« Massacre de Thiaroye : que faites-vous de votre devoir de vérité ? »

En ce jour de fête nationale mettant à l'honneur l'Armée française, Biram Senghor adresse cette lettre ouverte au président Macron. Il pointe les agissements du ministère des armées qui virent à l'ubuesque et à l'indécence. Un acharnement dévoyé pour ne pas fouiller les fosses communes. Le statu quo englué dans le mensonge d'Etat ne résistera pas à la soif de vérité et de justice.

Le père de Biram Senghor, M'Bap Senghor, tué le 1er décembre 1944 après 4 années de captivité en France. Le père de Biram Senghor, M'Bap Senghor, tué le 1er décembre 1944 après 4 années de captivité en France.
Monsieur le Président,

Mon père, M'Bap Senghor, ancien prisonnier de guerre des combats de juin 1940, a été présenté officiellement comme déserteur suite à son rapatriement au Sénégal, jusqu'à ce que le directeur de Cabinet de Geneviève Darrieusecq, Eric Lucas, donne l'ordre, en décembre 2019, de rectifier son état signalétique et des services. C'est par un jugement du tribunal administratif de Paris du 25 septembre 2020, que la France reconnaît que mon père a été tué, ou plutôt assassiné, par l'Armée française le 1er décembre 1944 comme tant de ses frères d'armes, pour avoir osé réclamer les soldes de captivité qu'il devait percevoir avant sa démobilisation. Pendant des années, je me suis recueilli au cimetière militaire de Thiaroye puisqu'on me disait que les victimes y avaient été inhumées dans ces tombes anonymes.

L'Armée française serait-elle amnésique au point de ne pas savoir où elle a enterré les corps des victimes déchiquetées par les automitrailleuses et des blessés achevés à l'hôpital ? En effet, le 30 novembre 2014, le président Hollande, dans son discours prononcé au cimetière de Thiaroye déclare : « Aujourd’hui les interrogations demeurent : celles des historiens, celles des familles, celles finalement de tous ceux qui veulent comprendre. D’abord sur le nombre exact de victimes, mais aussi sur l’endroit où ils furent inhumés qui reste encore mystérieux. Les tombes que l’on voit ici, dans ce mémorial, sont vierges de tout patronyme. Il n’y a rien de marqué dessus, la pierre ne révèle aucun nom. Comme si ces hommes qui avaient été tués avaient également perdu leur identité… Alors c’est au nom de leur Mémoire, que je veux, ici, dire combien la France veut honorer sa dette ». Le conseiller mémoire du ministre de la Défense avait également annoncé, en septembre 2014, que les victimes n'étaient pas dans les tombes.

Mais que valent leur mémoire et la reconnaissance d'une dette quand :

  • en 2016, Eric Deroo, qui a participé à une mission en 2010 au Sénégal avec la DPMA (direction des patrimoines, de la mémoire et des archives) dirigée par ce même Eric Lucas, durant laquelle il a été question des archives de Thiaroye, raconte que les corps ont été déplacés des tombes vers un autre endroit par le service chargé des sépultures. Ce dernier, interrogé sur ce fait, ne possède aucune information et renvoie vers la DPMA ;

  • la même année, le dernier commandant des forces françaises au Sénégal, le général Paulus, signale que l'endroit des fosses communes est connu et recouvert d'un dépôt d'ordures ;

  • le député Philippe Michel-Kleisbauer dans son rapport publié le 21 octobre 2020, suite aux informations transmises par la même DPMA mentionne  : « Le cimetière de Thiaroye, situé au sud de la route nationale reliant Dakar et Rufisque, comporte deux cent deux tombes in memoriam sans inscription d’identité. Ces dernières ont été construites sur l’emplacement de trois fosses communes dans lesquelles ont été inhumées les victimes des événements ».

  • le 12 janvier 2021, le gouvernement, à l'occasion d'une réponse au député Jacques Marilossian, contredit la dernière version de la DPMA qui avait entre-temps mis en cause les Sénégalais pour cette mauvaise indication sur les fosses communes : « S'agissant des cimetières et nécropoles, il convient de mentionner le cimetière militaire de Thiaroye (Sénégal) qui comporte 202 tombes « in memoriam » de soldats inconnus, morts durant la Seconde Guerre mondiale, dont les victimes de la répression du 1er décembre 1944. Longtemps laissé à l'abandon, il est entretenu par le ministère des armées depuis 2014. Le cimetière rénové a été inauguré par le Président de la République avec son homologue sénégalais, lors du Sommet de la francophonie, en novembre 2014 ».

Il n'existerait donc plus de fosses communes et mon père retrouve le chemin des tombes mais en perd son identité en tant que soldat inconnu.

Qui peut croire de telles affligeantes fadaises ?

Le ministre Jean-Yves Le Drian, dans un courrier du 1er février 2021 confirme la présence de trois fosses communes mais pas sous les tombes et suggère qu'un travail d'analyse scientifique puisse être mené par des historiens pour les localiser. Ce travail a déjà été mené et je doute que le ministère des armées ne connaisse l'endroit. Par un jugement du 9 avril 2021, la justice française reconnaît que les victimes du massacre ne sont pas inhumées dans les tombes anonymes du cimetière militaire de Thiaroye.

Le ministère des armées tente, en inventant des fosses sous les tombes puis des soldats inconnus dans les tombes, d'éviter la fouille des fosses communes et des tombes ainsi que l'exhumation des corps. Je veux savoir qui est responsable de cette tromperie permanente. Vous devez, en lien avec le Sénégal, procéder à la fouille des fosses communes et des tombes et offrir une sépulture digne à mon père.

Je me permets de rappeler les termes de l'article 16-1-1 du Code civil : Le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort. Les restes des personnes décédées, y compris les cendres de celles dont le corps a donné lieu à crémation, doivent être traités avec respect, dignité et décence.

Monsieur le Président, il est plus que temps d'assumer ce devoir de vérité pour mon père avec l'octroi de la mention « Mort pour la France », pour ses frères d'armes et d'âmes et pour les jeunes générations.

Biram Senghor

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