Espagne: de la transition démocratique au 15-M

Cela fait maintenant plus d’un mois que le mouvement né après les manifestations du 15-M bouleverse la vie politique et sociale de l’Espagne.
Cela fait maintenant plus d’un mois que le mouvement né après les manifestations du 15-M bouleverse la vie politique et sociale de l’Espagne. Une expérience singulière, l’irruption d’un événement que d’aucuns n’auraient pu prévoir. A l’heure où les acteurs et les actrices de ce mouvement décident de nouvelles formes d’action, nous voulons éclairer cette actualité à l’aide d’un détour historique. Dans son article publié sur Médiapart le 12 juin 2011, le journaliste Ludovic Lamant s’interroge : « où ces jeunes Espagnols ont-ils appris les bases de cette culture politique quasi inconnue jusqu'alors en Espagne[1]? » Nous pensons que les réponses à cette question doivent être recherchées du côté de la transition à la démocratie, entre 1975 et 1982. En effet, cette lutte prend la forme d’une rupture avec le modèle politique né de la transition. Il voit émerger une nouvelle culture politique, qui interroge les formes modernes de la citoyenneté espagnole. En ce sens, il ne propose pas (encore) de rupture avec le système socio-économique mais bouleverse néanmoins les fondements de la démocratie parlementaire. Ce texte n’a pas la prétention ni l’envie de proposer une interprétation hasardeuse sur ce qu’est le mouvement actuel, ni de capter-si tant est que cela soit possible- l’ensemble de ses significations. Le but est de contribuer à une réflexion sur ses fondements historiques par le biais d’une relecture de la transition.

 

 

D’après l’historien Keith Michael Baker, la notion de culture politique se définit comme un ensemble de normes et de valeurs qui contribue à la construction de processus d’identification[2]. En Espagne, la construction d’une « culture politique démocratique dominante »[3] se constitue pendant la transition. Celle-ci intègre un ensemble d’expériences vécues, d’évolutions historiques au sein de représentations et d’interprétations homogènes. Les représentations historiques qu'ont les Espagnols de leur passé naissent de cette culture politique. C’est celle-là même qui, actuellement, fait l’objet d’une contestation diffuse. En cela, il apparaît nécessaire que les luttes d’aujourd’hui « transforment » cette culture nationale née du consensus entre élites et dirigeants des partis majoritaires, qui n’ont jamais interrogé ni les militants ni la société civile dans un débat public. Selon les mots de Benedict Anderson, une culture nationale se définit comme une « communauté imaginée qui repose sur le temps homogène et vide[4] ». Le mouvement actuel semble rejeter une longue tradition d’instrumentalisation politique du passé, qui débute dès la Guerre Civile, se poursuit sous le franquisme et la transition. En interrogeant les « limites » de la démocratie espagnole, c’est le mythe d’une transition consensuelle construite autour d’une amnistie réciproque, d’un modèle politique et de pratiques gouvernementales spécifiques qui semble actuellement être remis en cause. Bien que des mouvements de protestation aient vu le jour récemment en Espagne contre l’impunité des crimes franquistes[5], les « indignés » élargissent la mobilisation, et questionnent tour à tour les limites de la représentation parlementaire, la question de la mémoire et la survivance de pratiques conservatrices dans l’ensemble des institutions « démocratiques ». En cela, se ressaisir d’histoires alternatives « cachées » par un discours hégémonique né de la transition peut contribuer à la lutte actuelle.

 

A rebours de l’idée couramment diffusée selon laquelle la transition à la démocratie serait une époque pacifique -emprunte de modération et de consensus-, nous voulons dire que cette vision historiographique est issue des discours politiques des élites de l’époque, et qu’elle ne rend pas compte de l’hétérogénéité des pratiques et des points de vue. Les affirmations selon lesquelles un consensus général nait pendant la transition n’apparaissent pas si évidentes, comme en témoignent les oppositions et les mobilisations sociales et politiques, qui restent

