Massacre de Thiaroye: lettre à Geneviève Darrieussecq

Les ministres ne parviennent plus à s'accorder pour désigner l'endroit des sépultures des victimes du massacre de Thiaroye, le 1er décembre 1944. Ce n'est plus la peine de faire des discours, il faut agir avec l'exhumation des corps des fosses communes et vérifier si les tombes anonymes du cimetière sont vides.

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Madame la Ministre,

Par sa question, le député Jacques Marilossian souhaitait savoir si le gouvernement comptait axer sa politique mémorielle de façon plus active en faveur de la reconnaissance publique des combattants d'Afrique de la Seconde Guerre mondiale. Dans votre réponse vous avez mentionné : « S'agissant des cimetières et nécropoles, il convient de mentionner le cimetière militaire de Thiaroye (Sénégal) qui comporte 202 tombes « in memoriam » de soldats inconnus, morts durant la Seconde Guerre mondiale, dont les victimes de la répression du 1er décembre 1944. Longtemps laissé à l'abandon, il est entretenu par le ministère des armées depuis 2014. Le cimetière rénové a été inauguré par le Président de la République avec son homologue sénégalais, lors du Sommet de la francophonie, en novembre 2014 ».

En tant qu'historienne travaillant depuis de nombreuses années sur le massacre de Thiaroye, je m'étonne de l'emploi du mot répression alors qu'il n'y a eu ni mutinerie, ni rébellion armée.

Le cimetière militaire de Thiaroye représente une des clefs permettant de lever les zones d'ombre sur ce massacre. Pour la première fois, par votre réponse au député, l’État français mentionne que les victimes présentées comme des soldats inconnus sont inhumées dans les tombes anonymes. Depuis 1944, il ne s'agissait que de rumeurs non étayées et le discours du président Hollande de novembre 2014 a soulevé à nouveau le doute.

Dans votre argumentaire, vous signalez d'autres soldats inconnus morts durant les combats de la Seconde Guerre mondiale qui seraient donc également enterrés dans les tombes anonymes.

Je me permets d'insister sur le fait que les victimes de Thiaroye ne peuvent être considérées comme des soldats inconnus. Lorsqu'ils ont débarqué à Dakar le 21 novembre 1944, ils portaient tous un nom, un matricule et étaient bien inscrits sur les listes de rapatriés pour l'appel quotidien.

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Malgré mes nombreuses démarches auprès du service des sépultures de l'ONACVG et de la DPMA, je ne parviens pas à trouver la moindre archive sur ce cimetière militaire qui fut longtemps géré par la France et notamment pour savoir quand ces tombes ont été érigées. La présence de soldats inconnus ouvre de nouvelles perspectives.

Vos services sont forcément en mesure de donner les dates du transfert des corps de la métropole, éventuellement de la Lybie ou de la Tunisie vers ce cimetière et je vous serais reconnaissante de m'indiquer où ces archives sont consultables puisque ni le SHD, ni l'ONACVG ne les possèdent et me permettre d'accéder à ces documents.

Il est souvent mentionné que ces tombes sont vides. Afin de faire cesser ce qui pourrait être une simple rumeur et dans la mesure où ce cimetière est entretenu par la France, il me semble important de faire procéder à la fouille de ces tombes sous l'égide de votre ministère et de l'Ambassade de France.

Il n'y aurait dans ces tombes que des soldats inconnus. En effet, les victimes du massacre du 1er décembre 1944 ont bien été inhumées dans des fosses communes comme l'a confirmé le ministre Jean-Yves Le Drian le 1er février 2021 en suggérant un travail d'analyse scientifique mené par des historiens pour les localiser. Ce travail a déjà été mené. Le 9 avril 2021, un jugement du Tribunal administratif de Paris mentionne que c'est au Sénégal de procéder aux fouilles à l'endroit du camp. La justice française reconnaît donc que les victimes du massacre ne sont pas inhumées dans les tombes anonymes du cimetière militaire de Thiaroye. Je me permets de rappeler les termes de l'article 16-1-1 du Code civil : « Le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort. Les restes des personnes décédées, y compris les cendres de celles dont le corps a donné lieu à crémation, doivent être traités avec respect, dignité et décence. »

Ne serait-il pas temps, Madame la Ministre, de mettre tout en œuvre avec le Sénégal, afin de procéder à l'exhumation des corps ?

La France ne peut-elle pas suivre les traces du Royaume-Uni, qui, ce 21 avril 2021, s'est excusé pour les soldats morts originaires de ses anciennes colonies, et les reconnaît victimes de « racisme généralisé » ? Ne serait-il pas opportun de s'inspirer des propos de Ben Wallace, ministre de la défense du Royaume-Uni :  « Nous ne pouvons pas changer le passé, mais nous pouvons nous racheter et agir ».

Pour le massacre de Thiaroye, agir c'est rendre consultables toutes les archives, exhumer les corps des fosses communes, faire aboutir le procès en révision et accorder réparations aux familles.

Par ailleurs, je souhaiterais savoir si un homme de nationalité sénégalaise vivant au Sénégal est éligible à la pension d'invalidité suite au décès de son père sous statut militaire le 1er décembre 1944 (Livre 1, Titre IV du Code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre).

Dans l'attente de votre réponse, je vous prie de croire, Madame la Ministre, à l'assurance de ma haute considération.

A. Mabon

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