Thiaroye 1944 : Lettre à Pascal Blanchard

Le débat sur le massacre de Thiaroye ne doit pas se refermer. Nous devrions tous œuvrer pour que d'ici le 1er décembre 2020, le mensonge d'Etat soit enfin reconnu avec le nombre exact de victimes et l'innocence de ceux condamnés pour camoufler une spoliation et le massacre prémédité.

 

Les tirailleurs de Thiaroye © Jean Lebreton Les tirailleurs de Thiaroye © Jean Lebreton

Cher Pascal Blanchard,

Je réponds ici à votre texte publié sur Médiapart le 5 juillet https://blogs.mediapart.fr/pascal-blanchard-achac/blog/050720/thiaroye-l-histoire-et-la-liberte-de-chercher-reponse-armelle-mabon? qui est lui-même une réponse à un précédent article que j'ai rédigé le 3 juillet sur le même site https://blogs.mediapart.fr/armelle-mabon/blog/030720/thiaroye-1944-histoire-falsifiee-et-memoire-salie-des-combattants-africains?

Vous avez également publié sur le site du groupe de recherche Achac votre texte comme tribune https://www.achac.com/blogs/324?, texte remanié dont il conviendra de détailler le procédé. Je note que vous avez demandé également à la revue Politis que votre texte figure, avec d'autres modifications, sur son site https://www.politis.fr/articles/2020/07/le-passe-nest-pas-un-territoire-reserve-ni-la-memoire-des-tirailleurs-senegalais-42137/? en réponse à ma tribune publiée quelques jours plus tôt https://www.politis.fr/articles/2020/07/thiaroye-1944-lhistoire-falsifiee-des-combattants-africains-42115/?.

Votre propos est présenté comme s'inscrivant dans une convergence de vues sur la restitution de Thiaroye en tant qu'objet historiographique. Il n'en est rien et il est nécessaire de poursuivre ce débat ainsi engagé parce que Thiaroye, non seulement est un mensonge d'État, mais c'est aussi un des plus grands scandales de notre République qui peut mettre à mal certains mythes. Il en a fallu des complicités pour que ce Secret d’État soit si bien gardé.

Le métier d'historien est de s'approcher de la vérité sur un fait historique et de transmettre les connaissances. Vous estimez être un grand spécialiste de la colonisation et de la décolonisation mais, comme vous n'avez mené aucune fouille d'archives, aucune recherche sur Thiaroye, vous vous contentez de compilations que vous traitez de manière bien étrange jusqu'à en devenir une caricature dans votre dernier ouvrage. Je vais y revenir avec précision.

Si les divergences de vues sur Thiaroye sont minimes à vos yeux vous ne manquez pas de ressources pour dénaturer mes positions, mes dires, mes actes et jusqu'à ma posture d'historienne.

Comme vous le dites très justement, il appartient au lecteur de juger et comprenez bien que je sente l'obligation de répondre pour nourrir ce débat depuis trop longtemps escamoté, biaisé par des positions de repli, de renoncement, de rejet, de mensonges réitérés suite à l'avancée des connaissances sur ce massacre dont, enfin, vous osez prononcer le mot. Au lieu de débattre sur ce que représente aujourd'hui Thiaroye avec le combat des familles, vous essayez de m'intimider, de me salir - d'autres l'ont fait avant vous-, en me prêtant des propos sortis de votre imagination débordante et en falsifiant quelque peu certains éléments, je ne prendrais que quelques exemples.

Petit retour en arrière

Suite à ma recherche sur Thiaroye que j'ai reprise en 2012, j'ai alerté, en 2014, le président de la République, le ministre de la Défense et la Garde des Sceaux en joignant une synthèse de mes travaux qui prouvait qu'il n'y avait jamais eu de rébellion armée et que des hommes avaient été condamnés pour un crime qu'ils n'avaient pas commis. Je savais que le président Hollande allait se rendre à Thiaroye pour prononcer un discours avec la remise de « l'intégralité » des archives numérisées au Sénégal. J'ai été reçue par le conseiller mémoire du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, qui m'a confirmé qu'il s'agissait bien d'un massacre et que les victimes n'étaient pas enterrées dans les tombes anonymes du cimetière militaire de Thiaroye. Il a également mentionné qu'un procès en révision serait souhaitable.

