Faut-il élire le Président de la République au suffrage universel direct?

La campagne présidentielle en cours offre chaque jour son lot de désolations. Toutefois, personne n’ouvre de débat sur le principe même de cette élection : faut-il conserver l’élection du Président de la République au suffrage universel direct ?

La campagne présidentielle en cours est déroutante sinon inquiétante. Au-delà des faits reprochés à tel candidat, il est temps de s’interroger, plus profondément, sur l’intérêt de conserver l’élection du président de la République au suffrage universel direct.

Les inconvénients de ce scrutin sont bien connus. Personnification du débat : les faits et gestes, la personnalité voire la vie privée des candidats comptent souvent plus que leurs programmes ou idées. Nous sommes appelés à choisir non une équipe ou un projet mais un homme providentiel censé pouvoir traiter nos maux. Simplification du débat : si le clivage droite/gauche peut être remis avant le premier tour, la bipolarisation de la vie politique renaîtra pour le second tour avant d’être consacrée pour la durée du quinquennat à l’occasion des élections législatives, organisées dans la foulée pour confirmer le résultat de l’élection précédente. Le Président élu disposera alors d’une majorité plus ou moins obéissante face à une opposition plus ou moins constructive. A de rares exceptions près, le débat se réduira donc à un « pour ou contre » les propositions, les décisions ou la personne même du monarque républicain. Les déceptions sont programmées : l’homme (toujours pas une femme) élu chutera dans les sondages peu après son élection, tant sa capacité à réaliser ses promesses est inversement proportionnelle à l’importance des attributions que la Constitution lui confère. Les populismes se nourriront de nouveau des frustrations et regrets ainsi créés par le spectacle de l’impuissance du pouvoir que le vote à la chaine de lois, aussi rapidement votées qu’oubliées, ne permettra pas de masquer.

Tant d’inconvénients pour quels avantages ? L’élection présidentielle au suffrage universel direct est généralement défendue en raison de son caractère prétendument démocratique. Confier le destin d’une nation à un seul homme autorise d’abord un déséquilibre des pouvoirs qui se manifeste dès la campagne électorale : tel candidat propose d’imposer aux députés leurs votes et tel autre propose de manifester contre l’autorité judiciaire suspectée – à tort – de « Gouvernement des juges ». L’élection présidentielle occulte tout à fait l’élection des député-e-s dont le rôle est de moins en moins considéré et libère des paroles regrettables contre la justice qui n’accomplit que sa tâche malgré le manque criant de moyens. Autre argument des tenants de cette élection présidentielle : la présidentialisation du régime, engagée en 1962 et accentuée en 2000 grâce au quinquennat, permettrait de renforcer un pouvoir exécutif plus réactif et plus adapté à la complexité et à l’instabilité d’un monde qui change plus rapidement. Or, la complexité et l’incertitude contemporaines appellent tout d’abord une délibération organisée, de qualité, prenant en compte le temps long. Ce qui est aujourd’hui impossible tant la mission du Chef de l’Etat est d’obtenir des résultats à très court terme au risque d’être condamné par la litanie des études d’opinion. En outre, qui peut croire, à l’heure où les organisations sont organisées de moins en moins verticalement que la concentration pyramidale du pouvoir aux mains du chef du pouvoir central répond aux exigences de notre temps ?

La suppression de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct est devenue urgente pour apaiser le débat public, lui rendre son sérieux et redonner confiance aux citoyens dans notre Etat de droit. Elle nous permettra de revenir aux origines… de la Vème République. Nous avons en effet oublié que la Constitution du 4 octobre 1958 était ainsi rédigé jusqu’en 1962 :

« Le Président de la République est élu pour sept ans par un collège électoral comprenant les membres du Parlement, des conseils généraux et des assemblées des Territoires d'Outre-Mer, ainsi que les représentants élus des conseils municipaux. (…)».

Ainsi, la Présidence de la République ne serait plus la clé de voute de nos institutions et l’élection de son titulaire ne serait plus la mère de toutes les élections. Ainsi, le Parlement retrouverait son utilité et la loi son autorité sans risque de revenir à l’instabilité de la IVème République. Ainsi, le mouvement de décentralisation pourrait être mené à son terme sans dépendre d’un métronome parisien. Ainsi, nous sortirons du cycle espoirs/désespoirs qui se renouvelle tous les cinq ans.

Pour nous doter d’une République moderne, il est temps de relire Pierre Mendes-France et d’ouvrir un débat plus réjouissant que celui en cours.

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