Faut-il censurer Madame Bovary ? 1/4 Retour sur le jugement et le contexte du roman

Derrière la question provocatrice, qui prend à dessein comme objet un roman vieux de 150 ans, le retour sur Flaubert nous permettra de faire le point sur les rapports entre art et morale, art et justice, art et politique.

Faut-il censurer Madame Bovary ? La question est évidemment provocatrice, étant donné à la fois le monument de la littérature française que le roman est devenu depuis sa parution et l’importance historique accordée à l’acquittement de Flaubert et de ses co-accusés au procès de 1857.

Dans le récit global de la littérature (et de l’art) moderne, cet acquittement serait le signe de la subversion sociale attachée à l’art moderne et marquerait le caractère intouchable de ses producteurs. Cette lecture du résultat du procès s’éloigne cependant significativement de ce que le juge Dubarle explique dans son jugement. En effet, le magistrat y précise explicitement (et de manière assez surprenante[1]) :

  • que des passages, y compris certains qui n’ont pas été cités par l’accusation, « semblent présenter l’exposition de théories qui ne seraient pas moins contraires aux bonnes mœurs, aux institutions, qui sont la base de la société, qu’au respect dû aux cérémonies les plus augustes du culte » ;
  • que « la mission de la littérature doit être d’orner et de récréer l’esprit en élevant l’intelligence et en épurant les mœurs » ;
  • que l’écriture de Flaubert « conduirait à un réalisme qui serait la négation du beau et du bon et qui, enfantant des œuvres également offensantes pour les regards et pour l’esprit, commettrait de continuels outrages à la morale publique et aux bonnes mœurs »
  • et que « la littérature, comme l’art, pour accomplir le bien qu’elle est appelée à produire, [doit] seulement être chaste et pure dans sa forme et dans son expression »[2].

1857 - Caricature d'Ernest Pinard, procureur contre Flaubert 1857 - Caricature d'Ernest Pinard, procureur contre Flaubert

C’est peu dire que le jugement de Flaubert, même s’il mène à son acquittement, n’est pas un modèle de progressisme social et de tolérance à la subversion artistique !

Cette issue du procès ne semble pas confirmer la liberté de l’art, mais semble surtout due aux faits que les passages coupables « sont peu nombreux » et, surtout, ont été écrits de bonne foi, étant donné que « Gustave Flaubert proteste de son respect pour les bonnes mœurs et tout ce qui se rattache à la morale religieuse »[3].

Cet acquittement couronne en fait la stratégie de l’avocat de Flaubert, Jules Senard qui, dès le début de sa plaidoirie, entreprend de souligner l’honorabilité de sa famille, famille de chirurgiens appartenant aux plus hautes sphères rouennaises, avec « une fortune considérable et un grand nom », faisant nécessairement de Flaubert « un homme sérieux et grave », dont l’avocat se fait « la caution personnelle »[4].

D’autre part, l’avocat occupe une longue partie de sa plaidoirie à répondre point par point aux accusations portées par le procureur Ernest Pinard, qui portent précisément sur l’accusation d’offenses à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs.

Il est donc particulièrement étonnant de faire de ce procès l’avènement d’un art détaché des questions morales ou politiques, de pratiques littéraires autonomes et formelles, alors même que la défense accepte de jouer sur le terrain de l’accusation, c’est-à-dire de défendre la moralité du roman, et de manière tout à fait entière puisqu’il annonce que la pensée du livre, « depuis la première ligne jusqu’à la dernière, est une pensée morale, religieuse »[5].

En fait, le procès de Flaubert serait donc plutôt la marque de la victoire de la lecture morale des œuvres d’art, et la victoire judiciaire du romancier semble finalement davantage attachée à ses origines sociales et au fonctionnement de la justice bourgeoise qu’à la puissance de la modernité en littérature et en art.

1860 - Etienne Carjat - Gustave Flaubert 1860 - Etienne Carjat - Gustave Flaubert

Revenons donc à notre question de départ.

Si la question était évidemment provocatrice, elle nous permet de faire la lumière sur le procès de Flaubert, qui fait souvent l’objet d’une relecture historique biaisée. On peut donc reprendre notre question initiale et nous demander si, en dehors du portrait de l’auteur par son avocat, qui assure qu’il « voulait se tracer une voie dans la littérature, en respectant profondément la morale et la religion », Madame Bovary était bien une œuvre dont le but moral « est si évident, […] écrit à chaque ligne en termes si peu équivoques ».

Il faut d’abord préciser que toutes les parties ont l’air de s’accorder sur ce qui est moral ou immoral[6], et la défense de Flaubert ne brille pas par son progressisme moral, rappelant Emma Bovary aux « devoirs de sa position, d’être la femme tranquille du médecin de campagne », saluant « les bureaux qui sont chargés, avec infiniment de raison, de surveiller tous les écrits qui peuvent offenser la morale publique » ou frémissant pour Marie-Antoinette, « victime des révolutions »[7].

Il semble en tout cas s’accorder avec le procureur sur le caractère sacré et intouchable de la religion et du mariage, et sur la condamnation de l’adultère comme « crime pour la famille »[8]. Alors que l’ouvrage est aujourd’hui lu dès le collège, il faut se remettre dans le cadre du Second Empire et de l’ordre moral engagé par Napoléon III pour comprendre comment la polémique a pu naître[9].

À cette aune, il semble évident que le roman s’écarte de la morale de la société dans laquelle il est publié, et la mauvaise foi patente de l’avocat Senard prête souvent à sourire quand il prétend moraliser le roman, soutenant par exemple contre toute évidence que « l’adultère, [dans le roman], n’est qu’une suite de tourments, de regrets, de remords »[10]. On se rangera plutôt du côté du procureur pour estimer que le remords, chez Emma Bovary, est bien rare[11].

Plus encore, comme Fabienne Dupray le souligne, on sait que le projet même de Flaubert était d’écrire la luxure, de décrire la sexualité de manière objective[12] – ce que la morale de l’époque ne pouvait évidemment cautionner.

L’entreprise de moralisation de l’ouvrage par son avocat, certes efficace, peut cependant être décrite comme une « dénaturation » de l’œuvre[13].

À l’inverse, les citations fournies par le procureur Pinard pour appuyer la glorification de l’adultère sont convaincantes[14], de même que le mépris de Flaubert pour « les souillures du mariage » ou le détournement de la religion par Emma Bovary au profit d’une superstition sensuelle jusqu’à sa mort[15] (et, quoiqu’en dise Senard, rien ne permet de comprendre dans le roman que Flaubert condamne la fausse religion pour faire honneur à la vraie – ce qu’il faudrait au demeurant être un peu naïf pour croire).

Enfin, je reste très convaincu par l’argument du procureur selon lequel l’unique point de vue offert par le roman est celui d’Emma Bovary, héroïne du roman, qui ne regrette jamais l’adultère ni n’éprouve de remords vis-à-vis de son mari, et que personne (pas même le narrateur) ne juge ou condamne, ce qui aurait permis d’offrir au lecteur un contre-point ou un recul moral.

À cet égard, le procureur demande avec raison : « Pourquoi, [n’y a-t-il] pas une larme, pas un soupir de Madeleine sur son crime d’incrédulité, sur son suicide, sur ses adultères ? »[16] Si l’adultère ou l’offense à la religion peuvent nous sembler aujourd’hui peu scandaleuses, il semble clair que le roman s’attache à franchir, de manière consciente et provocatrice, les lignes morales de la société dans laquelle il s’insère. Si l’on adopte les cadres moraux de la France du Second Empire, on ne peut que conclure que Madame Bovary est immoral et « mérite un blâme sévère »[17].


Donc il faut censurer Madame Bovary.



« Faut-il censurer Madame Bovary ? 2/4 L'argument réaliste »


[1] Fabienne Dupray, « Madame Bovary et les juges. Enjeux d’un procès littéraire », Histoire de la justice, no 17, 2007, p. 235 et  sq., https://www.cairn.info/revue-histoire-de-la-justice-2007-1-page-227.htm (consulté le 17/07/21).

[2] Ministère de la Justice, « Procès intenté à M. Gustave Flaubert devant le tribunal correctionnel de Paris (6e Chambre) sous la présidence de M. Dubarle, audiences des 31 janvier et 7 février 1857 : réquisitoire et jugement », 1947 (1857), http://www.justice.gouv.fr/art_pix/1_Requisitoire_EPinard_Madame_Bovary.pdf (consulté le 15/07/21).

[3] Ibid.

[4] Jules Senard, « Procès de Madame Bovary : plaidoirie de Jules Senard », Université de Rouen, 1873 (1857), https://flaubert.univ-rouen.fr/oeuvres/mb_senard.php (consulté le 15/07/21).

[5] Ibid.

[6] Fabienne Dupray remarque : « En dehors de la lecture opposée qu’ils font l’un et l’autre de Madame Bovary (l’un trouvant le roman immoral, l’autre particulièrement moral), le ministère public comme l’avocat de Flaubert se fondent en fait sur les mêmes valeurs, en l’occurrence le même devoir de moralisation de la littérature. » Voir « Madame Bovary et les juges », op. cit., p. 232.

[7] Jules Senard, « Plaidoirie de Jules Senard », op. cit.

[8] Ministère de la Justice, « Procès intenté à M. Gustave Flaubert », op. cit.

[9] Fabienne Dupray, « Madame Bovary et les juges », op. cit.

[10] Jules Senard, « Plaidoirie de Jules Senard », op. cit.

[11] Comme le remarque Fabienne Dupray, on ressort de la lecture du procès avec le sentiment que c’est le procureur qui a le mieux cerné le roman ! Voir Fabienne Dupray, « Madame Bovary et les juges », op. cit., p. 235.

[12] Ibid., p. 233.

[13] Ibid.

[14] Notamment après la première relation sexuelle avec Rodolphe, à la suite de laquelle l’auteur écrit : « Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu’à cette époque » et ajoute, quelques lignes plus bas, avec cruauté ou perversité : « Charles, comme au premier temps de leur mariage, la trouvait délicieuse et tout irrésistible. »

[15] En témoignent ses derniers gestes au moment de mourir : « Elle tourna sa figure lentement et parut saisie de joie à voir tout à coup l’étole violette, sans doute retrouvant au milieu d’un apaisement extraordinaire la volupté perdue de ses premiers élancements mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui commençaient.

Le prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu’un qui a soif, et collant ses lèvres sur le corps de l’homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné. »

[16] Ministère de la Justice, « Procès intenté à M. Gustave Flaubert », op. cit.

[17] Ibid.

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