A message from the Tribe

Dans cet épisode 24 du podcast, je cause d'un collectif artistique et label né dans le Detroit post-motown des années 70 dont l'écho musical et le message politique résonnent dans notre présent : Tribe

Aujourd’hui, coincé dans votre appartement ou maison, je vous emmène dans une ville emblématique de la production musicale américaine. Une ville qui fut le porte-étendard de l’économie américaine après-guerre, la ville de la bagnole, d’une classe ouvrière qui rêve de frigo, de confort moderne et du mythe qui veut que chacun, ici, en Amérique, peut réussir. Une ville du Nord, baignée par un lac, véritable mer intérieure où l'on peut même surfer quelques vagues les jours de grand vent.

Une ville qui connu aussi les plus grossses émeutes raciales de l’histoire américaine, une ville qui sombra avec la désindustrialisation et le white flight des classes moyennes quittant downtown pour des banlieues prometteuses. Une ville qui force le respect de tout musicien et mélomane tant elle fut et reste productrice d’artistes, de musiques, d’inventions. J Dilla, Juan Atkins, Marvin Gaye, Yusef Lateef, Amp Fiddler, Kenny Cox, Elvin Jones, the B 52’s, Apollo Bown, Moodymann….

Aujourd’hui, je vous emmène à Detroit, Michigan, pour découvrir ou redécouvrir le collectif et label de la scène jazz indépendante né dans les années 70, Tribe.

Tribe, c’est un collectif de musiciens, poètes, auteurs, illustrateurs, éditeurs. Tribe c’est un label qui sortit moins de 10 albums et une poignée de singles dans les années 70. Tribe, c’est un évènement, au sens philosophique du terme. Le surgissement radical d’une pensée et d’une praxis, qui rompt forcément avec les usages communs et l’histoire telle qu’elle s’écrit. Pour vous conter mon histoire intime avec Tribe, j’en passerai par les différentes ruptures que ce collectif a proposé dans le champ jazzistique, dans les modes de promotion et de développement artistiques et commerciales, dans la manière de recevoir une musique et de s’y trouver.

La rupture avec un champ jazzistique balisé
Tribe est une expérience qui prend corps dans le bouillonnement artistique et politique de la communauté afro-américaine. Au début de cet article, je vous ai servi quelques clichés et représentations convenus sur cette ville, Motor City. Detroit est bien plus que cela. Detroit est une ville musicale, une ville de jazz qui fut jusqu’aux années 1950 un poumon essentiel de la scène jazz américaine. Dans les années 30 et 40, de nombreux jazz bands faisaient le bonheur des danseurs et danseuses, avant que le bop déferle et que l’esthétique jazz se modifie. Avec elle, les forces de production se cristallisèrent sur la cote Est, à New York principalement et sur la côté Ouest, à Los Angeles. Detroit ne comptait pas de grands labels capables de développer des artistes aussi prometteurs de Yuseef Lateef, les frères Elvin et Thad Jones, Milt Jackson et tant d’autres qui s’exilèrent pour faire carrière.

Puis, la ville couronna un nouveau roi, Berry Gordy. Pour être juste, Berry Gordy se couronna lui-même, ayant compris mieux que quiconque qu’il ne pouvait rien attendre des autres, ces blancs qui détenaient le cash et l’industrie musicale. Berry Gordy fonda Motown, l’usine à tubes, colorant à jamais la ville d’une teinte rhythm’blues, soul et pop.

A l’ombre de ce tentaculaire empire, une scène d’avant-garde, dans le sens afro-américain du terme, prend corps et expérimente. Des lieux de la ville ouvrent leur porte à ses artistes et leur permettant de s’exprimer : the Nortwestern High School, Rapa House, the Artists Workshops. Il faut également citer le Hasting Jazz Experience, qui sortit un unique album en 1976 The Detroit Composers Ltd. Enfin, avant Tribe, une expérience pionnière d’un label de jazz indépendant lancé par des musiciens noirs voit le jour : Strata. Cette maison fondée par Kenny Cox, hébergea nombres de musiciens talentueux dont tous les enregistrements, faute de moyens, n’ont pu paraître. Grâce au dj new-yorkais Amir Abdullah et son label 180 Proof, ses bandes sont aujourd’hui disponibles en vinyles.

Lorsqu’on tend l’oreille sur les productions Tribe, on prend vite conscience de la rupture opérée avec les formes d’alors, le be-bop bien sûr, rien de moins courant dans les années 70, mais surtout le jazz-rock, la fusion ou le free jazz. Le maître mot ici, c’est le collectif. Exit le thème qui ne sert qu’à révéler les solistes. Ici, on joue ensemble, on crie ensemble, on est ensemble. En cela, le jazz de Tribe rompt autant qu’il ne redonne vie au jazz des big bands des années 20. Un dialogue entre passé, présent et futur, telle une signature manifeste de la Great Black Music.