J'ai également été reçue par un conseiller de la Garde des Sceaux, Christiane Taubira, afin qu'elle saisisse la commission d'instruction de la Cour de Cassation pour faire aboutir le procès en révision. J'ai reçu une fin de non recevoir de son Chef de Cabinet au prétexte que la Cour suprême du Sénégal pourrait être compétente. Ce qui est impossible…Christiane Taubira, rencontrée lors de la panthéonisation de Germaine Tillion que j'ai eu l'honneur de connaître, m'a certifié n'avoir jamais été informée de ma démarche.

Entre temps, Julien Fargettas à qui j'avais transmis ma synthèse pour échanger, a adressé une lettre ouverte au Président de la République et à plusieurs personnalités politiques : Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre de la Défense, Monsieur le Ministre des Affaires Étrangères, Monsieur le Président de l'Assemblée nationale, Monsieur le Président du Sénat, Madame la Présidente de la Commission de la Défense nationale et des forces armées, Monsieur le Président de la Commission des Affaires Étrangères et de la Défense et des Forces Armées du Sénat, Monsieur le Secrétaire Général de L'Organisation internationale de la francophonie, Monsieur le général commandant le Service Historique de la Défense. Excusez du peu ! Il y dénonçait mon travail partial, des omissions d'archives, des conclusions hâtives et hasardeuses. Comme vous l'indiquez, la critique est normale mais sauriez-vous me dire combien d'historiens ont subi l'épreuve d'une forme d'intimidation par le procédé d'une lettre ouverte sans le moindre argumentaire aux autorités politiques après la diffusion de leurs travaux ?

C'est dans ce contexte que j'ai déposé une plainte pour diffamation publique contre ce docteur en histoire et les responsables des sites internet dont Jeune Afrique. Il y a eu mise en examen, procès et relaxe. Mais je n'ai pas déposé cette plainte pour m'accaparer de l'histoire de Thiaroye, il s'agissait de défendre mon honneur. Que n'ai-je entendu de la part de confrères, de journalistes ou de rapporteurs publics : « la recherche n'a rien à faire dans les prétoires ». Mais je n'ai pas saisi la justice pour qu'elle dise la vérité sur Thiaroye. Imaginez un chercheur surpris dans la commission d'une fraude scientifique au sein d'un laboratoire et qui agresse physiquement ou verbalement celui qui pourrait le dénoncer. Le collègue n'aurait donc pas le droit de déposer plainte ? Les chercheurs ont aussi le droit de se défendre contre des attaques, c'est ce que j'ai fait et je ne peux que regretter que mon université ne m'ait pas accordé la protection fonctionnelle.

Après un contrôle des sources dans les différents écrits de Julien Fargettas sur Thiaroye j'ai fini par comprendre qu'il m'avait accusée de ce qu'il avait commis. Il n'aborde jamais la spoliation des soldes de captivité alors qu'il avait fouillé le carton où se trouvait ce fameux télégramme du 16 novembre 1944 qui prouve la spoliation à l'origine des revendications légitimes et du massacre. Dans votre exposition, vous évoquez une différence de traitement, ce n'est pas la même chose qu'une spoliation.

Je me suis également étonnée qu'un historien ne se pose aucune question sur la différence entre le nombre de rapatriés à l'embarquement et au débarquement. Si Julien Fargettas consent à mettre des guillemets à mutinerie, il montre une porosité avec les écrits des officiers justifiant une répression sanglante.

Comme vous, Julien Fargettas a estimé devoir me lyncher sur la place publique. Juste un petit exemple : dans son « Retour sur la synthèse » adressé au Président de la République mais non diffusé , il y écrit notamment :

  • Les armes individuelles sont servies par les membres du service d’ordre, cadres et soldats d’origine européenne mais également soldats africains. Contrairement aux informations données par Madame Mabon, les soldats appartenant au 6ème R.A.C. ont leurs armes approvisionnées dès le début de la répression du mouvement » .