Outre le fait que cette vision canonique évacue du champ d’explication historique les expériences révolutionnaires de 1936, elle permet dans le même temps de condamner la violence. Non pas la condamnation d’actes violents, mais un rejet absolu de la violence. Les travaux de Sophie Baby ont montré comment dans le discours dominant les termes de démocratie et de violence deviennent incompatibles[17]. Cet élément central permet de mobiliser l’idéal démocratique pour intégrer la violence sociale dans le nouveau jeu institutionnel. De discréditer également, et d’exclure ceux qui n’acceptent pas ce consensus, les présentant comme facteurs de désordre contre la paix. L’historienne Paloma Aguilar[18] a montré combien la peur d’une nouvelle guerre civile a joué pendant la transition, permettant le rejet de toutes formes de violence. La violence comme modalité d’auto-défense pour le mouvement social est discrédité, englobé dans une condamnation de la violence en général, permettant d’assimiler et d’amalgamer la figure du dissident politique à celle du terroriste[19].

 

Ainsi, les interprétations dominantes sur la guerre de 1936, la mise en évidence de la réconciliation comme seul gage de paix et de démocratie, le discrédit jeté sur les mouvements sociaux sont quelques-uns des ingrédients qui ont permis de construire les bases de significations homogènes et hégémoniques, sur lesquelles reposent la consolidation et les réformes proposées entre 1975 et 1982.

 

Bien qu’un puissant mouvement « pour la récupération de la mémoire historique » ait vu le jour en Espagne et demande la fin de l’impunité des crimes franquistes et l’ouverture des fosses communes[20], en substance, le modèle politique né de la transition n’est pas remis en cause. L’Espagne a bien connu d’autres mobilisations, la plus massive étant sans aucun doute celle de 2003 contre la Guerre en Irak. Mais le mouvement actuel dépasse le cadre classique et traditionnel de mobilisations collectives. Dans la gestion des comportements contestataires et de la colère sociale, les dispositifs bureaucratiques ont volé en éclat. On assiste à l’éclosion d’une multitude d’identités politiques, d’une énergie collective qui repose sur des pratiques d’auto-gestion, d’assembléisme et de solidarité. Ce mouvement ouvre des lieux d’hybridations quant à la définition et identification des sujets politiques. C’est la formulation de nouvelles catégories d’entendements qui rompt, dans une certaine mesure, avec les schémas classiques d’une opposition sociale.

 

Le rejet de la représentation parlementaire aux cris de « no nos representan » (ils ne nous représentent pas), ou la dénonciation du bipartisme, les revendications de justice sociale comme l’exigence de la fermeture des centres de rétentions, montre l’hétérogénéité des discours actuels. La volonté de se déclarer apartidiste et asyndical, de ne pas accepter les signes et les symboles traditionnels des organisations et du mouvement social, témoigne de l‘envie de créer autre chose, de dépasser ce qui existe déjà. Par les actions qu’il a initié, le mouvement actuel remet en cause un certain agencement du territoire, et des frontières dessinées par le bio-pouvoir quant à l’acceptation ou au refus de contester à tel ou tel endroit, de telle ou telle manière. En cela, il s’agit de l’émergence d’une nouvelle culture politique tournée vers un champ des possibles large, comme en témoignent la créativité des modes d’actions et la volonté des acteurs et actrices d’élargir les espaces de luttes, d’ouvrir de nouveaux territoires libérés des contraintes et des modes de vie capitalistes.

 

En replaçant dans un processus historique les pratiques et les discours actuels, l’idée est de montrer que la contestation ne part pas de rien, mais que des cultures politiques dissidentes et des pratiques sociales comme l’assembléisme ont des précédents. Les mythes politiques et l’instrumentalisation du passé semblent perdre du terrain, bien que le rapport à la violence témoigne d’une peur collective, d’un refoulement et d’un rejet de cette dernière comme mode d’auto-défense qui doit être questionné dans les assemblées générales.

 

A l’heure où la mobilisation connaît une nouvelle phase d’action et renoue avec les assemblées de quartiers, il est fondamental que les Espagnols puissent se ressaisir de leur histoire. Premièrement, en critiquant les institutions censées produire du savoir mais qui ne produisent que de l’idéologie au service des puissants[21]. Deuxièmement, en se ressaisissant d’autres histoires de la transition, malgré la chape de plomb imposée par un discours dominant qui aujourd’hui commence à se fissurer.

