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Billet de blog 25 janv. 2022

« Les chemins du communisme libertaire » (premier volume) de Myrtille

Le premier volume des chemins du communisme libertaire permet au lecteur français d’appréhender l’effervescence et la richesse des idées et des pratiques libertaires pendant le XIXe siècle espagnol. Le travail de Myrtille met en avant les enjeux doctrinaux inhérents au développement des courants anarchistes au sein d’une partie des classes populaires espagnoles.

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Si l’ouvrage se concentre en premier lieu sur la période allant de 1868 à 1874, épisode que l’on nomme dans l’histoire espagnole le sexenio democratico[1], l’autrice porte au préalable son regard sur la première moitié du siècle qui voit l’apparition de l’associationnisme ouvrier avec des sociétés de protection mutuelle. Cependant, la répression de l’Etat et le refus de négocier de la part du patronat conduit à une radicalisation des protestations sociales qui se traduit par la création en 1870 de la Fédération Régionale Espagnole (FRE), section espagnole de l’AIT[2]. Influencée par le collectivisme anarchiste et le fédéralisme, la FRE est aussi marquée par les expériences de la Commune de Paris de 1871. Ainsi, lors du soulèvement cantonaliste de 1873 à Carthagène, qu'elle taxa de "mouvement politique et bourgeois" la FRE soutint préférentiellement la grève insurrectionnelle à Alcoy qui « représentait l’authentique version ibérique de l’exemple français » (p. 43). Cette grève fut violemment réprimée ce qui renforça la méfiance des classes populaires vis à vis de l'Etat. 

Ce livre nous plonge au cœur des débats et des désaccords idéologiques concernant l’avènement d’une société sans classe, sans Etat et sans capital. Les questions théoriques, qui concernent autant des figures illustres de l’anarchie (Kropotkine ou Malatesta par exemple) que de simples militants, ne sont pas exposées en dehors du contexte historique et s’articulent au contraire aux enjeux politiques et stratégiques concernant les modes d’organisation collective et les moyens envisagés pour combattre la bourgeoisie. On est fasciné de voir à quel point les discussions entre militants ouvriers et théoriciens antiautoritaires portaient non seulement sur les stratégies pour abattre le capitalisme mais aussi sur la façon d’organiser la société future. Tous ces débats théoriques sont rattachés aux luttes sociales et insurrectionnelles qui jalonnent le XIXe siècle et mettent en évidence l’importance de la culture écrite anarchiste, avec des revues comme La solidaridad (1874-1876) ou A los obreros (1877) apparus sous la clandestinité ou bien La Revista Blanca et Tierra y Libertad publiées dans les années 1880. Les divergences théoriques et stratégiques ont pour point commun l’idée que le capitalisme vit ses derniers instants. Les militants anarchistes ont poussé très loin leur vision et conception d’une future société débarrassée de l’oppression et de l’exploitation. On comprend dès lors que c’est dans le creuset des luttes ouvrières et sociales, urbaines comme rurales, qu’apparaissent les cultures  libertaires nourries par la recherche théorique et qui, combinées à une pratique de l’oralité et à une volonté de mettre en avant le rôle clef de l’éducation pour l’émancipation sociale, qui remet en question l’approche de certains historiens d’un mouvement politique porté par des rebelles primitifs[3].

Les polémiques, parfois dures, entre collectivistes et communistes anarchistes au sein de la FRE se juxtaposent aux désaccords sur les pratiques et modes d’organisation susceptibles d’être les plus efficaces pour parvenir à la construction d’un processus révolutionnaire. Pour le collectivisme, dont les idées reposaient sur les écrits de James Guillaume[4], il s’agit de sauvegarder la propriété individuelle paysanne et salaire individuel ouvrier pour que le travailleur reçoive le produit intégral de son travail. Le mot d’ordre des collectivistes est donc celui de «  à chacun selon ses œuvres ». Cette idée est contestée par les communistes anarchistes : définir une valeur-travail qui repose sur le travail effectué pour ensuite être convertie en bons de consommation, risquerait d’engendrer un centralisme économique et l’embryon d’une nouvelle organisation étatique. Ces débats entre collectivistes et communistes anarchistes s’alimentent de l’influence, là encore, de l’expérience de la Commune de Paris et participent à définir les valeurs et les principes du communisme anarchiste fondés sur les idées de libre association, de fédéralisme et d’un socialisme reposant sur une mise en commun des terres arables et l’expropriation de l’industrie.

Collectivisme, communisme anarchiste, fédéralisme et socialisme antiautoritaire et utopique, tous les débats menés en Espagne autour de l’organisation de la société future se nourrissent des expériences politiques vécues dans le monde ouvrier et paysan. Ces expériences ont participé à soulever de nombreux désaccords au sein de la FRE concernant la stratégie à adopter pour parvenir à abattre le capitalisme. Ainsi, les stratégies fondées sur le spontanéisme, l’insurrection ou encore la propagande par le fait n’étaient pas partagées par les collectivistes, préférant œuvrer dans les sociétés de métiers, embryons des futurs syndicats. Ces désaccords stratégiques sont déterminés par le degré de répression menée par l’Etat. Ainsi, pendant la période de clandestinité entre 1874 et 1881, la FRE s’organise en sociétés révolutionnaires secrètes pour ensuite s’organiser de nouveau par le biais de l’action syndicale dans les années 1880, reformant dans le même temps la coordination des 48 fédérations locales, essentiellement catalane et andalouse, en Fédération des Travailleurs de la Région Espagnole (FTRE).

