Mon expérience d'intervenant en filière d'apprentissage

Suite à la vue de cette photo de blanquer auprès des lauréats du "World Skills Fr", j'ai eu envie d'exposer mon expérience d'intervenant iconoclaste en formation "professionalisante" par l'apprentissage. (ça fait suite à un thread twitter)

Je viens donc de découvrir cet affreux tweet, et cet affreux concours :

Blanquer au World Skills Fr

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Ils représentent pour moi la "liberté" de mettre tous le même costard, d'avoir tous la même gueule, la même cravate, le même niveau d'aliénation (ces jeunes sont des ouvriers faut-il le rappeler...). Ce genre de délire représente ce qu'il y de plus obscène dans ce monde : culte de la performance, corporatisme, don total à l'entreprise, rêve du self-made man...

Et pourtant je suis moi-même entrepreneur (malgré moi, seule alternative à mon refus total de la subordination). Et je fais de l'enseignement auprès de ces jeunes. Quelques dizaines d'heures par an.  Contrairement aux autres intervenants, je leur expose sous une lumière crue la réalité de leur future vie. Et à chaque fois c'est le choc, 2/3 sont toujours dans le déni de l'apprenti.e qui idéalise son patron. Tristesse...

Mais il y a du positif dans cette histoire ! Chaque année, ils sont de plus en plus bordéliques, de moins en moins dans les codes du bon élève, mais de plus en plus alerte sur la réalité de leur future vie. Il y a 8 ans si j'avais 2-3 étudiant.e.s sur 30 qui captaient c'était bien. Maintenant c'est une dizaine.

Et en face, les encadrants tentent de déployer des moyens délirants pour qu'ils restent les bons petits employé.e.s qu'ils sont sensé.e.s devenir. De plus en plus sévère sur le respect des règles, de plus en plus dans une approche punitive, de l'évaluation permanente pour les mettre sous pression.

Alors j'ai mon militantisme concret : je ne fais jamais émarger les étudiants, si je dois faire une évaluation c'est par groupe et avec des notes toujours au-dessus de 15/20, et surtout je ne prends aucune pincette pour décrire la situation catastrophique de l'industrie. Alors forcément ça passe pas toujours bien, surtout le non respect des procédures administratives. Je me prends des coups de pression du genre : pour être payer faut que tu fasses émerger. Bah vas-y essaye de pas me payer alors que j'ai fait le boulot, qu'on rigole un peu.

Pour taper au bon endroit sur le constat du déclin industriel, je leur fais analyser le vrai coût de la masse salariale dans l'industrie (que dalle, < 10% de la VA), l'impact délétère de la libre concurrence, les effets bénéfiques de la coopération économique. Que ce qui coûte "un pognon de dingue" c'est le refus de gérer de façon rationnelle et collaborative l'utilisation des ressources et l'adaptation de la production aux besoins réels de la société. Que les patrons sont les premiers responsables de tout ce qui ne va pas.

Et le plus "drôle" là dedans c'est que je détourne un serious game bien capitaliste pour leur faire manipuler directement ces constats. Du pur hacking. Ce qui devient mon idéal de lutte : pour faire tomber le système il faut d'abord maîtriser ses codes puis les détourner pour en prendre le pouvoir.

Bref, quel effet au final de tout ça me demanderez-vous ?

Alors certes, c'est pas avec ça qu'on va renverser le capitalisme... Mais a minima je sais que sur les 30 étudiants, je donne des billes à quelques uns pour comprendre le malaise qu'ils ressentent au quotidien. Ensuite, je sais que grâce à l'utilisation du serious game, au final j'attire l'attention de tous les élèves, même les mieux embrigadés dans les logiques de performance et de don total à leur entreprise. Mon cours est apprécié et ils me le disent (ce qui se fait rarement, un intervenant n'a en général pas de retour en fin de cours). Enfin, je leur donne les clés pour prendre en main leur outil de production. Je les sors de l'approche pratico-pratique qu'on leur impose (jusqu'en licence pro, faut toujours "du concret, pas de concepts").

C'est sûr, ce n'est pas avec ça qu'on va renverser le système. Néanmoins, j'ai l'impression de m'inscrire dans une logique d'éducation populaire concrète : j'accompagne leur prise de conscience sur le monde professionnel, du niveau d'aliénation qui leur est imposé, en leur proposant une interprétation de tout ce qui déconne dans ce monde.

En d'autres termes : je prends le temps de mettre les débats qui fâchent sur la table. Et je trouve qu'aujourd'hui c'est ça qui nous manque le plus dans notre sphère militante. D'autant plus que la tendance générale est de refuser de se plonger dans les enjeux purement techniques alors qu'ils sont profondément politiques.

Au fil de mes propres réflexions et enrichissement politiques, je découvre que cette approche s'inscrit dans une tradition anarchiste dont le hacking est une branche. Plus j'avance, et plus je suis convaincu que le changement de paradigme passe par le développement massif de ce genre d'approche. Je trouve donc dommage que les corps intermédiaires et les partis politiques s'y refusent. J'avais quelques espoirs avec la France Insoumise mais ils ont rapidement été refroidis...

Je suis convaincu que nous ne vaincrons le capitalisme qu'en prenant possession des moyens de production et des institutions qui les encadrent, en s'en donnant la capacité et surtout en assumant pleinement cette ambition.

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