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Billet de blog 30 novembre 2025

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Le massacre de Thiaroye et le Livre blanc

Suite à la commémoration du 80e anniversaire du massacre de Thiaroye (1er décembre 1944), le Livre blanc a été remis, le 16 octobre 2025, au président de la République du Sénégal. Certaines parties jettent un discrédit à l'ensemble du travail accompli. Les hommes de Thiaroye et les descendants méritent mieux.

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Remise du livre blanc le 16 octobre 2025 © Patrick Meinhard (AFP)

Lorsque j'ai été sollicitée pour faire partie du comité pour la commémoration du 80e anniversaire du massacre des tirailleurs sénégalais, j'ai accepté sans réserve, y voyant une reconnaissance du travail accompli. J'ai été nommée au titre des experts nationaux, africains et étrangers, spécialisés dans les questions abordées avec le professeur Mamadou Diouf qui assurait également la coordination, le professeur Lazare Ki-Zerbo (philosophe) et la professeure Rokhaya Fall.

Je n'ai pas souhaité m'inscrire dans la commission "Établissement des faits" pour laisser d'autres historiens s'approprier ce terrain. Au sein des commissions ont été mises en place des sous-commissions et je me suis retrouvée à siéger avec un certain Julien Fargettas, le négationniste du massacre et j'ai tout simplement refusé. Au final, ce protecteur du récit officiel n'a pas intégré le comité.  Afin de faciliter le travail et l'analyse notamment des historiens, j'ai transmis un grand nombre de documents dont toutes les archives que j'avais consultées à Londres. Je pense utile de rappeler qu'en 2014, j'évoquais le massacre prémédité, la spoliation des sommes dues, les archives falsifiées et manquantes, un procès mené à charge pour condamner des innocents et un récit officiel construit pour camoufler la réalité des faits. Mais le ministère de la Défense, lors du 70e anniversaire, a réitéré le mensonge d'État.

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Les relations avec certains historiens sénégalais n'ont pas été un long fleuve tranquille. J'ai été amenée à mentionner avec courtoisie et respect des erreurs, des mauvaises interprétations sur des archives. Non seulement mes remarques n'étaient pas prises en compte mais je devais subir aussi quelques retours cinglants étant taxée d'arrogante ou manquant de modestie. 

La remise officielle du Livre blanc retraçant l'ensemble des données collectées par les différentes sous-commissions s'est déroulée le 16 octobre et je n'ai pas reçu ne serait-ce qu'un exemplaire en PDF en amont en qualité justement d'experte étrangère. D'après un mail de Mamadou Diouf du 22 octobre "le document a été soumis aux autorités avant publication pour avis. Des commentaires et rectifications ont été proposés ; on en a tenu compte".

Lors des discours préliminaires, j'ai été contrariée d'entendre que les hommes de Thiaroye étaient démobilisés (également à la p. 191 du Livre blanc) alors qu'ils devaient l'être au camp de Thiaroye et ont été spoliés de leur prime. Le président du comité, Mamadou Diouf, a mentionné: "Revenus du Front européen ou extraits des prisons allemandes ou françaises" alors qu'ils étaient tous d'anciens prisonniers de guerre et certains évadés avaient rejoint la résistance auprès des FFI (forces françaises de l'intérieur). Il ne s'agissait que des frontstalags allemands bien que sur le sol français. Il n’y a pas eu 70 frontstalags en France occupée entre 1941 et 1944 (p. 143) mais une vingtaine en 1941 et huit à partir de fin 1942.

Un Livre blanc entaché d'erreurs

J'ai pu réceptionner ce Livre blanc. Hormis la partie inédite sur les fouilles archéologiques et celle sur la contribution des artistes, je dois avouer mon effarement. Comment est-il possible de remettre aux autorités sénégalaises un tel écrit bourré d'erreurs avec des redondances qui décuplent les approximations, des chiffres malmenés, des incohérences? 

Je ne vais pas ici toutes les nommer mais prendre quelques exemples afin de prendre la mesure du désarroi qu'inspire ce Livre blanc. J'ai adressé à la primature et à Mamadou Diouf le recensement de toutes les erreurs. Ce dernier m'a répondu le 5 novembre : " Je vous remercie pour vos notes, remarques, suggestions et corrections relativement au livre blanc. Nous en tiendrons compte pour les futures éditions". 

