Le jour où Rachid Taha est parti, un bout de mon monde s’est effondré

Sur le dernier vol de Rachid Taha et une réaction en chaîne conduisant à une remise en question personnelle qui pourrait vous intéresser.

Le 12 septembre 2018, j’ai appris la mort de Rachid Taha. Il était midi et j’écoutais rituellement les infos à la radio. Il était parti la nuit dernière apparemment, d’une crise cardiaque. Quand on est dj, on s’habitue à voir partir les corps de celles et ceux qui emplissent la discothèque. Putain, là, ça m’a fait un choc. Des souvenirs, des moments oubliés surgissant comme une droite dans le pif. Ma mémoire s’est bien gardée de me rappeler ces dernières années que tes disques tenaient une place de choix dans les playlists de mon adolescence. Tu étais plus qu’un chanteur, tu étais un punk. Un vrai gars sûr qui faisait de la musique pour survivre, avec une entière et pleine sincérité, comme un affront porté au simulacre qu’est le monde tangible et matériel qui nous entoure. Tu étais beau, rebeu, rockeur. Ta musique défonçait. Tu frappais l’âme de l’homme de gauche que je devenais alors, toi, celui qui marcha pour l’égalité et contre le racisme avant de gueuler derrière un micro pour emmerder cette France rance qui est toujours bien installée plus de 30 ans après. Tu étais éminemment politique sans être cet artiste engagé dont raffole les mass media et les tenants du monde tel qu’il est.

Carte de Séjour - Rhorhomanie © Jean-Louis Le Tacon

Putain, 59 ans, tu as dû te dire qu’il en était assez. Tu sais, je te comprends, j’aurais eu ta vie, tes fulgurances, ta beauté et ton intransigeance, j’aurais fait de même. Rideau, ça suffit. L’Europe vire au brun, la France se vautre dans le fantasme de la start up nation. Le monde des gagnants à l’ascendance chrétienne et de couleur pâle, toujours les mêmes. A quoi ça sert? A quoi ça a servi tous ces mots, ces mélodies, cet engagement? Je ne vais pas jouer à l’analyste à la con et retracer la trajectoire collective qui nous a mené à ce marasme. Je n’en ai que faire aujourd’hui de cette objectivation. Comprendre, c’est censé aider?

J’enclenche Suicide. Tu étais notre Alan Vega. En mieux. Moderne, irrévérencieux, créole… Créole…. Créole… Je vais y revenir mais ce mot a son importance dans ce texte qui n’en a aucune.

Puis, en ayant la mauvaise idée de faire défiler mon putain de mur facebook pour contempler à quoi point cette nouvelle affectait mes proches ou des inconu.e.s, je suis tombé sur une interview de Dj Sprinkles. Ne vous attendez pas à ce que je me soumette à l’exercice de la synthèse. Vous retrouverez cet entretien récent ici et je vous laisse le loisir de le parcourir. Paroles radicales et rares dans le monde du clubbing. Je ne vais pas m’attarder à soulever les accords et désaccords avec ses positions. Globalement, je lui reproche une analyse surplombante en mode hache, bien que nombre des points qu’elle soulève sont justes. En résumé (quand même), point de politique dans la dance music, point d’engagement et de rôle social pour les djs aliénés, face à un public tout aussi aliéné. Juste le néo-libéralisme, son hégémonie culturelle, sa société patriarcale et le mirage des mâles hétéros et blancs.

Pour finir, en fin de journée, je reçois un mail qui précipita mon (petit mais certain) effondrement. Depuis de nombreuses années, je poursuis un projet artistique ambitieux. Je le poursuis, un sens premier du terme, tellement il me paraît m’échapper face aux multiples obstacles rencontrés. Pas pleurer mec! C’est le lot quotidien de chaque putain d’humain sur cette planète. Bref. Ce projet engage une dimension intellectuelle et politique en interrogeant un concept, l’atlantique noir, et par la même, les problématiques ayant trait au courant de pensée post-coloniale. Je manipule donc la variable raciale, étant donné que je m’intéresse aux musiques dites noires, à leur circulation, leur caractère hybride et à leur modernité en tant qu’objet créole et « créolisateur ». Je ne me suis pas réveillé hier avec cette préoccupation. Elle m’habite. J’ai eu le temps de la considérer, de la problématiser, de me situer par rapport à elle.

