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Billet de blog 10 août 2020

Des historiens caméléons

Début 2020, les co-directeurs de l' Achac présentent Thiaroye au grand public comme un massacre avec des preuves trafiquées et des rapports militaires sur mesure. Quelques mois plus tard, Thiaroye est qualifié de soulèvement dans une exposition grand public parrainée par l'Etat et réalisée par l'Achac et l'Onacvg. Pourquoi de telles différences?

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Les tirailleurs de Thiaroye © Jean Lebreton

 Début 2020, a été publié  cet ouvrage de Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire et Nicolas Bancel  Décolonisations françaises La Chute d'un Empire publié en 2020 aux éditions La Martinière que je me suis procuré.

J'ai déjà fait part de mes remarques après avoir lu le texte qu'avait diffusé Pascal Blanchard dans sa tribune. https://blogs.mediapart.fr/armelle-mabon/blog/140720/thiaroye-1944-lettre-pascal-blanchard

Je suis impressionnée par le titre donné "Massacre de Thiaroye" à cet événement historique dans une grande double page au sein d'un ouvrage qui se veut être une référence. Ce titre m'interpelle car en 2019, pour une exposition avec le Souvenir français, Pascal Blanchard évoquait  la Mutinerie de Thiaroye le 1er décembre. Ce

Exposition 2014 © pascal Blanchard, Eric Deroo, Antoine Champeaux

panneau n'avait pas subi le moindre changement depuis l'exposition en 2014 conçue par Pascal Blanchard, Eric Deroo avec l'expertise d'Antoine Champeaux et parrainée par le Secrétariat d'Etat aux Anciens combattants. 

Comme quoi il ne faut jamais désespérer. Cependant quelques mois après la publication de cet ouvrage, dans l'exposition réalisée conjointement par l'ONACVG et l'Achac, inaugurée par la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, il n'est plus question de massacre, ni de mutinerie mais de soulèvement le 1er décembre 1944 mais aussi de révolte à Morlaix alors qu'en 2006, Eric Deroo de l'Achac avait signalé une bagarre.  Il n'y a pas eu de révolte, ni de bagarre.

Trois photos illustrent le texte dans cet ouvrage. On y voit Vincent Auriol lors de son voyage officiel avec comme date avril 1947. Dans le texte, le voyage officiel est situé en juin 1947. Fallait-il que la date corresponde à une grâce présidentielle supposée être intervenue durant le voyage présidentiel afin d'expliquer la libération des condamnés en juin 1947? Sauf qu'il n'y a pas eu de grâce présidentielle à l'occasion du voyage présidentiel en 1947.

Les auteurs ont sélectionné la même photo que pour l'exposition  montrant une manifestation avec comme légende "Manifestation demandant la libération des tirailleurs détenus suite aux événements de Thiaroye lors de la visite du président de la République Vincent Auriol en 1947 [avril]". Port-Lyautey n'a rien à voir avec Thiaroye.

Exposition « Tirailleurs d’Afrique. Des massacres de mai-juin 1940 à la Libération de 1944-1945 : Histoire croisée et mémoire commune »2020 © Achac et ONACVG

Il y a également la photo d'Antoine Abibou avec comme légende : "... Antoine Abibou fut arrêté comme "meneur" lors de la "rébellion" - rébellion armée est le terme exact - et condamné à 10 ans de prison avant d'être amnistié deux ans plus tard".              

Dans l'exposition, la légende sous la photo d'Antoine Abibou est différente. Comme moi, vous pourrez constater ces " pour rébellion et meneur. Il s'agit de guillemets d'ironie qui indiquent les réserves des auteurs par rapport à ces deux expressions. Dans l'exposition  il n'y a aucune réserve y compris lorsqu'il est écrit soulèvement le 1er décembre.

L'introduction de la partie 1 intitulée "L'ébranlement 1943-1948" nous apporte une information inédite p.28 : il y aurait eu une "mutinerie" le 30 novembre 1944 et le 1er décembre la répression fait des dizaines de morts. Je connais bien les archives de Thiaroye et aucun rapport ne signale le moindre mouvement le 30 novembre. Il n'existe aucune allusion à quoi que ce soit le 30 novembre si ce n'est la réflexion du général Dagnan. La "mutinerie" du 30 novembre n'est que pure fiction.

Toujours p.28, on peut lire : Le jugement contre les "mutins de Thiaroye" sur la base de preuves trafiquées et de rapports militaires sur mesure est prononcé le 5 mars 1945 et leur pourvoi en cassation rejeté le 17 avril 1945.  Dans le texte p.42, les auteurs mentionnent : "Les premiers tirs fusent" reprenant la version  "sur mesure" de rapports d'officiers. Je ne vois pas comment les lecteurs peuvent s'y retrouver.

L'ouvrage a été publié en janvier 2020 . Pourquoi l'exposition inaugurée en juin 2020 ne reprend pas cette information qui est loin d'être négligeable de "preuves fabriquées" et de "rapports sur mesure"? Qui a fait le choix de ne pas informer le grand public de la réalité des faits et des falsifications ? La ministre déléguée auprès de la ministre des Armées a t-elle été informée qu'elle cautionnait un récit officiel qu'au moins l'Achac, co-réalisateur, savait mensonger? 

Le 7 août 2020, sur les ondes de France culture, l'historien Benjamin Stora qui a préfacé l'ouvrage en question nous dit : "Je me situe du côté de l'histoire des historiens critiques qui déconstruisent les récits officiels. C'est un travail de rassemblement des sources afin de couvrir des espaces critiques par rapport à des récits officiels déjà construits."

L'ensemble de ces écrits qui se contredisent portent préjudice aux soldats assassinés, condamnés à tort, spoliés mais aussi aux familles et je rajouterais aux historiens  rigoureux et qui ne sont pas des caméléons.

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