Dès les quatre premières pages de l'introduction, c'est un coup de massue avec des chiffres envoyés à l'emporte pièce. On ne peut mentionner 1200 à 1800 tirailleurs ayant répondu présents sur l'esplanade du camp à l'appel des officiers (p.7) alors qu'une archive évoque au plus 800 : ils étaient nombreux en permission à Dakar, d'autres étaient restés dans les baraques dont certains y ont été exécutés. De plus à la p. 9 il est écrit : "la mise en place d'un important dispositif militaire de répression composé de soldats (1200 à 1800)", donc le même chiffre qui ne correspond en rien à la réalité.  Par ailleurs les soldats français ne rentrent pas chez eux à la Libération, en réalité les prisonniers de guerre métropolitains attendront jusqu'en mai 1945 avant d'être libérés.

J'ai entendu le président du comité répéter dans plusieurs médias que désormais cette histoire "sera écrite par nous", "c'est notre narratif " : "Ce travail nous permet de reprendre le contrôle de notre récit historique, de se le réapproprier pour produire le nôtre et ne plus avoir un récit exclusivement contrôlé par les vainqueurs » (1). Nous apprenons dans ce Livre blanc que les tirailleurs ont fait le débarquement de Normandie (p. 23) ou qu'ils ont été fait prisonniers à Dunkerque lors de l'opération de sauvetage des soldats britanniques (p. 230), il s'agit là d'une réécriture de l'Histoire qu'il faut démontrer. Tenir son propre discours n'autorise pas l’historien à prendre des libertés avec les faits.

La dépêche de l'AFP du 17 octobre relayée dans de nombreux médias français et africains a repris une phrase de l'introduction : "elles [les autorités françaises] ont modifié les registres de départ de Morlaix et d'arrivée à Dakar" (p. 10). Possédant une connaissance assez poussée des archives, j'avoue n'avoir jamais vu ces registres. Sauf erreur de ma part, je pense qu'il y a une confusion avec les dates d'embarquement qui ont été modifiées sur les extraits de service des condamnés, des victimes et des rescapés. Biram Senghor a obtenu, par un arrêt de la CAA (Cour d'Appel Administrative) de Paris du 9 mai 2025, que la bonne date soit retranscrite afin qu'il puisse faire valoir ses droits. Le ministère des Armées n'a toujours pas exécuté cet arrêt. En effet, la modification de la date n'est pas anodine et fait partie intégrante du mensonge d'État. 

À plusieurs reprises, le Livre blanc fait mention de la sanction caviardée du lieutenant-colonel Le Berre mais pas un mot sur les recours des descendants et de moi-même jusqu'au Conseil d'État afin d'obtenir le motif de la sanction caviardé à tort suite à l'amnistie du 16 août 1947.

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Motif de la sanction caviardé du lieutenant-colonel Le Berre

Le rapporteur public du Conseil d’État a estimé, en 2017, que pour l’Histoire, le ministère devrait permettre l'opération de désoccultation alors qu’il n’existe pas de réglementation contraignant une administration à le faire. Ce refus, toujours d’actualité, est le signe évident de l’obstruction à la manifestation de la vérité. J'ai été surprise du vocable parfois employé qui ne figure pas dans les archives en particulier quand est évoquée la restitution des faits par le général Dagnan - tirs de semonce, manifestants - (p. 215). Par ailleurs, ce n'est pas le Général Dagnan qui a ordonné les tirs mais le lieutenant-colonel Le Berre. Peut-être est-ce la raison de la sanction. 

J'ai été amenée à pointer une erreur d'interprétation sur une archive présentée régulièrement sur les ondes et lors de conférences de presse comme le document permettant de connaître le nombre de rapatriés à devoir embarquer à Morlaix. Ils n'étaient pas 2400 car ce chiffre englobait un contingent ayant quitté Cherbourg et je faisais remarquer que le télégramme du général Ingold avait inscrit "navires" donc au pluriel. Malheureusement ce chiffre apparaît dans le Livre blanc (p. 56 et p. 207) avec en prime une modification dans le libellé du télégramme alors qu'il est également mentionné le chiffre de 1950 à devoir embarquer (p. 230). De même, pour la fameuse escale à Casablanca avec le récit officiel qui permet de réduire le nombre de rapatriés, il est parfois mentionné 400, 350 ou 300 à avoir refusé d'embarquer (autre mensonge) alors que le chiffre de 400 ne peut être contesté. Quant à ceux qui ont refusé d'embarquer à Morlaix, il apparaît le chiffre nouveau de 350 (p. 56 et p. 166) et le bon chiffre de 315 (p. 226). Je me demande comment les lecteurs peuvent s'y retrouver. Une relecture coordonnée aurait permis d'éviter ces nombreuses distorsions. 

