyenne d’âge des décès était de 59 ans en 1939, de 53 ans en 1941, de 52 ans en 1942… Dans cet établissement, mais il en allait de même pour les autres, en 1941 si la moitié des malades avaient par exemple 70 ans, la moyenne d’âge des décès de l’autre moitié aurait été de 36 ans.

Pour M. Azéma, L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy « n’apporte pas la preuve que le gouvernement de Vichy a rédigé puis diffusé une directive officialisant « l’hécatombe » des malades mentaux ». Dans ses conclusions, se fondant sur « la somme écrite par Isabelle von Bueltzingsloewen », il réitère cette notion « d’absence de preuve écrite ». D’abord, nous n’avons jamais écrit, ni Lucien Bonnafé ni Max Lafont ni moi, qu’il y ait eu une telle directive. Mais sans ou avec directive, il y a eu 78 287 morts. Sans ce serait un fait divers, avec ce serait un crime, et c’est ce à quoi M. Azéma veut nous/vous conduire : un fait divers.

Pour ce qui nous concerne, nous avons simplement dit que l’État français de Pétain, en connaissance de cause, ne s’était pas impliqué dans le sauvetage des malades mentaux en danger et que cette non-implication correspondait à un abandon à la mort. Je pose la question : « la non-implication d’un État, qu’il soit démocratique ou totalitaire, dans un drame concernant des citoyens qu’il a à protéger, fous ou pas, n’est-ce pas un crime ?

« Des tentations d’eugénisme ? » M. Azéma pose la question et répond non. Pourtant, un ministre de la Justice d’alors, M. Joseph Barthélemy, dans ses mémoires raconte : « Vos clients ne sont pas intéressants, me répondait le ministre des Finances. Fusillez-les, me conseillait ironiquement Darlan […] Et une autre fois : Envoyez quelques bouffées de gaz asphyxiants ». Alexis Carrel, prix Nobel de médecine en 1912, qui avait sous l’Occupation une influence supérieure à celle de bien des ministres, quoique en dise M. Azéma, avait répondu de cette manière au ministre en question, préoccupé par la question des rations alimentaires : « Nous mangeons trop ». Et il donna l’assurance au sollicitant que ses « clients régénérés par ces cures de restriction, seraient rendus à la liberté avec une vigueur nouvelle ».

Les sollicitations de ce Ministre de la Justice  ne concernaient pas les fous, mais des frères d’infortune : ceux qui étaient enfermés dans les prisons françaises. On mourait alors identiquement et pour les mêmes raisons dans les prisons et dans les hôpitaux psychiatriques. « Il y avait 18 000 emprisonnés par justice en mars 1940, il y en avait 50 000 deux ans après. […] Le problème le plus grave était celui de l’alimentation de ces prisonniers. Certes, ils avaient leurs cartes d’alimentation. Mais la ration stricte, sans aucun supplément, devait être insuffisante à soutenir un homme… ». Beaucoup, ou la plupart, étaient des Résistants, combien survécurent ?

Un courrier retrouvé par l’historien Samuel Odier, de mai 1942, émanant d’un Directeur régional de la Santé et de l’Assistance (dépendant directement du Secrétariat d’État à la Santé, XXe région), recommandait de ne réalimenter que les malades capables de rejoindre « les éléments sains de la société » (formule empruntée à Alexis Carrel), on pourrait alors conclure qu’il y avait bien là une volonté génocidaire de « laisser mourir » certains fous. Mais il n’y a pas eu de recherches ailleurs et on ne peut donc généraliser.

Je pourrais encore continuer longtemps. Mais force est de constater que le rapport de M. Azéma n’est ni objectif ni sans arrières pensées idéologiques. C’est ce que je voulais vous dire.

« Incroyable, mais vrai. Le régime de Vichy est enfin innocenté d’avoir programmé un “génocide”. Celui des pensionnaires des asiles d’aliénés. […] Une fois de plus, jamais une fois de trop, Vichy était accusé de pratiques abominables. Or, après dix ans de recherches, l’historienne Isabelle von Bueltzingsloewen vient de publier aux éditions Aubier un livre, L’Hécatombe des fous, qui pulvérise les élucubrations précédentes en rétablissant la vérité historique » s’était écrié un journaliste de Rivarol, journal d’extrême-droite, en 2007, à la sortie du livre de l’historienne. Je ne sais si ce journal applaudit à nouveau, « une fois de plus, jamais une fois de trop » à la publication du rapport de M. Azéma ? Mais pourquoi s’en priverait-il ?

Le nom de Jacques Chirac restera, me semble-t-il, dans les mémoires par sa reconnaissance de la complicité de l’État français dans la déportation des juifs de France. Si le Président François Hollande suit les recommandations de M. Azéma, son nom ne subsistera dans les mémoires que chez les tenants de Rivarol, nostalgiques du régime de Pétain.

Armand Ajzenberg, le 27 octobre 2015

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