Cette situation, je ne l’ai jamais cachée. Je suis blanc, je suis un homme, issu de la classe moyenne, des parents commerçants, ayant grandi dans une campagne d’Auvergne au tournant des années 1980. Rien ne me prédisposait à articuler mon devenir culturel avec celui de minorités racisé.e.s si ce n’est quelques disques de mon père et son amour pour le jazz. Comme tout d’autre, j’ai plongé dedans. Je m’y suis trouvé. J’ai passé alors de longues heures à réfléchir à ces questions: pourquoi ces musiques et la culture qu’elles drainent me touchent à ce point? Pourquoi elles me bouleversent? Pourquoi j’en ferais mon boulot? Est ce que je suis légitime dans cette position, au regard d’un passé et d’un présent structurés par une domination raciale outrancière d'une majorité blanche sur les minorités racisé.e.s? Je garde ces questions en moi. Fermement. J’ai avancé, parfois timidement, parfois au pas de charge. Je ne vais pas reprendre tout le chemin. Mais, il y a quelques années, j’ai enfin percé un bout du mystère.


Comme beaucoup, ma vie a été faite de joies et de peines. L’une de ces peines, la plus importante, la plus forte, la plus déstabilisante et en même temps la plus structurante fut la maladie de mon père. 15 ans durant, mon père, Alain, paix en son âme, souffrit. Son âme fut chamboulée. Son âme vacilla et il se perdit dans les limbes. J’assistais avec beaucoup d’impuissance à son irrépressible chute. Mon père connut l’hôpital psychiatrique et y élut domicile. Il perdit contact avec le monde social comme beaucoup d’hommes et de femmes souffrant de dépression aiguë. Il vécut l’épreuve terrible de la solitude. De celle qui tue. Il en est mort. J’ai assisté, spectateur, à la manière dont la collectivité répond à ces situations : maltraitance médicale, indifférence, humiliation, discrimination. Mon père, un homme, blanc, travailleur aliéné, inséré, devenu mineur. Il fut relégué et je compris donc plusieurs années après qu’une articulation s’était agencée entre mon expérience filiale, celle que j’ai vécue à travers mon père, sa maladie et sa minoration, avec d’autres individus et communautés vivant un processus similaire. Je compris alors pourquoi j’étais irrémédiablement attiré par les marges et ce qui s’y joue. Attiré par des mondes autres mais entretenant une communauté d’expérience avec ma vie. Voilà donc ce que je poursuivrai. Cette foi dans un tout monde minoré se rassemblant par l’entremise de combats idéologiques, culturels et politiques visant l’émancipation. Avec pour seules armes, l’imaginaire, les idées et la sincérité. La musique en vérité.



Gnonnas Pedro - La musica en vérité © Rétros Musique Afro

 Avant l’été, je contactais, sur les conseils d’un ami, une personne travaillant dans le domaine de l’accompagnement artistique. Cette personne, que je suppose d’origine ultra-marine, mène des projets culturels en lien avec les Antilles. La prochaine étape de mon projet musiqueaupoing? doit s’établir entre la Martinique et la Nouvelle-Orléans, avec comme trait d’union et problématique, le devenir créole. Lors d’un échange téléphonique il y a quelques semaines, je sens que cette personne est mal à l’aise avec cette démarche, non par sa teneur idéologique, à laquelle elle souscrit, mais plutôt par la manière dont est envisagée sa mise en œuvre. J’ai tenté lors de cette discussion de dissiper les malentendus. J’ai tenté de dissiper la défiance que je considère légitime d’une personne d’origine antillaise par rapport au projet artistique d’un homme blanc et métropolitain sur la questions de la créolité. Je pensais avoir réussi.
 Il n’en fut rien. Elle campe sur sa position et ne peut, selon ses dires, s’engager sur un projet qu’elle juge tendancieux, par sa méthodologie, mais aussi, je le compris complètement alors, par l’identité supposée de son auteur. Je ne suis pas à ma place en cherchant à parler à la place de. Je cherchais une alliée. Elle me répond que nous sommes étrangers. 