Rupture avec les modes de production et de développement artistiques
La seconde rupture qu’opère Tribe réside dans le mode de faire de ces acteurs sur la question éminemment d’actualité à l’époque (et aujourd'hui encore!) de self-determination. Sur cette question, Berry Gordy avait tranché. Black Capitalism. Il en est la figure tutélaire, bien avant les générations de rappeurs entrepreneurs qui ont jalonné l’histoire du hip-hop. Il faut se structurer pour peser, amasser du cash, faire le cross-over et ravir à la classe dominante blanche leur pouvoir économique et financier. A côté de lui et de son empire, Tribe fait figure d’artisanat local au service de l’économie sociale et solidaire. Pour le collectif, l’auto-détermination, la lutte politique et le combat pour la reconnaissance d’une identité noire au sein de l’Amérique passe par des voies communautaires et locales. Ainsi du magazine Tribe, financé sur les fonds propres du collectif, vendu après les concerts, qui faisaient la promotion d’initiatives, d’entreprises et d’événement locaux. Tribe entend en premier lieu promouvoir les musiciens locaux et agit en premier lieu pour la communauté locale. Les rêves de cross-over de Gordy, l’objectif de toucher un large public et rentrer dans les charts nationales ne sont aucunement parties intégrantes de la lettre de mission du collectif. Les logiques grassroots sur lesquelles ils se reposent sont celles du community development souvent incompris en France.

« We must unite so we’ll save our children’s children from despair », « In dedication to the family (our beginning) and for the children (Our future) » (citations de deux pochettes de disque du label). La musique est une affaire de famille, les voix partent du cercle le plus proche pour inonder ensuite l’univers, dans un mouvement propre aux racines spirituelles de la musique afro-américaine et sa tradition gospel. A la différence de Motown, Tribe est une expérience qui s’ancre totalement dans l’expérience afro-américaine, ses musiciens parlent depuis et pour leur communauté. Économiquement, ce choix n’est pas gagnant et la réussite commerciale de Tribe restera logiquement limitée et fragile. L’enjeu ne se situe pas à ce niveau et son corolaire immanquable dans l’industrie musicale, des tubes et une audience large. 


Cette démarche communautaire, familiale est à reconsidérer dans une ère moderne qui voit beaucoup d’artistes se penser du jour ou lendemain phénomène mondial par le truchement des internets et la pêche aux clics. Que vaut une fan base gonflée sur les réseaux sociaux par rapport à une attention fondamentale portée au public local? Comparaison n’est pas raison. A chaque époque ses réalités. Pourtant, chaque personne engagée dans la promotion artistique et culturelle est amenée à penser cette dialectique, entre le proche et le lointain. Et si le premier se conjugue rarement avec ce que les professionnels de la profession juge justement comme professionnel et digne d’intérêt, le second pourrait bien, à l’orée des générations, se dissoudre au rang des absurdités d’une époque qui plébiscite, plus que d’autre, la vitrine au détriment du fond de commerce. Surtout, avec la démocratisation de la production musicale, grâce au home studio, et la multiplication des musiciens ici et ailleurs, il faut se faire une raison. Quelqu’un fait certainement ce que tu fais, aussi bien ou mieux, ailleurs. Alors plutôt que de chercher la première place, pourquoi ne pas s’arroger celle qui te revient d’elle-même. La place à la table de famille, parmi les tiens.

Une réception musicale telle un écho proche et lointain
What We Need, A Journey with The Devil, Reflections in the Sea of Nurnen, Space Odyssey, How Do We End All Of This Madness… le champ lexical de Tribe est nourri des mythes qui traversent l’histoire des musiques afro-américaines, digérant des références bibliques au miroir de l’expérience si dure des femmes et hommes noirs dans une Amérique raciste. Leur jazz est en ce sens spirituel, sans toutefois s’inscrire dans les complets canons du genre, intégrant notamment des chœurs appelant directement les choirs des Églises. Une spiritualité dépourvue de ces symboles religieux, une spiritualité aussi cosmique que politique. Les productions Tribe incorporent aussi les touches de soul music et de jazz-funk propre à leur époque, dans un équilibre bienfaiteur entre musiques populaire et d’avant garde. Une raison supplémentaire pour ce jazz de ne trouver réellement son public, l’industrie musicale et la politique de formats alors majoritaire dans le paysage radiophonique étasunien ne sachant où caser ce son. Il n’est jamais bon pour réussir dans la musique d’être le cul entre deux chaises. 


Des décennies plus tard, moi comme tant d’autres de ma génération, jazz addicts d’un genre nouveau, faisant leur culture du jazz par les disques plus que par les concerts et clubs de jazz, cette musique m’a ému et touché profondément. Écouter Tribe, ça vaut toutes les méditations du monde. C’est puissant et subtil, brut et sophistiqué. Du jazz qui s’écoute à la verticale, debout, avec son corps, sa tête et ses tripes. Un truc qui transporte autant qu’il témoigne de l’expérience d’hommes et de femmes, d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

L’histoire n’est pas finie, en témoigne la récente compilation éditée par le label Strut, proposant du matériau original du collectif enregistré lors de trois sessions, en 1990, 1995 et 2014. L’essence de cette musique reste bougrement d’actualité, l’histoire est têtue et les déterminismes jouent encore à plein, assignant chacun d’entre nous à une place. Mais la musique est là pour nous indiquer la voie de l’émancipation, nous la faire sentir le temps d’un morceau.

It was, it is and it will be the message from the Tribe.

 

La suite :

La Causerie Musicale #24 | © Musique pour l'Imaginaire © Arnaud S.

Retrouvez les références musicales et bibliographiques citées dans le programme sur le blog de la causerie musicale

Le podcast est également disponible sur itunes et spotify.

Bonne écoute!

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.