Pourtant, dans son ouvrage publié en 2012 il écrit :

  • Les tirailleurs sont armés, mais les munitions sont détenues par les chefs de section. Les soldats européens du 6e RAC, ainsi que les gendarmes possèdent des armes approvisionnées”.

Autrement dit à partir de 2014, il faut présenter Armelle Mabon comme une affabulatrice quitte à renier ses propres écrits. L'intimider, la faire renoncer, museler l'aboutissement de sa recherche. Vous prenez à témoin les lecteurs avec le même procédé.

Nous sommes une poignée d'historiens à aborder le massacre de Thiaroye dans nos publications depuis les années 70. Cette historiographie montre à quel point il y a au final une divergence fondamentale dans la restitution et la diffusion auprès du grand public.

Vous faites équipe avec Eric Deroo depuis longtemps et notamment pour votre exposition créée en 2014 où Thiaroye est présentée comme une mutinerie. Mais Eric Deroo a été jusqu'à inventer des faits pour évoquer les tirs des « mutins ». Dans une interview en février 2016, alors qu'il était interrogé sur les fosses communes, il a exprimé son désaccord quant à l'exhumation et nous a donné une information surprenante alors que le président Hollande a confirmé que les corps des victimes n'étaient pas dans les tombes anonymes du cimetière militaire de Thiaroye :

  • Les corps ont été déplacés par le service officiel de sépulture comme cela se passe habituellement dans les cimetières et nécropoles, qu'il n'y a pas à accréditer le fantasme  de la dissimulation ; il n'y a pas eu volonté délibérée de cacher les corps.

Les nécropoles militaires ne sont-elles pas les dernières demeures ? Le service n'a jamais confirmé ces propos que je peux qualifier de mensongers. Pourquoi rejeter l'idée de toute exhumation? Et vous Pascal Blanchard, refusez-vous aussi le principe de l'exhumation des corps et les fouilles des fosses communes? Vous ne vous êtes jamais prononcé sur ce point important.

 

Endroit vraisemblable des fosses communes (cercle avec le pylône électrique). Endroit vraisemblable des fosses communes (cercle avec le pylône électrique).

 Oui les faits ont été cachés, sinon nous pourrions consulter la liste des rapatriés, la liste des victimes, la cartographie des fosses communes, les dossiers individuels avec le calcul des soldes de captivité et du pécule. L'existence de ces documents se voit dans les papiers officiels gardés par les familles. Les archives privées sont importantes aussi pour comprendre.

Vous prenez soin, malgré des promesses, de refuser la publication d'une recension de la BD Morts par la France, Thiaroye 1944 de Pat Perna et Nicolas Otéro sur le site de l'Achac. Vous ne signalez pas non plus la réédition de mon ouvrage en 2019 avec le chapitre entièrement remanié sur Thiaroye comme mensonge d’État. Vous aviez l'occasion de le critiquer même sévèrement en argumentant les points de désaccord.

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Nous aurions pu ouvrir un espace de recherche dans lequel la prise en compte de la réévaluation de Thiaroye dans le sens de la structuration d'un récit controuvé apporterait de riches discussions. Tel ne fut pas le cas. Il n'y a pas plus de débat sur le nombre de victimes qu'il n'y a débat sur l'innocence des 34 condamnés du 6 mars 1945. Vous n'osez même pas le formuler sous forme d'hypothèse de travail dans votre ouvrage.



Extrait de l'ouvrage Décolonisations françaises. La chute d’un Empire Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire, ed. de la Martinière, 2020

Revenons en détail sur ces quelques lignes de votre ouvrage et ouvrons le débat sur votre présentation des faits en 2020.

Nicolas Bancel m'a signalé ne pas se rappeler qui était l'auteur de ces quelques lignes, et vous ?

  • « Entre novembre 1944 et mars 1945, plus de neuf mille soldats d’AOF (Afrique occidentale française) sont rapatriés, en vue notamment de “blanchir” les troupes françaises avant la victoire, désormais certaine, sur l’Axe.