À la p. 165, nous repartons à Morlaix avec les futurs embarqués présentés comme "écartés de l'assaut final dans le cadre du blanchiment des troupes". Non, le blanchiment des troupes n'avait rien à voir avec les ex-prisonniers de guerre en attente de rapatriement sur Dakar. Cette confusion est récurrente. Le remplacement des troupes noires par des membres des FFI, voulu par le général de Gaulle, ne concernait que les tirailleurs poursuivant les combats dans les Vosges notamment. Par ailleurs, ils n’ont pas demandé à Morlaix leur prime de démobilisation puisqu’ils devaient être démobilisés à Thiaroye et n'ont pas perçu d'avance sur le navire le Circassia qui n'a pas fait d'escale à Bordeaux et Marseille (p. 166).

Grâce à la visite en France d'une délégation d'historiens et d'archivistes sénégalais, le ministère des Affaires étrangères a transmis les actes de décès des trente-cinq officiellement morts que j'ai pu me procurer en me rendant à Nantes. J'avoue ne pas comprendre l'insistance à présenter les 87 actes de décès de 1945 (p. 56, p. 207 et p. 252) comme une réponse possible au bilan des victimes alors que le fait notable est l'absence de M'Bap Senghor dans la liste des 35 parce qu'il a été présenté comme "non rentré" à sa famille avant que l'administration opte pour le qualificatif de déserteur, mention qui ne sera caviardée sur son extrait de service qu'en 2019 suite à une action en justice de son fils Biram. La question qu'il faut se poser c'est : "Combien de prétendus disparus sont dans les fosses communes?"

Quelle n'a pas été ma surprise de lire (p. 181) : "Selon les dernières informations, il est fait état d'un bilan de soixante-dix (70), (trente-cinq [35] morts et trente-cinq [35] blessés décédés par la suite) évoqué par François Hollande, confirmé par Armelle Mabon". Je n'ai jamais confirmé ce bilan  de 70 morts. Je l’ai au contraire contesté d'autant que le ministère de la Défense avait repris ce chiffre pour une exposition qui n'a circulé qu'en Afrique subsaharienne.

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Le récit déployé par le Livre blanc est assurément une grande avancée, notamment avec la fouille du cimetière, comparé à ce que l'État français a diffusé en 2014 et ce, malgré la remise de la synthèse de mes travaux. Je souligne l’importance d'une information inédite (p. 50) concernant la disparition pour la période 1944-1945 d’«archives explosives » signalées ainsi dans l'inventaire au sein du ministère des Affaires étrangères et supposément consultables et possiblement relatives au massacre de Thiaroye. Ce n'est pas faire preuve de judiciarisation de l'histoire que de tenter d'en savoir plus avec, par la suite et si nécessaire,  une saisine de la Cada (commission d'accès aux documents administratifs) puis une requête auprès du tribunal administratif de Paris pour les consulter ou du moins obtenir une explication à cette disparition trop opportune. 

L'histoire complexe du massacre de Thiaroye mérite une grande attention avec une collaboration entre chercheurs quelle que soit leur origine. À ce titre, j'ai beaucoup apprécié l'échange avec le responsable des fouilles archéologiques, Moustafa Sall, lors de l'émission consacrée à l'archéologie sur France culture.

Le livre blanc recourt à des formulations implicites malheureuses en particulier quand est évoquée une demande de dérogation par "l'équipe" pour avoir accès aux archives du 23e BIMA avec une réponse du ministère des Armées (p. 57). J'ai initié cette démarche dans le cadre de ma recherche et ai reçu la réponse à mon nom. Prétendre que c'est l'équipe qui engage cette procédure relève d'un manquement à l'éthique d'une collaboration attendue.

J'ai été surprise de constater que des extraits de mon ouvrage sur les prisonniers de guerre "indigènes" (2) apparaissaient (p. 203-204) mais sans que je sois citée en première source. En conséquence, apparaît l'erreur que j'avais commise à cette époque pourtant corrigée dans mon ouvrage publié en 2024. En effet, j’avais mentionné une date fausse sur la fiche visite du navire le Circassia (20 novembre à la place de 21 novembre), mais la consultation des archives des remorqueurs m'a fait comprendre que le navire était bien arrivé au large de Dakar le 20 novembre. En revanche, la fiche visite a été réécrite après le massacre pour mettre 1300 rapatriés à la place d'au moins 1600, information qui a été correctement notée dans le Livre blanc.

