La tentation du «blanc»!

«Irresponsable! alors que le pays (le monde) traverse une grave crise démocratique avec les populismes de tout poil en train de s'installer, il est irresponsable de défendre le vote blanc»! Sans le prôner, je constate autour de moi la «tentation du vote blanc». Hérésie, inconscience, diversion? Et si c'était une alerte, un message au monde politique qui semble sourd aux questions qui dérangent!

 «Mais ça ne sert à rien, le vote blanc ne compte pas». Certes le vote blanc est compté à part mais il n’interfère pas dans le résultat du scrutin. Reste qu'un nombre significatif de votes blancs démontrerait clairement que des citoyens, intéressés par l'acte électoral, récusent les propositions faites ne distinguant aucun ou aucune candidate.

Le nombre élevé d'abstentionnistes qui va croissant à chaque élection est un indice, même s'il ne s'agit pas du seul facteur, de cette désaffection pour la vie publique. Combien d'électeurs (de ceux qui sont inscrits), manifestent par leur absence aux urnes leur désarroi, leur mécontentement, leur désintérêt voire leur refus, de participer à l'acte électoral. Sans compter les trois millions de non-inscrits et les six millions et demi de mal-inscrits, c'est à dire des personnes qui n'habitent plus dans la proximité de leur bureau de votre. Quelle légitimité sortie des urnes?

Le quinquennat en cours, qui n'avait pas promis qu'il ferait de la politique autrement, avait tout de même annoncé des mesures qui redonneraient à la politique et aux élus une autre image de leur engagement et de leur probité. Il est illusoire de penser qu'il n'y aurait que des élus «vertueux» mais il serait juste d'attendre qu'autour de la représentation nationale, le dispositif politique soit opérant pour limiter -à défaut de les empêcher- les passe-droits, les abus, la corruption et qu'il soutienne l'exercice d'un mandat électoral clairement délimité, avec des règles permettant la transparence et le contrôle citoyen. Le quinquennat de Hollande, à cet égard a été «exemplaire», la corruption en cascade des siens et du camp adverse, a été dévoilée et dénoncée et nous sommes vraisemblablement loin du compte.

Ces révélations ont sans doute contribué à la diffusion du sentiment, injuste mais légitime, du «tous pourris». Certes non, ils ne le sont pas tous mais suffisamment pour que la défiance s'installe et les populismes et les protestataires en tirent des bénéfices. En l'occurrence, les sondages mais aussi ce que nous entendons autour de nous, (en dehors des cercles politisés et convaincus, bien minoritaires) c'est une profonde «détestation de ce milieu» et un refus certain de participer au rendez-vous quinquennal!

Et on entend de plus en plus souvent faire référence au vote blanc. L'hebdo l'Express, du 28 mars, faisait état d'un sondage où 40% des Français seraient prêts à voter blanc lors du premier tour (ils étaient 26% en 2012): "presque un Français sur deux renverrait tout le monde dos à dos !"

Et il me vient en mémoire le livre de José Saramago, La lucidité, peut-être un de ses livres les plus subversifs.

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La lucidité de Saramago

Pour faire face à une abstention massive, le gouvernement d'un pays quelque part, décide d'imposer une nouvelle élection. La réponse est alors saisissante dans cette ville imaginaire:83% de la population vote blanc. «Non, ça ne peut pas être un acte citoyen il s'agit d'un acte de sabotage anti-démocratique». Et dans ces circonstances, il n'a rien à comprendre ("c'est déjà commencer à excuser..."), il faut la manière forte, la ville est mis en état de siège et une enquête policière est lancée.

Le cadre est posé de ce roman aux apparences de fable, dans le style et à la manière de Saramago, le seul écrivain portugais à avoir obtenu le prix Nobel de Littérature (1998). Son livre permet de questionner l'enjeu démocratique, et réfléchir aux réponses qui sembleraient les plus pertinentes et adéquates.

Ici, nous ne sommes pas dans une ville ou un pays imaginaire mais dans un contexte bien réel, où la "peste brune" nous guette, conquérante depuis quelques élections, sinon en élus au moins en voix, c'est à dire l'expression des citoyens -qui votent. Les forces en présence n'arrivent pas à mobiliser largement les électeurs, à part les meetings qui rassemblent, toujours avec grande ferveur et enthousiasme, sur le territoire, les citoyens acquis aux différents candidats.

L'offre politique (comme on le dit maintenant en langage de marché) est peu motivante, au-delà de ses adeptes, pour répondre aux multiples difficultés auxquelles le pays se confronte et aux espoirs d'un avenir à construire pour les générations futures.

Et entre le désintérêt pour la chose publique et la volonté d'exprimer son «ras-le-bol», le vote blanc est souvent défendu comme une réponse qui bouscule et qui est porteuse de sens... dans l'attente qu'il soit, cette fois-ci, entendu par le «gagnant»!

On peut anticiper que le vote blanc contribuerait (vu qu'il n’interfère pas dans le scrutin) à l'affaiblissement des forces qui veulent contrer l'extrême droite. Mais on peut aussi reconnaître que tous les candidats, à des niveaux différents, n'apportent pas d'espoir dans une issue progressiste et de gauche pour le second tour. La campagne n'est pas terminée et, vraisemblablement, «rien ne se passera comme prévu». Il nous reste cette détermination à combattre la corruption qui mine la démocratie et empêcher que la "peste brune" forge et s'approprie d'une quelconque légitimité!

* * José Saramago, La lucidité, [traduit par Geneviève Leibrich, éditeur Points (2007)]

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