Les anciens prisonniers de guerre en partance pour l'AOF en novembre 1944 n'étaient pas concernés par le blanchiment.

  •  Beaucoup attendent 
dans les ports ce rapatriement et réclament leurs soldes, comme à Morlaix en octobre-novembre 1944 où la ville se transforme en camps de regroupement de soldats démobilisés et d’anciens prisonniers venus de La Flèche, Versailles, Rennes, Coëtquidan ou Cholet.

A Morlaix, il n'y avait pas de soldats démobilisés. Ils étaient tous d'anciens prisonniers de guerre.

  • À partir de début novembre 1944, plusieurs centaines de tirailleurs embarquent pour Dakar, alors que quelques centaines ont refusé le retour, pour protester contre le non-paiement
 de leurs arriérés de solde.

Un télégramme de Londres mentionne 2000 (c'est un peu plus que plusieurs centaines...) à devoir embarquer tout comme le ministre Pleven dans un courrier au Gouverneur de l'AOF. Le ministre de la Guerre a détaillé le nombre (1950) par détachement : Granville, La Flèche, Rennes, Versailles, Pontivy, Coetquidan.

315 ex-prisonniers ont refusé d'embarquer.

Quelques mois après la publication de votre ouvrage, vous transformez cette protestation à Morlaix en révolte sur le panneau de l'exposition inaugurée le 21 juin.

 

  • Promis 
à la démobilisation, les soldats transférés de Dakar au camp de Thiaroye réclament immédiatement leurs arriérés et soupçonnent leurs officiers supérieurs de détourner l’argent qui leur est dû.

Jamais ce terme de soupçon de détournement par les officiers n'apparaît dans les rapports. Ils ont pu dire par contre qu'ils ont été volés.

 

  • Le 28 novembre 1944, le général Marcel Dagnan tente d’apaiser ses hommes, mais sa voiture est “bousculée”. Il réunit les tirailleurs, désarmés, sur l’esplanade du camp au petit matin, le 1er décembre 1944.

Le général Dagnan n'était pas sur place au matin du premier décembre à la caserne de Thiaroye, c'est le lieutenant-colonel Le Berre qui dirigeait les opérations. Puisqu'ils sont désarmés, pourquoi alors n'évoquez-vous pas le procès à charge pour rébellion armée ?

 

  • Face à eux, un impressionnant déploiement de forces et d’armement lourd. Les premiers tirs fusent, déclenchant
 une fusillade nourrie.

Vous auriez dû préciser qui sont les auteurs des premiers tirs.

 

  • Des dizaines
 de tirailleurs sont tués. Le général Marcel Dagnan indique dans ses rapports le chiffre de vingt-quatre morts et quarante-cinq décédés suite à leurs blessures, soit soixante-dix morts officiellement.

45 +24 n'a jamais fait 70. Le même rapport Dagnan consigné aux ANOM donne le chiffre de 35 morts tout comme l'acte d'accusation et les autres rapports des officiers. Dans une note postérieure au procès trouvée dans les archives du général de Gaulle, il est mentionné 24 tués, 46 blessés dont 2 décédés à l'hôpital. C'est vous qui déterminez le chiffre officiel? Pourquoi, comme Julien Fargettas avec qui désormais vous faîtes équipe, vous n'évoquez jamais la différence du nombre de rapatriés entre le départ et l'arrivée ? Cela ne vous semble pas important à questionner, étudier, ou tout simplement comprendre pourquoi cette différence existe ? Je mentionne dans mon livre ce document intitulé « Renseignements » daté du 21 novembre 1944 et trouvé aux archives du Sénégal qui fait croire que 400 de ces ex-prisonniers de guerre ont refusé d'embarquer à l'escale de Casablanca alors que le rapport d'un cadre de conduite confirme que tout s'est bien passé lors de l'escale. Ne serait-ce pas une machination pour camoufler le nombre de victimes dont certaines ont été qualifiées de déserteur? Vous désavouez aussi Julien Fargettas qui, dans tous ses écrits publiés, martèle le bilan de 35 morts comme le seul vrai.