Invisibilisation des descendants 

Je tiens à revenir sur un passage du Livre blanc intitulé "Débats, controverses et contestations historique" (p. 209) : "Les historiens qui mettent à l'épreuve la première approche [factuelle voire circonstanciée] ont le souci du détail précis et le respect de l'exigence d'une onction scientifique. Ils ont le mérite d'avoir effectué un travail assidu de recherche dans les archives de France et d'Angleterre en dénichant souvent des fonds inaccessibles avant eux. Les documents de l'administration civile et la hiérarchie militaire restent les principales source de cette approche historique. Elle les somme de dire la vérité et de se dédire face aux réquisitoires des cours et tribunaux. Une approche contentieuse aussi bien dans les registres militaires que judiciaires [avec en note 336 : Armelle Mabon et Julien Fargettas sont les épigones antagonistes de cette approche]. L'énergie est mise à construire des dossiers judiciaires, à traquer les faux en écriture, les documents falsifiés ou caviardés, à construire les arguments de querelles administratives à la manière d'un auxiliaire de justice ou d'un médiateur. L'administration française reste la cible à abattre pour lui faire rendre gorge. Cette approche doit-elle être mise en œuvre de pair ou doit-on aménager un territoire de confrontation avec un autre traitement historique qui met l'accent, comme souligne Fanon dans son commentaire d'Aube africaine, relativement aux effets du recrutement sur les économies politiques, sociales, économiques et culturelles des sociétés africaines?".

Pour pouvoir évoquer un mensonge d'État, repris dans ce Livre blanc comme une révélation récente, il a bien fallu questionner toutes les sources et réclamer les archives manquantes via la justice administrative. L'accompagnement des descendants dans leur quête de vérité et de réparation a permis de contrarier la volonté de l'État français à maintenir le récit officiel jusqu'à la reconnaissance en demi-teinte du massacre. Je constate avec amertume que les combats courageux engagés par les descendants jusqu'à la CEDH (Cour européenne des Droits de l'Homme) dont Biram Senghor et Djibril Doucouré sont ignorés. Nous n'en serions pas là si Biram Senghor, dès le début des années 70, n'avait pas réclamé des explications à l'administration française sur la mort de son père et s'il n'avait pas initié des procédures pour l'octroi de la mention "Mort pour la France". Ces démarches sont à l'honneur des descendants et leurs finalités ne peuvent être assimilées à une quelconque volonté  de faire rendre gorge à l'administration française. Biram Senghor a fini par obtenir que son père soit reconnu "Mort pour la France". Mais pourquoi le ministère des armées avec l'ONaCVG a décerné la mention "Mort pour la France" à seulement six victimes, provoquant la colère du premier ministre Ousmane Sonko? Biram Senghor étant le seul à pouvoir réclamer le dossier sur cette étrange opération, il a saisi le tribunal administratif sans que l'administration soit une cible à abattre. La compréhension de Thiaroye s'est affinée à la lecture des différents jugements et décisions judiciaires produites. L'argumentaire des magistrats de la Cour de Cassation du 14 décembre 2015 rejetant la demande du procès en révision  d'Antoine Abibou lourdement condamné à tort, déposé par son fils Yves Abibou en est une parfaite illustration.  Dans le Livre blanc, nous aurions pu voir la nécessité de se servir de l'octroi de la mention "Mort pour la France" comme un fait nouveau pour réclamer auprès de l'État français la saisine de la Cour de Cassation et faire aboutir le procès en révision.

Tant que les pouvoirs publics français ne reconnaîtront pas le mensonge d'État, la justice pénale et la justice administrative éprouveront des difficultés à dire le droit. Dernier exemple en date, le Procureur de la République de Paris a classé sans suite la plainte de Biram Senghor contre X et contre l'État français pour recel de cadavre. Ce 1er décembre 2025, Biram Senghor va saisir le doyen des juges d'instruction de Paris et se constitue partie civile.

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Les neufs visages connus du massacre de Thiaroye © Yves Monteil

Les descendants sont des acteurs à part entière et réclament réparation, pas seulement l'expression d'un pardon venant de la France (p. 258). Il est encore possible de retrouver des descendants dans les différents pays concernés notamment des condamnés puisque nous connaissons les villages dont ils sont originaires.

Dans les recommandations juridiques, il est étonnant de lire (p. 257) "la recherche du jugement des 34 condamnés" alors que cette pièce est depuis des décennies dans les archives nationales du Sénégal et aussi dans les archives remises par François Hollande en 2014. Il est tout aussi surprenant de lire "l'introduction d'une nouvelle requête auprès de la Cour européenne des Droits de l'Homme" par le Sénégal, phrase reprise par la dépêche de l'AFP. D'après un membre de la sous-commission "aspects juridiques", les propos rapportés dans le Livre blanc ne sont pas ceux de la dite sous-commission.