 

 



[1] Lamant, Ludovic, « Après un mois de campement, les “indignés” quittent sol », médiapart, 12 juin 2011.


[2] Baker, Keith Michael, The French Revolution and the Creation of Modern Political Culture. vol.4, The Terror, Oxford, Pergamon Press, 1994


[3] Baby, Sophie, « Des valeurs au cœur des cultures politiques de la jeune démocratie espagnole (1975-1982) », Bulletin de l’institut Pierre Renouvin, No 17, Institut Pierre Renouvin, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, hiver 2004.


[4] Anderson, Benedict, Imagined communities: reflection on the origin and spread of nationalism, Londres, Verso, 1983.


[5] Voir l’article de Rodriguez, Mari Carmen, « Permis d’exhumer le passé en Espagne », Comité de Vigilance Face aux Usages Publics de l’Histoire, 18 mai 2010.

[6] Téléologie, c’est-à-dire étudier un fait historique en partant de son aboutissement, de sa fin, pour comprendre son déroulement. Le risque d’une telle méthode est d’évacuer l’imprévisibilité, la contingence de chaque phénomène historique au profit d’une vision déterministe.


[7] Principalement le Parti Communiste Espagnol (PCE), le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), les Commissions Ouvrières (CC.OO) et l’Union Générale des Travailleurs (UGT).


[8] Pour une approche comparative entre l’Espagne et le Portugal, voir Jiménez, Juan Carlos, España y Portugal en transición: los caminos a la democracia en la Península Ibérica, Madrid, Sílex, 2009.


[9] Sur le modèle de la transition espagnole et son influence dans d’autres pays comme la Pologne ou le Chili, Voir André-Bazzana, Bénédicte, Mitos y mentiras de la transición, Barcelone, El Viejo Topo, 2006.


[10] Voir l’ouvrage de Zambrana, Joan, La alternativa libertaria: Catalunya 1976-1979, Badalona, Edicions Fet a mà, 2000.


[11] Gallego Ferran, El mito de la transición: la crisis del franquismo y los orígenes de la democracia (1973-1977), Barcelone, Crítica, 2008.


[12] Union de la Junta democrática española pilotée par le Parti Communiste Espagnol (PCE), et de la Plataforma de Convergencia Democrática guidée par le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE). Cette union donne lieu à la création de la Platajunta (Coordinación democrática) le 26 mars 1976.


[13] Sarría Buil, Arránzazu, « En los márgenes de la transición: Revistas, discursos y proyectos políticos », Colloque international. La transition espagnole : nouvelles approches, IIIe rencontre, 27 et 28 mai 2011.


[14] Sur l’histoire de la Guerre Civile pendant la transition, voir Godicheau François, « L’histoire « objective » de la Guerre Civile et la mythologie de la transition », in, Corrado, Danielle et Alary, Vivianne (dir.), La Guerre d’Espagne en héritage, entre mémoire et oubli. De 1975 à nos jours, Clermont Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007.


[15] Sur la pacification et dépolitisation du conflit par le nom, voir Godicheau, François, « Guerra civil, guerra incivil : la pacificación por el nombre », in, Aróstegui, Julio et Godicheau, François, Guerra Civil : mito y memoria, Marcial Pons, 2006.


[16] Sur les enjeux de la loi d’amnistie de 1977, voir Baby, Sophie, « Sortir de la Guerre Civile à retardement : le cas espagnol », Histoire@Politique, No 3, novembre-décembre 2007.


[17] Voir la thèse de Baby, Sophie, Violence et politique dans la transition démocratique espagnole : 1975-1982, thèse doctorale, Université Panthéon-Sorbonne, 2006.


[18] Aguilar Fernández, Paloma, Memoria y olvido de la Guerra Civil española, Madrid, Alianza Editorial, 1996.


[19] Baby Sophie, Violence et politique dans la transition démocratique espagnole. 1975-1982, op.cit


[20] Rodriguez, Marie Carmen, « Permis d’exhumer en Espagne », op.cit.


[21] Sur ce sujet, voir le texte des historiens liés à l’association Contratiempo (historia y memoria), « Lo llaman « historia » y no lo es, no lo es », Público, 13 juin 2011.


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