 

  • D’autres sont arrêtés et jugés le 6 mars 1945 par la justice militaire, trente-quatre d’entre eux écopent de peines allant jusqu’à dix ans de prison pour « rébellion ».

48 ont été arrêtés mais les poursuites ne concernaient que 34 d'entre eux et les plus lourdement condamnés l'ont été  pour rébellion armée et non rébellion. Ce n'est pas du tout la même chose.

 

  • Il fallait faire un exemple, l’ordre colonial est rétabli. De nombreux corps n’ont jamais été retrouvés.

Des corps ont donc été trouvés. Quand ont-ils été trouvés et où sont leurs sépultures ? Quel est le nom de ces tirailleurs dont les corps ont été trouvés ?

 

  • Alors que des manifestations à Dakar réclament la vérité. À l’occasion d’un voyage du Président de la République Vincent Auriol, en juin 1947, les tirailleurs emprisonnés bénéficient d’une grâce présidentielle.

Le voyage présidentiel a eu lieu fin avril  1947 et non en juin. Modifiez-vous la date du voyage présidentiel pour que cela corresponde à la date de leur libération ? Vous êtes un modèle de rigueur pour des étudiants.

 

  • Il déclare à cette occasion, dans le contexte
de la Guerre froide naissante, que 
la France “répudie la force. Mais quand on lui impose la trahison 
ou la violence, elle est aussi ferme que sa sincérité et sa bonne foi sont hors de soupçon et que son cœur est généreux”. Certains généraux eurent le courage de dire la vérité, comme le général André Bach, contestant les chiffres des décès évoqués par les rapports de l’époque. »

 

Le général Bach s'est exprimé sur le rétablissement de la vérité et le mensonge d'Etat suite à la lecture de mes travaux et un échange d'une grande richesse. Il a été un soutien sans faille sur le bien-fondé de mon travail et sur le volet judiciaire qui m'a opposée à Julien Fargettas : il l'a bien situé dans le registre d'une intimidation de la part de ce dernier. Son témoignage en date du 27 février 2017, peu de temps avant son décès va, je pense, éclairer le lecteur  :

« Tout historien a l'ardente obligation de donner son avis sur les travaux de ses collègues qui œuvrent sur le même segment d'histoire qu'eux. Ce travail de critique est indispensable pour faire progresser la recherche de la réalité du passé et de son interprétation. Pour ce faire, il faut s'attacher, en particulier, à vérifier si les sources utilisées le sont correctement et si elles sont bien toutes exploitées.

Par ce biais, on peut vérifier que les interprétations ne sont pas seulement un paradigme séduisant par la qualité de sa présentation littéraire mais correspondent bien à une exploitation et interprétation rigoureuses des archives.

Il s'agit donc de critiquer par des nuances le côté insuffisant des hypothèses avancées en se concentrant sur le texte publié. En revanche, il est absolument interdit de faire des attaques « ad hominem » tendant à disqualifier l'auteur du travail, par des supposés tendancieux, laissant à croire au manque d'honnêteté scientifique de ce dernier. Ce procédé est détestable, car il met en cause l'honorabilité d'une personne, sans en faire la preuve, et ensuite il renforce l'opinion dans sa très mauvaise image de la communauté scientifique traitant de la recherche historique.

Le travail d'Armelle MABON n'a pas été critiqué pour l'aspect insuffisant et « partiel» de son travail mais pour sa supposée « partialité » dans sa présentation. Cela est très grave car non justifié. Ecrire au Président de la République et faire publier cette lettre dans des revues spécialisées, en laissant supposer que la recherche publiée a été orientée d'une manière non scientifique, pour des raisons qui ne sont pas explicitées, relève de la diffamation pure. Malheureusement, ce genre d'attaques se voit périodiquement et la communauté scientifique se montre très frileuse pour les dénoncer. On ne sait pourquoi, alors que ce genre de comportement nuit gravement à son image collective de rigueur intellectuelle. Aussi, il faut arrêter cette dérive et Armelle MABON n'a trouvé comme possibilité que de faire appel à la justice pour rétablir son honneur et par le biais de la jurisprudence, d'aider la communauté scientifique institutionnelle à pouvoir enfin réagir à ces pratiques de dénigrement des chercheurs et donc d'atteinte à leur image.

