Art et politique
Chercheur sur les enjeux politiques de l'art
Abonné·e de Mediapart

8 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 oct. 2021

Art et politique
Chercheur sur les enjeux politiques de l'art
Abonné·e de Mediapart

Faut-il censurer Madame Bovary ? 2/4 L'argument réaliste

Peut-on ou doit-on porter un regard politique sur les œuvres d'art et les représentations, ou bien la description d'événements « réels » les protège-t-elle de toute considération morale ? Considérons, à travers la figure de Flaubert, une question éminemment contemporaine.

Art et politique
Chercheur sur les enjeux politiques de l'art
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

On a montré précédemment comment la ligne de défense principale de l’avocat de Flaubert, qui consistait à faire du roman un parangon de vertu (« Quant au but moral, il est si évident, il est écrit à chaque ligne en termes si peu équivoques, qu’il n’était pas même besoin de le mettre en question. »[1]), quoique victorieuse, n’était pas entièrement convaincante : on aurait bien du mal à justifier Madame Bovary selon les normes morales de l’époque.

Je voudrais ici faire place aux deux autres grands arguments de la plaidoirie de Jules Senard, et considérer leur écho dans notre époque contemporaine.

Le premier de ces arguments ne semble, encore une fois, pas très puissant sur le plan moral : en montrant que de nombreux auteurs illustres et respectés (Bossuet, Rousseau, Montesquieu, Mérimée…) ont, eux aussi, décrit des scènes sensuelles ou sexuelles, l’avocat fait moins argument de morale (car rien n’interdit de penser que tous ces passages sont immoraux) que d’équité (sur le thème bien connu par les parents et les enseignants : « pourquoi on me l’interdit si on l’autorise aux autres ?! »).

1850 - Gérome - Après le bain

C’est plutôt sur le second argument que j’aimerais revenir, l’argument réaliste, qui a depuis fait florès. Concédant de manière implicite qu’on puisse trouver immoraux certains des actes décrits par l’auteur, l’avocat s’attache en effet à en montrer la vérité : « Ce que M. Flaubert a voulu surtout, ç’a été de prendre un sujet d’études dans la vie réelle, ç’a été de créer, de constituer des types vrais dans la classe moyenne […] en mettant en scène trois ou quatre personnages de la société actuelle, vivant dans les conditions de la vie réelle, et présentant aux yeux du lecteur le tableau vrai de ce qui se rencontre le plus souvent dans le monde. »[2]

Ce rattachement du roman au vrai et au réel rappelle évidemment le célèbre passage du Rouge et le Noir, paru trois ans avant Madame Bovary : « Eh, monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l’homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé d’être immoral ! Son miroir montre la fange et vous accusez le miroir ! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore l’inspecteur des routes qui laisse l’eau croupir et le bourbier se former. »[3]

1848 - Courbet - Les casseurs de pierres

On retrouve des accents similaires quand l’avocat évoque les « chemins où [Emma] trouvera de la fange » ou, plus encore, quand il s’écrie : « Accusez donc la société au milieu de laquelle nous sommes, mais n’accusez pas l’homme qui comme Bossuet, s’écrie : Réveillez-vous et prenez garde au péril ! »[4]

L’argument est particulièrement puissant et offre aux artistes un véritable « alibi pénal »[5]. Cette posture semble à cette époque inédite pour qualifier les pratiques artistiques européennes : l’artiste se dégage de toute responsabilité en devenant miroir ou photographie[6], et fait sortir les représentations du débat moral en se qualifiant non pas d’immoral mais « amoral »[7].

Jules Senard double cet argument d’un autre, encore plus audacieux, qui fait de la logique réaliste le seul moyen de faire une œuvre morale : « quand [Emma] ira dans d’autres chemins, dans des chemins où elle trouvera de la fange, quand elle y salira ses pieds, quand les taches mêmes rejailliront plus haut sur elle, il ne faudrait pas qu’il le dît ! Mais ce serait supprimer complètement le livre, je vais plus loin, l’élément moral, sous prétexte de le défendre, car si la faute ne peut pas être montrée, si elle ne peut pas être indiquée, si dans un tableau de la vie réelle qui a pour but de montrer par la pensée le péril, la chute, l’expiation, si vous voulez empêcher de peindre tout cela, c’est évidemment ôter au livre sa conclusion. »[8]

1831 - Daumier - Gargantua, Caricature de Louis-Philippe

Ce système de défense est-il cependant convaincant ?