Les suites du Livre blanc

Interrogé le 19 octobre 2025 lors de son déplacement à Lagos au Nigéria sur la remise du Livre blanc, le ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot a déclaré : « Le 1er décembre dernier, à la demande du PR, je me suis rendu à Thiaroye à l'occasion du 80ᵉ anniversaire du massacre, pour mettre des mots justes, ceux que le Président de la République avait choisi, sur ce qu'il s'est passé ce moment-là. Pourquoi ? Car la France ne détourne pas les yeux de sa propre histoire et a engagé avec le Sénégal, mais aussi avec un certain nombre d'autres pays africains, un travail de mémoire. Nous allons prendre connaissance de ce rapport et nous nous tenons prêts à coopérer avec le Sénégal, les autorités sénégalaises le savent, pour que les travaux de recherche puissent éclairer ce qu'il s'est passé ce jour-là ».

Dans son discours du 1er décembre 2024, Jean-Noël Barrot avait diminué encore plus le nombre de rapatriés en prétendant que la moitié du contingent avait refusé d'embarquer à Morlaix. Comme en 2014, il a évoqué ce cri de colère du 1er décembre 1944 comme pour justifier la phrase d'Emmanuel Macron : "Un enchainement des faits a abouti au massacre". Il faut bien rendre responsables les hommes de Thiaroye de leur malheur. Puisque les autorités françaises s'obstinent à déclarer, malgré les évidences, qu'elles ne possèdent pas d'autres archives (liste des rapatriés, liste des victimes, calcul des soldes, prime de démobilisation, versement du pécule, cartographie des fosses communes), la coopération avec l'État sénégalais reposerait sur une aide aux fouilles et à l'exhumation des corps. Dans son discours du 1er décembre 2024, le président Bassirou Diomaye Faye avait réclamé cette aide. Force est de constater que le Livre blanc efface cette possible coopération.  

Nous sommes à la veille de la commémoration du 81e anniversaire du massacre de Thiaroye. Un dossier de presse a été élaboré et c'est avec une certaine consternation que je lis : "A l’intérieur du camp, 1 200 à 1 800 Tirailleurs. Ils ont tous répondu à l’appel, cette aube-là. Et ce fut le massacre" mais aussi qu'ils étaient originaires de dix-sept (17) pays africains. Mes remarques ne sont toujours pas prises en compte et ce 1er décembre 2025, je crains que ce Livre blanc soit diffusé en l'état.

À la reprise des cours au Sénégal, ce 1er décembre, tous les élèves, collégiens, lycéens vont bénéficier d'un temps d'échange sur les tirailleurs et le massacre de Thiaroye : une importante initiative. Mais on ne peut leur faire croire qu'à Thiaroye il y a eu un problème de change de marks ou que les condamnés ont été libérés au moment de la visite de Vincent Auriol, Président de la République française, en mai 1947. De plus, le choix des documents sélectionnés est problématique.

Je me réjouis que les dernières phrases du Livre blanc soient consacrées à l'exposition préparée par N'Goné Fall (sans que son nom soit citée) et avec laquelle j'ai collaboré. Cette exposition doit voir le jour avec des moyens suffisants pour qu'elle puisse circuler. Elle permettra de retracer cette histoire du massacre de Thiaroye au plus près des connaissances et sans se préoccuper de savoir de quel continent vient l'apport scientifique. Mon regard sur le Livre blanc est sévère alors que des passages sont plus que pertinents. Mais tout était sur la table pour ne pas commettre ces erreurs dommageables tant pour la crédibilité du travail que pour la prise en compte, par les autorités françaises, de l'indispensable réparation. 

D'après les agendas de l'Élysée et ministériels, aucun dignitaire français, hormis sans doute l'Ambassadrice de France au Sénégal, n'est supposé se déplacer à Thiaroye pour la commémoration. Il faut mettre le massacre de Thiaroye dans les agendas avec une réunion interministérielle car, visiblement, les différents ministères ne communiquent pas entre eux, d'où des décisions rocambolesques qui nuisent au traitement humain et empreint de justice pour les descendants. Une commission d'enquête parlementaire transpartisane doit aboutir. La première initiative a été rejetée par les présidents des groupes parlementaires. La parole sous serment peut être libératrice et dénuée des oripeaux du mensonge.

(1) : Mamadou Diouf, Le Point, 19/10/2025.

(2) : Armelle Mabon, Prisonniers de guerre "indigènes, Visages oubliés de la France occupée, La Découverte, 2010, réédité en 2019.


Synthèse pour retenir l'essentiel

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Synthèse

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