Armelle MABON ne se bat pas seulement pour elle mais pour la communauté scientifique qui, pour le moment, évite de trancher quand elle constate ces manquements à la déontologie.

J'ajouterais, mais ceci est un peu à l'extérieur de la plainte, que mon expérience des archives militaires, obtenue à la tête du Service Historique de l'Armée de Terre, m'ont permis de constater que les thèses d'Armelle MABON sont le fruit d'une bonne exploitation de ces dernières et d'une critique raisonnée de ce qu'elles contiennent et qui est manifestement par moments, dans leur rédaction, une façon tendancieuse de rendre compte d'une tragique réalité dans le but de dégager la responsabilité des acteurs militaires de l'ouverture du feu sur des hommes désarmés.

Elle le démontre en produisant des archives qui, jusqu'à présent, n'étaient pas d'accès public ou bien négligées. En revanche, la consultation des archives, que son accusateur déclare avoir exploités, qu'il a pu fatalement lire, laisse planer le soupçon qu'il ait pu négliger (occulter ?) certains documents très importants, pour décrire la réalité. Je n'irais pas jusqu'à dire que cela laisse penser à la fable de « l'arroseur arrosé » mais c’est à la communauté scientifique de dénoncer ce manquement à la rigueur (« l'honnêteté » ?) dans le travail de recherche et de restitution ».

Vous osez même déformer les propos du général Bach qui m'écrivait ceci le 22 juillet 2014 lorsque j'évoquais l'hypothèse d'au moins 300 victimes :

  • Ce serait énorme et même en tirant dans le temps un tel massacre demanderait de longues minutes de tir et d'aller sur place achever les blessés [...]. Si vous arrivez à me prouver qu'il y a bien eu des centaines de victimes, je prendrai naturellement en compte ce fait. Même sans cela, pour moi, le nombre ne rend pas la chose plus sinistre. Le scandale est dans la décision de tirer sur une troupe désarmée, scandale doublé par le fait que les autorités refusent de diffuser, encore aujourd'hui, la réalité des faits.

Nous savons désormais que les blessés ont été achevés à l'hôpital de Dakar.

 

L'extrait de votre ouvrage sur Thiaroye n'est qu'une mascarade. Pourtant vous insistez bien sur le caractère sérieux de votre travail en mettant en doute constamment le mien : « C'est pas sérieux ou CQFD ».

Vous avez diffusé sur Médiapart cet extrait et c'est ainsi que j'ai pu en prendre connaissance. Dès le 6 juillet je vous ai adressé mes commentaires par mail sur les nombreuses erreurs évidentes. Grande fut ma surprise quand j'ai lu votre texte remanié sur le site de l'Achac (diffusion le 8 juillet) puis Poltis (diffusion le 9 juillet). Vous avez donc modifié votre extrait d'ouvrage dans vos deux tribunes en insérant des corrections (que je mets en gras)

  • Il [sous la conduite du lieutenant-colonel Leberre] réunit les tirailleurs, désarmés, sur l’esplanade du camp au petit matin, le 1er décembre 1944 (...] D’autres sont arrêtés et jugés le 6 mars 1945 par la justice militaire, trente-quatre d’entre eux [sur les 48 qui passeront en justice] écopent de peines allant jusqu’à dix ans de prison pour « rébellion » […] À l’occasion d’un voyage du Président de la République Vincent Auriol, en juin 1947, les tirailleurs emprisonnés bénéficient d’une grâce présidentielle [suite à une amnistie]. [...] »

« Sous la conduite du lieutenant-colonel Leberre » : Comme vous faites des copié-collés sans vérifier quoi que ce soit, vous avez retranscrit la faute que j'avais commise dans mon mail sur le nom de famille car il s'agit de Le Berre et non Leberre.