Tout d’abord, il est évident que l’auteur n’est jamais pur outil mécanique, qu’il fait des choix, même si l’esthétique réaliste implique d’avoir l’air de n’en faire pas. C’est l’évidence même, notamment défendue de manière fameuse par Maupassant dans la préface de Pierre et Jean : « Mais pouvons-nous faire tomber une tuile sur la tête d’un personnage principal […], sous prétexte qu’il faut faire la part de l’accident ? »[9].

L’auteur ne serait-il jamais responsable de ces choix, ou bien plutôt serait-il toujours et dans toute circonstance moral de montrer quelque chose, à la condition que cette chose existe ou soit réelle (quoi que ce soit qu’on entende par-là) ?

L’argument déplace en fait implicitement la question du sens des descriptions à celle de leur pur contenu dénotatif : on ne débat plus de ce que veut dire telle ou telle narration, mais de la possibilité de raconter tel événement, comme si l’auteur était un simple passeur de réalité.

Il est pourtant évident que le sens d’une description ne saurait se réduire à l’événement décrit, et que la présence d’un auteur inscrit toujours les descriptions dans un cadre moral. On saisit sans doute mieux la fragilité de l’argument si l’on pense à des sujets qui nous semblent plus immoraux aujourd’hui, que cela soit la représentation des violences conjugales, de lynchages racistes, d’épurations ethniques, d’actes pédophiles…

Pourrait-on encore qualifier ces représentations d’a-morales, si elles se contentaient de montrer ces actes sans aucun recul ou aucune distance critique pour la seule raison que ces actes-là existent dans le monde réel ? Qu’est-ce qui différencierait ces descriptions de vidéos de propagande ? Ne peut-on par exemple pas condamner moralement les réalisateurs de porno machiste et violent sous prétexte que ces rapports existent, ont existé ou existeront probablement ? Ne peut-on pas juger sur le plan moral les expositions de caricatures sur l’Holocauste organisées à Téhéran ou les caricatures de musulmans du fait que l’antisémitisme, le négationnisme et l’islamophobie sont des réalités aujourd’hui ?

Donc il faut censurer Madame Bovary.

2020 - Cédric Jimenez - Bac Nord

PS : Si vous maintenez l’a-moralité de l’art y compris dans ces circonstances (ou d’autres cas qui vous touchent de plus près sur le plan moral), je suis curieux de vous lire dans les commentaires ! On développera un argument dans ce sens la semaine prochaine.


« Faut-il censurer Madame Bovary ? 3/4 Puissances et impuissances de la fiction »
____________

[1] Jules Senard, « Procès de Madame Bovary : plaidoirie de Jules Senard », Université de Rouen, 1873 (1857), https://flaubert.univ-rouen.fr/oeuvres/mb_senard.php (consulté le 15/07/21).

[2] Ibid. (je souligne).

[3] Stendhal, Le Rouge et le Noir, Paris, Michel Lévy Frères, 1854, p. 511.

[4] Jules Senard, « Plaidoirie de Jules Senard », op. cit.

[5] Yvan Leclerc, Crimes écrits. La littérature en procès au XIXe siècle, Paris, Plon, 1991, p. 141 et sq. Cité par Fabienne Dupray, « Madame Bovary et les juges. Enjeux d’un procès littéraire », Histoire de la justice, no 17, 2007, https://www.cairn.info/revue-histoire-de-la-justice-2007-1-page-227.htm (consulté le 17/07/21).

[6] Jules Senard qualifie l’écriture de Flaubert de « fidélité toute daguerrienne », voir « Plaidoirie de Jules Senard », op. cit.

[7] Fabienne Dupray cite ici Barbey d’Aurevilly, voir « Madame Bovary et les juges », op. cit., p. 235.

[8] Jules Senard, « Plaidoirie de Jules Senard », op. cit.

[9] Guy de Maupassant, « Préface, Le roman », dans Pierre et Jean, Paris, Paul Ollendorff, 1888, p. 11. De manière intéressante, cette préface fait plusieurs fois référence à Flaubert, dont Maupassant était proche, et Fabienne Dupray cite une lettre de l’un à l’autre, décrivant Flaubert comme « un auteur impersonnel » et un « montreur de marionnettes » qui cache ses ficelles – ce qui reconnait implicitement le pouvoir déterminant de l’auteur, même camouflé.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte