Les sons du vivant comme remède au confinement

Comme une fenêtre qui s’ouvrirait sur la vie, celle qui n’a cessé, dans les mers, les forêts, les plaines et montagnes, la vie qui continue là où l’anthropocène n’a cessé de la mettre à mal depuis des décennies, je vous propose d’ouvrir grand les oreilles pour aller au-dehors écouter le monde.

25 avril 2020, nous sommes toujours confinés, enfermés, distanciés, reclus, repliés. Le monde a ralenti, il est en pause. On peut trouver nombre de désagréments ou même d’avantages à cette situation. Rassurez-vous, ce n’est pas ici que je vais les égrainer, l’ensemble des chaines de télévision, stations de radio et journaux œuvrent à cette évaluation aujourd’hui. Une chose est sûre, pour celles et ceux résidant en appartement comme moi et ma famille, on vit dedans et le dehors semble lointain parce qu’inaccessible.

Alors, comme une fenêtre qui s’ouvrirait sur la vie. Celle qui n’ n’a pas cessé, sur les mers, dans les forêts, les campagnes, les montagnes, la vie qui continue là où l’anthropocène n’a cessé de la mettre à mal depuis des décennies. La vie de la faune et de la flore, la vie des minéraux et du vent, la vie aquatique ou terrestre, je vous propose d’ouvrir grand les oreilles pour aller au-dehors.

Le monde thermo-nucléaire et celui d’une croissance à tout va est mort! Vive le monde! Oups, je crois que je me suis légèrement emballé. J’aimerais croire à cette sentence et espérer les jours heureux que certains devraient avoir la décence de ne pas citer au regard de leur curriculum et actions passées et présentes. Non, je ne vais pas chanter la révolution verte ou rouge. Laissons tomber la prospective et observons ce qui nous entoure. Pour l’heure, des murs. Des murs qui nous protègent des autres et d’un virus en circulation. Une nature qui se protège de nous, fossoyeurs émérite du vivant. 
Que l’on prenne le problème dans tous les sens, ils restent le même : on est enfermé et nous vivons collectivement une épreuve de privation de liberté.

Lorsque cette parenthèse, qui malgré la formule consacrée ne se refermera jamais complètement, lorsque cette parenthèse s’est ouverte donc, les marronniers qui bordent le boulevard en face de chez moi étaient nus. Ils sont aujourd’hui verts, remplis de feuilles et de bourgeons. Le printemps est là et je, nous, sommes à l’intérieur. Oui, bien sûr, un apéro en terrasse à écouter avec délectation le brouhaha des tables environnantes, une soirée où tantôt je jouerais des disques, tantôt je danserais, une soirée restau-ciné avec ma femme et des milliers d’autres choses me manquent. Par dessus tout, je me languis des bruits de la nature et des sons du vivant. Mais heureusement, pour moi comme pour vous, j’ai quelques solutions pour combler ce manque et nous aider à respirer.

En 1977, Raymond Murray Schafer, compositeur canadien, publie The Tuning Of The World, traduit deux ans plus tard sous le titre "Le paysage sonore".

Le paysage sonore ©Wildproject © R.M. Schafer Le paysage sonore ©Wildproject © R.M. Schafer
C’est le bouquin que se doit d’avoir tous les collecteurs de sons de la planète, une espèce de bible, une référence, un travail qui a changé la manière d’aborder le son et la musique. Au-delà de son statut incontestable, quarante ans après, on peut toutefois pointer les limites de l’approche et des partis pris esthétiques de Schafer. Ce livre a beau être une référence, ne vous attendez pas à être transporté par une écriture poétique sur le son. Non, le propos est scientifique, rêche, précis et, in fine, assez rébarbatif. Et puis, Schafer édifie la thèse selon laquelle la terre, nous, vous et moi, devons nous débarrasser des sons inconvenants et privilégier les « beaux » sons. Il nous précise bien évidemment, dans cette immuable tradition occidentale, masculine et hétérosexuelle, ce qu'est le « beau » par rapport au « laid ». Formidable, on a le manuel, plus qu’à l’appliquer.
 Ces quelques réserves émises, Schafer met sur pied un concept fondateur et crucial : le paysage sonore.

 Il révèle que le monde est structuré par les sons et que ces derniers structurent tout autant l’espace et le temps. A la lecture de son travail, il devient clair que la distinction que l’on digère encore implicitement entre son et musique, entre ce qui serait un bruit naturel, brut et ce qui relèverait de sa mise en ordre, n’est qu’une frontière relative et poreuse.

Je referme le paysage sonore et je me branche sur Phaune Radio, une bestiole aussi curieuse qu’indomptable qui émet des sons étranges 24h/24 sur le web : paysages sonores du monde entier, musiques aventureuses, rencontres animales, archives rescapées du futur, jeux pour les oreilles…. En ces temps casaniers, c’est une vraie ouverture vers le dehors et les espaces.

Ensuite, je fais le tri dans mes répertoires d’enregistrements sonores. Je retrouve des ondes atlantiques, des chants majeurs d’oiseaux et d’insectes au milieu des marais de Charente-Maritimes, le bruit sourd de la Dordogne naissant sur le versant nord du Mont du Sancy, l’empreinte urbaine de la métropole de Cotonou au Bénin, et plein d’autres témoins de la musique qui anime nos territoires. 
Ces dernières années, l’audio-naturalisme s’est fait connaître du grand public, question climatique et écologique oblige. L’humain est ainsi, c’est lorsqu’il perd quelque chose qu’il se rend compte de sa valeur et de son attachement. Regardez en amour, on fonctionne comme ça non? Les écosystèmes se cassent la gueule, la biosphère se dégrade à une vitesse folle, nous assistons à une sixième extinction de masse. C’est donc bien le moment de nous intéresser aux sons du vivant. Une pléthore de projets discographiques sont ainsi nés pour mieux archiver et préserver ces sons qui disparaissent. Ceci n’est pas nouveau, lorsqu’ils étaient dans l’ombre, tranquilles, les audio-naturalistes collectaient déjà et les comparaisons, pour un même lieu, entre les prises sonores effectuées il y a trente ans et celles collectés aujourd’hui démontrent l’étendu du problème...

La suite :

La Causerie Musicale #26 | © Musique pour l'Imaginaire © Arnaud S.

Retrouvez les références musicales et bibliographiques citées dans le programme sur le blog de la causerie musicale

Le podcast est également disponible sur itunes et spotify.

En BONUS, je vous invite à tendre les oreilles vers cette bande sonore. Enregistrée entre les quatre murs de mon studio, elle est un appel au dehors, une déclaration amoureuse aux mers, plateaux, plaines et montagnes, et aux sons du vivant qui les peuplent.

éc(h)osystèmes ©MPI © Constellationn


Bonne écoute!

 

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