« Sur les 48 qui passeront en justice ». Décidément ce chiffre de 48 vous obsède. Si 48 tirailleurs ont été arrêtés, 34 ont été traduits en justice. Je vous invite à consulter les archives de la justice militaire où vous verrez l'acte d'accusation, tous les PV d'interrogatoire et d'information et bien sûr les minutes du procès. Ce déplacement serait salutaire car vous y découvrirez le traitement infligé à ces hommes innocents de tout crime, présentés comme des ennemis de la France jusqu'à nier leur participation à la résistance. Sous la photo d'Antoine Abibou, vous auriez pu signaler qu'il s'était évadé et avait rejoint les FFI et qu'il avait été condamné pour rébellion armée, crime imaginaire pour camoufler le massacre d'hommes ayant réclamé le paiement de leur solde de captivité.

Je vous ai alerté à plusieurs reprises sur les erreurs historiques que vous transposez dans vos expositions. Je n'ai jamais revendiqué vouloir participer à la réalisation de ces expositions. Mais, en 2019, vous avez remis le même panneau avec la mutinerie de Thiaroye et les 48 graciés en 1947 dans le cadre d'une exposition avec le Souvenir français. J'ai contacté le directeur de l'ONACVG Paris qui devait piloter avec vous la nouvelle exposition sur les massacres des tirailleurs « sénégalais ». Pour lui, la présentation était équilibrée et il ne devait pas y avoir de changement. De guerre lasse, comme disait le président Hollande, j'ai contacté le Chef du département de la mémoire et de la citoyenneté de l'ONACVG qui me rassura : Le texte que vous m'adressez n'est pas celui qui figurera sur les panneaux”. Mais ce chiffre de 48 revient encore. Je suppose que son maintien est dû au discours du président Hollande le 30 novembre 2014 :

  • 48 furent arrêtés pour mutinerie et condamnés à des peines de prison de 10 ans. Ils ne furent amnistiés qu’en 1947 lors d’une visite que le Président Vincent AURIOL rendit à Dakar”.

Il a été très mal conseillé. Savez-vous qui a rédigé le discours du Président avec cette phrase qui réitère le mensonge d’État ? :

  • «  Ils se sont rassemblés dans la cour du camp de Thiaroye et ils ont une nouvelle fois lancé un cri d’indignation ».

En réalité, ils ont été rassemblés sur ordre des officiers devant les automitrailleuses.

 

« Suite à une amnistie »

Relisez bien Pascal Blanchard, ce que j'ai écrit dans mon livre qui n'est pas le fruit d'une compilation :

« Le 15 février 1947, le député du Soudan Jean Sylvandre a sollicité le ministre de la France d’outre-mer (FOM) pour que le projet de loi sur l’amnistie inclue des dispositions permettant d’en appliquer le bénéfice aux condamnations prononcées. Il faut attendre le 16 août 1947 pour que cette loi soit promulguée. Le 23 juin de la même année, le journal Réveil annonce en une que le président Vincent Auriol vient d’accorder une grâce amnistiante aux malheureux prisonniers de Thiaroye, sans exception. En fait, les discussions entre le ministère de la Guerre et celui de la France d’Outre-Mer ont porté sur l’application de la loi d’amnistie du 16 avril 1946 étendue aux colonies (deux condamnés avaient déjà bénéficié de cette loi d’amnistie). Les demandes individuelles ont été transmises au ministère de la Guerre le 20 mai 1947 par Louis Mérat, devenu secrétaire général au ministère de la FOM.

Le 30 mai 1947, le ministre de la FOM, Marius Moutet, confirme au député Léopold Sédar Senghor que dix-huit demandes individuelles ont été transmises au ministre de la Guerre avec un avis très favorable, tandis que deux condamnés concernés étaient décédés (trois hommes sont morts en détention). Le ministère de la Guerre a refusé la grâce amnistiante, considérant qu’elle n’était pas recevable, à quinze d’entre eux – dont les deux décédés –, car les faits étaient qualifiés de « crime » et a précisé qu’il en serait de même avec la nouvelle loi d’amnistie. En revanche, il a décidé de suspendre l’exécution du jugement pour les dix-huit encore incarcérés, ce qui a conduit à leur libération entre le 10 et 27 juin 1947. Contrairement à ce qu’avait annoncé la presse, le président Vincent Auriol n’a donc pas accordé de grâce amnistiante ».