J’ai essuyé des baffes dans ma vie. Celle-ci en balaie beaucoup. Et même si je comprends pourquoi cette personne pointe cette faille béante, dépassée la colère et deux nuits d’insomnie pour me rassembler, je comprends surtout que les quelques petites victoires passées sont en grande partie balayées et que le monde social n’est aujourd’hui que clivage, concurrence et séparatisme. Les femmes mènent le combat du féminisme. Les racisé.e.s mènent le combat contre le racisme. Les gays mènent le combat contre l’homophobie. Les vegans mènent le combat contre les bouchers. Tout le monde mène sa petite bataille. Tout le monde se tient à son cercle. Le capitalisme et la culture qu’il a générée sont un putain de triomphe. Ainsi en est-il, lucidement, du monde tel qu’il se présente aujourd’hui. Vous voulez un argument massue? Vous voulez que je vous dise en quoi la convergence des luttes et les alliances qui vont avec sont aujourd’hui grandement impossibles? Il y a un domaine face auquel nous sommes tous censés nous intéresser et batailler un peu. Non parce que nous serions égaux face aux enjeux qu’il recouvre. Là encore, le régime inégalitaire est roi. Non, simplement parce que nous sommes tous des humains, des êtres vivants, régis par des écosystèmes, des climats, une biosphère… L’écologie et ses combats sont pareillement segmentés. Et de cela, les ami.e.s, je vous le dis tout net, nous ne nous en relèverons pas! Nul débat sur une quelque conque légitimité, nulle discussion sur les alliances, les convergences ou je ne sais quoi. Bouffés par l’arrogance pour certains, aveuglés par l’aveuglement ou cloisonnés dans des devenir mineurs pour d’autres, nous assistons au spectacle de la grande lessiveuse écologique. Point de commun. Point de solidarité. Point de frères et de soeurs. Point d’horizon internationaliste. Point de circulation libérée et libératoire. Point d’émancipation collective. 


The Doors - The End © random shuffle

Avec ce mail anecdotique et l’interprétation ou la sur-interprétation que j’en fait, je relis les mois et les années passés à tenter de pousser ce projet. Je revisite certaines réactions ou silences. Je crois comprendre maintenant. Ce projet, je le pousse à bout de bras et je ne trouve pas d’alliés véritables. Je comprends maintenant qu’une limite de cette démarche provient de ce que je suis. Je mesure l’arrogance de ma démarche. Je mesure à quel point elle constitue une énième supercherie menée encore et toujours par un homme, blanc, pour celles et ceux (pas tous mais certain.e.s) qui luttent, parce que légataires directs du passé esclavagiste et colonial de la France. Ceci vient bien évidemment ébranler son entreprise, et par delà, l’entreprise qu’il constitue pour mon devenir. J’ai toujours gardé dans un coin de ma tête les bons mots de Stuart Hall, quand il écrivait que la culture n’est pas affaire d’ontologie, d’être, mais de devenir. Je me suis approprié cette idée et je visais, par ce projet, aussi modeste et mal foutu soit-il, son accomplissement. Je visais à pratiquer cette position politique qui veux que l’on puisse s’extraire de son milieu et de sa condition de naissance pour devenir un être, virevoltant au gré de ses désirs, de ses combats, de ses amours et de ses peines. Je comprends in fine que ce projet est vain.

Je dois alors trouver quelques raisons de poursuivre encore et toujours. Mais poursuivre quoi en fait? 

Je me garderai bien d’ouvrir en conclusion vers un point de fuite optimiste. Je vais me contenter d’être lucide quant à l’effondrement personnel que je sens. Un monde s’éteint et passée cette extinction, forcément partielle, je rebâtirais des fondements en préservant ce qui me semble le plus inaliénable. Le sens et la justesse dans toute pratique et action, la vitalité de l’esprit, le prendre soin de l’âme et l’humanité. L’humanité. L’humanité. Encore l’humanité.




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