Si dans les années 1880 les désaccords entre collectivistes et communistes anarchistes se poursuivent concernant la façon d’organiser la future société, l’évolution sociologique des militants de la FTRE soulève également d’autres enjeux. En effet, dans les années 1870 les militants provenaient essentiellement des zones industrielles et urbaines de Catalogne. Dix ans ans plus tard ils sont rejoints par le prolétariat agricole andalou et participent à engendrer de nouveaux clivages idéologiques et stratégiques entre insurrection rurale et organisation syndicale, collectivisme et communisme anarchiste. Dans le même temps, l’autrice analyse l’émergence des groupes d’affinités libertaires qui apparaissent dans les années 1850 et se développent à Barcelone sous la Restauration[5]. Ces groupes privilégient l’action spontanée fondée sur la libre association et s’écartent ainsi de la FTRE qui voulait éviter les violences locales car elles entrainaient des persécutions de la part de l’Etat.

Les groupes d’affinités libertaires se distinguent par leur articulation des questions théoriques du communisme anarchiste – bientôt renommé communisme libertaire – aux questions tactiques et organisationnelles. C’est également dans ces modes d’organisation qu’émergent les premiers groupes exclusivement féminins, notamment à la fin des années 1880, et qui associent la question féministe à celle de l’anarchisme. Enfin, les groupes d’affinités libertaires ne sont pas isolés et entretiennent des relations au sein d’un réseau à la fois espagnol, notamment avec leurs homologues andalous, mais aussi avec des militants étrangers, comme ceux de Paris.

Si les polémiques doctrinales entre collectivistes d’un côté et communistes anarchistes de l’autre semblent s’apaiser au début des années 1890, les désaccords entre les stratégies révolutionnaires, oscillant entre la volonté de déclencher la révolution sociale par la grève générale ou bien par des pratiques illégales, persistent. Si certains anarchistes restent sceptiques face à l’usage de la grève comme outil révolutionnaire, d’autres s’orientent vers une intensification de la propagande par le fait, défendant et légitimant « l’usage de la dynamite et de l’attentat ». Cette stratégie s’est traduite par une intensification de la violence de l’appareil d’Etat qui, comme en France, promulguent des lois scélérates. En 1896, le délit d’opinion est institué et s’accompagne de la torture, de l’incarcération et de l’expulsion de nombreux militants. Si l’anarcho-communisme espagnol est quasiment éradiqué en 1896 par la répression, il se réorganise pourtant au début du siècle par le biais du syndicalisme révolutionnaire. Ainsi, en 1907, 36 sections ouvrières de Barcelone mettent sur pied une nouvelle organisation locale, Solidaridad Obrera, embryon de la future organisation anarcho-syndicaliste, la CNT, qui naîtra en 1910.

Fondé sur des sources abondantes de journaux, de brochures mais aussi de chroniques de militants anarchistes, le premier volume du travail de Myrtille analyse l’émergence des cultures politiques libertaires en s’appuyant sur une histoire des concepts tout en faisant le récit de plusieurs luttes sociales qui ont participé à développer et à étendre le communisme libertaire en Espagne, notamment en Andalousie et en Catalogne. Travail minutieux et précis, la lecture de cet ouvrage est indispensable pour qui veut comprendre pourquoi et comment, au XIXe siècle, l’anarchisme devint espagnol.

Myrtille, giménologue, Les chemins du communisme libertaire, 1868-1937. Et l’anarchisme devint espagnol 1868-1910, Premier volume, Divergences, Paris, 2017.

[1]Dans l’historiographie, il s’agit de la période comprise entre la Révolution de 1868 au cours de laquelle la Reine Isabelle II est détrônée jusqu’au pronunciamiento de 1874 qui marque le début de la Restauration. 

[2] Association Internationale des Travailleurs (AIT) à laquelle était affiliée la FTRE. Celle-ci rejoindra ensuite l’Internationale Antiautoritaire en 1872, née de l’expulsion des antiautoritaires de l’AIT, notamment Michel Bakounine et James Guillaume.

[3] En 1877, la proportion d’analphabètes en Espagne, aux alentours de 70%, était nettement inférieure en ce qui concerne le prolétariat affilié à l’Internationale, notamment en Andalousie, p.33.

[4] Les collectivistes anarchistes se référaient au livre de James Guillaume intitulé Idées sur l’organisation sociale (1876) lorsque les communistes anarchistes étaient influencés par La conquête du pain (1892) de Pierre Kropotkine.

[5] Il s’agit du nom donné à la Restauration de la dynastie des Bourbons en 1874 et qui prend fin avec la proclamation de la Seconde République le 14 avril 1931.

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