 

C'est par l'article 39 §4 de la loi d'amnistie du 16 août 1947 que les condamnés ont été amnistiés mais ils demeurent coupables. Comment pourrait-il être appliquée une amnistie avant une grâce présidentielle qui de plus n'a jamais existé ?



Le documentaire

Vous écrivez :

  • "Enfin, il y a quelques mois, alors que je préparais un film sur les décolonisations, elle avait utilisé la même méthode pour m’imposer de lui donner les noms des témoins que nous avions interviewé et osé rencontrer sans « être passés par elle ». Là aussi, elle voulait tout contrôler, être certaine que les témoins allaient reprendre « son récit à elle ». Nous avons refusé."

Vous déformez la réalité des faits. Vous pourriez diffuser notre échange de mail à ce sujet afin que les lecteurs soient bien informés de votre méthode. J'ai su qu'un documentaire était en cours avec le témoignage de deux fils de condamnés à 10 ans de prison et un fils de victime, selon vos informations. N'ayant retrouvé qu'une famille d'un condamné à 10 ans de prison et comme le fils de victime n'était pas Biram Senghor, je vous ai sollicité afin que vous me mettiez en contact avec ces deux fils pour ma recherche et pour que ces familles sachent que des actions étaient en cours pour la réhabilitation. La production devait me contacter mais je n'ai eu aucune réponse. C'est tout...et pourtant vous m'accusez de vouloir accaparer la mémoire des victimes alors que vous refusez de me communiquer l'identité des descendants.

 

Photos des manifestations de 1947

Quant à la photo de la manifestation à Saint-Louis en illustration dans votre panneau, contrairement à ce que vous affirmez, je connais cette collection. En juillet 2019 un membre de votre équipe m'a contactée en prévision de votre ouvrage qui sera donc publié en 2020 à La Martinière  :

  • « Je recherche des photographies des tirailleurs sénégalais au camp de Thiaroye près de Dakar en décembre 1947[1944] et de la répression française suite à leur mouvement de réclamation du paiement de leur solde. D'après vos longues études et publications sur le sujet pensez-vous qu'il existe de telles photographies ? En France ? Au Sénégal ? » 

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Je n'ai pas pu répondre favorablement n'ayant pas retrouvé les photos prises par les militaires américains. Il m'a envoyé par la suite cette série retrouvée à la Documentation française dont je connaissais une photo repérée en couverture du livre de Charles-Robert Ageron et Marc Michel L'Afrique noire française L'heure des Indépendances, CNRS éditions. Cette photo m'a intriguée car on y voit un groupe de personnes tenir une pancarte avec comme slogan « Le crime de Tiaroye (23-11-1944) est vivace ». L'erreur de date est évidente et incompréhensible, j'ai exprimé des doutes sur cette photo. Vous ne l'avez pas choisie pour votre exposition.

 

Je vais maintenant conclure mais pas de la même manière que vous. Je formule un espoir qu'un jour, avec votre audience médiatique, vous contribuerez enfin à cette revendication des fouilles des fosses communes et d'un procès en révision pour décharger la mémoire des morts. Vous pouvez aussi demander ce que sont devenues les archives jamais classées ni inventoriées qui permettraient de nous approcher de la vérité que je n'ai jamais qualifiée de vérité officielle. Et je vous soumets deux questions :

- Comment un historien doit-il agir en présence d'une fraude scientifique avérée?

- Comment un historien doit-il agir lorsqu'il est confronté à une série d'obstructions à la manifestation de la vérité ?

 

Assurément Pascal Blanchard, le débat ne fait que commencer...

 

Armelle Mabon, historienne,

Maître de conférences (UBS-TEMOS UMR 9016 CNRS)

Prisonniers de guerre « indigènes » Visages oubliés de la France occupée, La Découverte, réédition 2019.

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